Culture

Pourquoi les dos des livres sont-ils (presque) tous écrits dans le même sens ?

Charles Knappek, mis à jour le 28.05.2017 à 21 h 48

En France, on penche surtout la tête vers la gauche pour lire les titres des livres dans les rayonnages des librairies et des bibliothèques.

CHARLY TRIBALLEAU / AFP

CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Pourquoi les dos des livres sont-ils (presque) tous écrits dans le même sens? Jetez un œil à votre bibliothèque ou rendez-vous dans une librairie: pour lire les titres des ouvrages dans un rayonnage, il vous faudra pencher la tête vers la gauche dans 95% des cas. Pourquoi? Parce qu’en France l’immense majorité des éditeurs a opté pour un sens de lecture qui monte du bas vers le haut.

Ce système peut sembler naturel, mais il s’agit en réalité d’une convention dont l’origine est difficile à établir. En France au début du XIXe siècle, époque de démocratisation du livre avec l’apparition des premières reliures industrielles, les dos étaient surtout pourvus de titres rédigés à l’horizontale. C’est seulement dans le dernier tiers du siècle que l’écriture dans le sens de la longueur apparaît, d’abord sur des ouvrages trop fins pour que le titre soit imprimé horizontalement, puis se généralise lentement et finit par s’imposer. Mais la bascule ne s’est pas faite du jour au lendemain: dans les années cinquante et soixante, beaucoup de livres étaient encore publiés avec un dos titré à l’horizontale.

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Aujourd’hui quelques grands éditeurs comme Minuit, Gallimard (avec sa collection blanche) ou Grasset (avec sa collection jaune) perpétuent la tradition de l’horizontalité en même temps qu’une certaine conception élitiste de l’objet-livre, mais ils font figure d’exception dans un paysage éditorial dominé par les dos titrés dans le sens de la longueur.

«C’est un sujet de discussion inépuisable dans la profession, et j’ai entendu toutes les théories», s’amuse Ronald Blunden, directeur de la communication chez le géant français de l’édition Hachette Livre. «On ne connaît plus vraiment l'origine de ce qui est devenu un usage», avoue Pascal Fouché, historien de l’édition qui a codirigé le monumental Dictionnaire encyclopédique du livre (éditions du Cercle de la librairie):

«Les historiens du livre parlent de “dos à la française” et de “titre à la française” pour le qualifier mais sans en expliquer l'origine. De même on parle de “dos à l’américaine” ou de “titre à l’américaine” pour qualifier l'autre sens de lecture

Pour justifier leur tradition, les tenants du dos à la française évoquent un sens naturel de lecture: «J'ai parfois entendu que puisqu'on écrit et qu'on lit de gauche à droite, il est plus facile de lire de bas en haut que de haut en bas, ajoute Pascal Fouché qui rappelle cependant que «les anglo-saxons nous expliquent que lire de haut en bas est plus simple que lire de bas en hautIn fine, chacun finit par défendre et trouver de bonnes raisons à ses propres usages sans que leur origine soit établie avec certitude.

Le plus compliqué est encore que le dos à la française n’est même pas l’unique système en vigueur dans l’Hexagone. Bien que très minoritaire, le dos à l’américaine a ses adeptes (Les Arènes, Economica, Grasset pour une partie de ses titres…), et il présente même un sérieux avantage, comme le rappelle le fondateur d’Economica, Jean Pavlevski:

«Quand on pose un de nos livres à plat, le dos est lisible. Si vous posez à plat un livre avec un dos à la française, son titre apparaît à l’envers

C’est la même raison qui a conduit Les Arènes à opter pour le dos à l’américaine: en 2010 l’éditeur avait publié un monumental Tout Cabu et s’est aperçu au moment de placer ses ouvrages en piles sur les tables des libraires que le dos apparaissait à l’envers. Trois ans plus tard, il a donc corrigé le tir avec Cabu New York, dont les dos à l’américaine étaient cette fois lisibles dans les piles de livres.

L’expérience s’avèrera si concluante que Les Arènes choisiront de généraliser les dos à l’américaine à l’ensemble de leur production. «On ne l’a pas fait pour se distinguer des autres éditeurs, mais seulement pour des questions pratiques, confie Quintin Leeds, directeur artistique de la maison. Quand on réfléchit bien, il n’y a pas beaucoup d’arguments en faveur du dos à la française, si ce n’est la force de l’habitude

D’autant que le dos à l’américaine présenterait aussi l’avantage de singulariser ses livres par rapport à ceux de la concurrence. Une méthode marketing comme une autre, donc… quitte à jouer avec les cervicales de ses lecteurs… et qui ne convainc pas tout le monde. Assimil, par exemple: après avoir titré ses dos de haut en bas pendant des décennies, le spécialiste des méthodes de langues a fini par se plier à la loi de la majorité au début des années 2010. « A l’origine nous avions opté pour le système américain parce qu’il permettait de lire le dos de nos coffrets posés sur une table, mais le contexte de concurrence de plus en plus forte nous a conduits à revoir notre approche, explique Nicolas Ragonneau, directeur marketing et développement éditorial chez Assimil. Les dos à l’américaine nous permettaient certes de nous singulariser, mais ils n’étaient objectivement pas pratiques, ils obligeaient les gens à se tordre le cou

Les éditeurs étrangers qui arrivent sur le marché français sont forcés de se poser la question. S’il arbore des dos à l’américaine outre-Atlantique, HarperCollins a ainsi «tout naturellement» opté pour le sens de lecture du bas vers le haut quand il a lancé sa filiale française en 2016. «On ne s’est même pas posé la question, confie Stéphanie Charrier, responsable de la communication. Nous avons opté pour le système dominant, il n’était pas question pour nous de nous singulariser avec des dos prenant le contre-pied de tous les autres livres

En général, les éditeurs s’efforcent de respecter les conventions en vigueur dans les pays où ils publient. «Nous ne nous mêlons pas de la politique éditoriale de nos maisons d’édition, et donc, a fortiori, de détails comme celui-là, explique Ronald Blunden, chez Hachette Livre. Cependant nos éditeurs anglo-saxons continuent à se conformer à la tradition de leurs pays, et les Français, dans l’ensemble, à la leur

Le plus simple serait certainement d’écrire verticalement sur le dos des livres.

T

I

T

R

E

Mais l’alphabet latin ne s’y prête pas… contrairement à la langue japonaise par exemple qui s’écrit, elle, du haut vers le bas. Heureux comme un lecteur japonais dans une librairie nippone…

 

 

 

 

Charles Knappek
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