France

Les agriculteurs en manif VIP à l'Elysée

Alexandre Lévy, mis à jour le 18.12.2009 à 16 h 30

Avec une étonnante facilité, une poignée d’agriculteurs a accédé jusqu’aux fenêtres de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Défaillance de la sécurité ou bienveillance?

«Ce n'est pas une action de masse, c'est une opération coup de poing. Et l'objectif est parfaitement atteint», se réjouit Damien Greffin à la tête de la centaine de jeunes agriculteurs qui ont déversé de la paille et du fumier devant l'Elysée au petit matin du 17 décembre. Les quelques journalistes mis au parfum sont là pour filmer l'opération qui s'est déroulée devant des gardiens de la paix visiblement dépassés. Résultat, une poignée de paysans déterminés et bien organisés ont pu accéder au plus près du palais présidentiel, y déverser de la paille et tenir meeting au pied des fenêtres de l'Elysée. Nicolas Sarkozy est-il aussi bien protégé qu'on a pu le dire?

Le leader des Jeunes agriculteurs (JA, branche du syndicat paysan majoritaire FNSEA), détaille volontiers le mode d'action de l'opération. Dans la nuit, une vingtaine de camionnettes chargées de paille et de fumier ont convergé d'Ile-de-France, de Picardie et du Nord-Pas-de-Calais vers le 8e arrondissement parisien. Parallèlement, des agriculteurs ont fait le même trajet à bord de six bus. Rendez-vous était donné à 6h35 pile, à l'angle de la rue de La Boétie. Les manifestants ont communiqué entre eux par SMS. Ensuite, l'opération a été rapidement enclenchée devant les quelques policiers éberlués en faction devant le palais. Le temps que les renforts arrivent, les agriculteurs ont eu le loisir de déverser leur chargement, de poser un cageot «Sarko trahison» devant la porte même du bâtiment et d'exposer devant les journalistes leurs griefs. «Pris en sandwich» entre deux groupes de CRS, ils ont dû attendre la suite des événements «parce que le chef n'était pas encore réveillé» a précisé, non sans humour, un Damien Greffin qui dans son discours a longuement fait référence à la «France qui se lève tôt» chère au chef de l'Etat. Enfin, l'ordre est venu de les déloger à coup de gaz lacrymogène et de procéder à leur interpellation. Après un bref passage au commissariat du 11e arrondissement, la plupart ont été relâchés et ont pu regagner leur domicile pour regarder les images de leur action au journal de 13 heures.

C'est donc aussi facile que ça d'arriver aux portes du siège du pouvoir exécutif en France? Ce jour-là, l'occupant de l'Elysée n'était pas dans les lieux pour cause de déplacement à Copenhague. D'ailleurs, selon plusieurs sources, Nicolas Sarkozy ne s'attarderait pas beaucoup à l'Elysée en semaine, préférant venir y travailler le week-end. Mais est-ce une raison pour y délaisser la sécurité?

Normalement, ce genre de manifestation est «traitée» par les ex-Renseignements généraux, dont les agents sont aujourd'hui intégrés à la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). La préfecture de Paris, véritable Etat dans l'Etat, possède ses propres services de renseignements, les RG-PP: «les yeux et les oreilles du préfet». Ces derniers recueillent le maximum d'informations sur ces opérations (profil des manifestants, revendications, degré de violence prévisible...) dans le but d'anticiper et de mieux les encadrer avec l'aide des policiers de la sécurité publique et des CRS.

L'objectif n'est pas forcément d'empêcher leur tenue mais de faire en sorte qu'elles fassent le minimum de dégâts. «Nous sommes en démocratie, le but est que tout le monde reparte avec le sentiment d'avoir pu s'exprimer», dit un officier du renseignement. Ça, c'est en théorie. Parfois, les manifestants arrivent à déjouer la surveillance de leurs anges gardiens ou décident d'aller rapidement «au clash» avec les forces de l'ordre. Parfois encore, les consignes vis-à-vis de certains adeptes du coup de poing (notamment les Black blocs et autres «alters» d'extrême-gauche) sont beaucoup plus dures et ces derniers sont maîtrisés sans ménagement aux abords du lieu de la manifestation. Difficile de dire à ce stade ce qui s'est vraiment passé côté police dans la manifestation d'agriculteurs devant l'Elysée. Selon des responsables du syndicat, seul un tiers de leurs effectifs (manifestants et camionnettes de location) ont pu arriver à bon port, les autres ayant été «interceptés» sur la route. Ce qui veut dire que les forces de l'ordre étaient au courrant et ont préféré limiter l'impact de la manifestation mais pas l'avorter?

Des organisations militantes telles que Reporters sans frontières et Greenpeace ont une longue expérience de ces opérations «coup de poing» précédées d'un long jeu du chat et de la souris avec les RG. C'est de bonne guerre et des deux côtés, on n'en fait pas un plat. Les policiers des RG ont rapidement compris que ces opérations étaient surtout médiatiques et symboliques, et n'impliquaient en aucun cas des violences contre les agents des forces de l'ordre, des citoyens ou des dégradations. Si ces opérations se terminent par quelques interpellations, c'est uniquement «pour la photo» et les militants sont relâchés le plus souvent sans plus de conséquences (sauf s'il y a eu dépôt de plainte).

Dans le monde paysan, la FNSEA, classée bien à droite, est connue pour ses opérations parfois violentes contre les symboles de l'Etat (entrepôts et sous-préfectures, mais parfois aussi les bureaux de leurs opposants - tels les Verts) lors desquels les militants du syndicat agricole se livrent à de véritables saccages pour exprimer leur colère. Leurs alter egos de gauche, notamment au sein de la Confédération paysanne et des mouvements écologistes, accusent souvent les autorités d'être particulièrement clémentes voire complices face aux agissements de la FNSEA. Ils dénoncent l'impunité de ses militants et accusent la police et la justice de pratiquer le deux poids deux mesures avec la FNSEA et les militants de gauche. Un raisonnement qui leur appartient. Mais on peut raisonnablement se demander si le préfet de Paris sera sermonné par l'Elysée à cause de la manifestation du 17 décembre. Ailleurs, des représentants de l'Etat ont été durement sanctionnés pour bien moins que cela... Les préfets de la Manche et du Var en savent quelque chose.

Alexandre Lévy

Image de Une: Manifestation des fermiers devant l'Elysée, REUTERS/Thomas Samson

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