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Roger Federer ne manquera pas tellement à Roland-Garros

Yannick Cochennec, mis à jour le 28.05.2017 à 10 h 43

Il n’y a donc pas à s’inquiéter pour ce Roland-Garros version 2017.

Roger Federer face à Stanislas Wawrinka, en 2015 à Roland Garros |
PATRICK KOVARIK / AFP

Roger Federer face à Stanislas Wawrinka, en 2015 à Roland Garros | PATRICK KOVARIK / AFP

Comme en 2016, Roger Federer ne prend pas part aux Internationaux de France à Roland-Garros. Blessé l’an dernier, le champion suisse, pourtant en pleine forme, a décidé, cette fois, de faire l’impasse sur le rendez-vous parisien pour se ménager dans l’optique du tournoi de Wimbledon où il espère, à la mi-juillet, décrocher une huitième victoire au All England Club et un dix-neuvième titre du Grand Chelem.

À 35 ans, la sagesse l’a emporté sur la passion. Sur une surface aussi exigeante que la terre battue, qui ne masque aucun défaut quand le gazon permet d’en dissimuler quelques-uns, y compris le poids des ans, Federer savait lucidement qu’il avait plus à perdre qu’à gagner dans une épreuve aussi exigeante où il a assuré l’essentiel depuis longtemps: soulever, en 2009, l’unique trophée qui manquait alors à son palmarès, la victoire probablement la plus capitale –et la plus miraculeuse– de son extraordinaire aventure sportive.

Roger Federer ne manquera pas tellement à Roland-Garros, comme l’absence de Maria Sharapova, qui s’est vu refuser une invitation par la Fédération française de tennis rétive à lui accorder ce passe-droit en raison d’une suspension pour dopage, passera relativement inaperçue. Le difficile public parisien ne se lamentera pas davantage, ou avec plus d’excès, de ne pas voir Serena Williams occupée à préparer la naissance de son premier enfant. C’est la puissance éternelle des tournois du Grand Chelem où l’histoire est plus forte que les acteurs, y compris les plus emblématiques.

Ce Roland-Garros a de quoi captiver

En 1982, alors que le tournoi devait composer avec le retrait de son héros le plus romanesque et charismatique –Björn Borg, vainqueur à six reprises entre 1974 et 1981– la saga avait aussitôt repris son cours magistral en couronnant une nouvelle étoile, Mats Wilander, 17 ans, pratiquement inconnu et devenu l’espace d’une quinzaine le plus jeune vainqueur de Roland-Garros et la coqueluche du tout-Paris. Il y a tout juste vingt ans, au moment où le tournoi se déroulait pour la première fois depuis longtemps sans Stefan Edberg, idole des foules ayant remisé sa raquette pour de bon, Gustavo Kuerten, 66e mondial, dont personne n’identifiait le visage au début de l’épreuve, avait surgi pour triompher de manière extraordinaire et remplacer le Suédois dans le cœur de spectateurs toujours aussi fleur bleue et prêts à s’emballer pour qui saura les toucher -ou à s’agacer pour qui aura le goût de leur déplaire.

Il n’y a donc pas à s’inquiéter pour ce Roland-Garros version 2017 qui a de quoi captiver entre la possible 10e Coupe des Mousquetaires de Rafael Nadal, le combat de Novak Djokovic, le tenant du titre, pour retrouver son meilleur niveau aux côtés d’Andre Agassi, son nouveau conseiller, ou, qui sait, le sacre pas tout à fait inimaginable du jeune joueur allemand de 20 ans, Alexander Zverev, qui vient de s’imposer à Rome et fait de plus en plus figure de potentiel futur n°1 mondial. Il existe des éditions parfaitement oubliables comme celle de 2016, mais même quand il ne se passe à peu près rien du côté de la Porte d’Auteuil, se greffe un petit moment à part qui nous attrape au passage. L’an passé, au terme d’une quinzaine sinistrement arrosée, Djokovic était devenu le premier champion à remporter quatre tournois du Grand Chelem d’affilée depuis Rod Laver en 1969.

Roland-Garros se suffit à lui-même et chacun d’entre nous y trouve toujours un moyen, chaque printemps, pour y puiser une petit instant d’émerveillement en tirant sur le fil d’Ariane d’une indécrottable nostalgie. Le sport, ce n’est que de la nostalgie et le tennis, peut-être plus qu’aucune autre discipline, entretient notre rapport intime avec notre passé. Roland-Garros est lié à cette adolescence qui nous poursuit inlassablement. Roland-Garros, c’était toujours mieux au temps de nos 17 ans, mais il convient chaque année de vérifier que c’est toujours vrai.

Roland-Garros a terriblement changé à travers l’industrialisation souvent laide du sport professionnel qui a donné le pouvoir organisationnel à des «marketeux» ou à des communicants qui n’entendent parfois rien, ou pas grand-chose, à l’histoire du sport qu’ils prétendent servir parce qu’ils ne la connaissent tout simplement pas en profondeur. À Roland-Garros, vous côtoyez aujourd’hui beaucoup (trop) de costumes gris pour vous rappeler que nous avons changé d’époque entre la nécessité de faire des affaires autour d’une journée de tennis ou d’assurer une sécurité maximale en ces temps terriblement troublés. Vous voyez trop de «people» ou de politiques aux premiers rangs de la tribune présidentielle lorsque d’anciens champions sont relégués plus loin ou plus haut –une faute de goût jamais autorisée à l’époque de Philippe Chatrier, président de haute tenue de la fédération française de tennis.

Un territoire familier

le stade –et le tournoi– a conservé son teint vif éternel entre le rouge ardent de la terre battue et le vert apaisant du lierre qui tapisse les tribunes extérieures du central. En dépit des travaux qui ont modifié le site et qui continuent de scander son actualité, rien ne bouge ou presque en son cœur. Et si vous avez l’œil et de la mémoire, vous apercevrez, dans les allées, des visages familiers croisés année après année, de vrais spécialistes de l’endroit suffisamment avisés pour ne pas se laisser piéger par un sandwich à six euros ou une bouteille d’eau à quatre euros. Et devant l’écran de la télévision perdure cette même impression d’être en territoire familier dans un lieu demeuré à dimension humaine, comme un petit chez-soi.

«Encadrés par des parterres de fleurs, les courts laissent aux champions comme aux spectateurs des souvenirs à la fois artistiques et sportifs qui les enchantent toute l’année, écrivait, il y a longtemps, Henri Cochet, le plus grand champion français de l’histoire. Et les uns comme les autres attendent avec impatience l’ouverture de la saison suivante pour se retrouver réunis dans son atmosphère heureuse.»

Vainqueur des Internationaux de France en 1961 et 1964, l’Espagnol Manuel Santana a d’ailleurs raconté cette drôle d’histoire rapportée dans le livre Dico Culture illustré de Roland-Garros:

«Lorsque j’ai quitté l’Espagne pour la première fois en 1955, c’était pour venir à Paris afin de disputer le tournoi juniors. À 17 ans, je n’avais jamais encore vu de femmes nues, mais, à mon âge, ça me travaillait évidemment! En arrivant donc à Paris, les deux premières choses que j’ai faites ont été d’aller assister à un spectacle du Lido et d’acheter des magazines de charme, ce qui était interdit pour nous sous Franco. C’est grâce à Roland-Garros que j’ai pu assouvir ce fantasme de voir les seins d’une femme.»

À 79 ans, Manuel Santana sera présent, comme chaque année, à Roland-Garros pour respirer le parfum de sa jeunesse. Avec ou sans Federer, cette histoire-là continue pour tout le monde…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (570 articles)
Journaliste
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