Culture

Cannes, un grand festival… du documentaire français

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 26.05.2017 à 18 h 10

C’est en tout cas un domaine pour lequel on pourra tirer un bilan très positif au terme de cette 70e édition. Les films signés Agnès Varda et JR, Claude Lanzmann, Barbet Schroeder, Raymond Depardon, Emmanuel Gras ou Mariana Otero multiplient les propositions passionnantes.

Kabwita, le héros de "Makala" d'Emmanuel Gras

Kabwita, le héros de "Makala" d'Emmanuel Gras

Pas seulement les Français d’ailleurs. On a évoqué ici l’importance d’À l’Ouest du Jourdain d’Amos Gitai. Et, même sans aucune prétention sur le terrain du langage cinématographique, Une suite qui dérange, suite d’Une vérité qui dérange consacré au combat d’Al Gore contre la catastrophe environnementale et ceux qui contribuent à son aggravation, est un document très intéressant, à la fois portrait d’un politique au travail et dossier informatif, avec quelques révélations sur les coulisses de la COP21.

1.Visages Villages d’Agnès Varda et JR

Mais l’essentiel des propositions les plus stimulantes sont réalisées par des Français – pas forcément à domicile. On ne se lasse pas de répéter la pure merveille qu’est Visages Villages d’Agnès Varda et JR, attendu en salle le 28 juin. Ils sont, à Cannes, en bonne compagnie.

 

2.Napalm de Claude Lanzmann

Napalm de Claude Lanzmann est un geste fou, qu’il reviendra à chacun de trouver insupportable ou bouleversant. Le film évoque en quelques plans et quelques images d’archives le voyage du réalisateur en Corée du Nord à la fin des années 50, la guerre de Corée, Pyongyang aujourd’hui, avant de se concentrer, plein cadre, sur son seul véritable sujet, sa passion pourrait-on dire: Claude Lanzmann lui-même.

En gros plan, celui-ci conte une histoire que tous ceux qui portent attention à son œuvre connaissent puisqu’il l’a narrée par le menu dans son grand livre autobiographique, Le Lièvre de Patagonie.

Au cours de son expédition en Corée du Nord, Lanzmann a vécu une idylle brève, intense et illégale avec une infirmière coréenne. A quoi bon le filmer racontant une histoire déjà connue? Justement!

Tout change, avec la voix, avec le visage, avec le regard, avec les inflexions de ce rhéteur virtuose, entièrement habité par l’importance absolue de ce qu’il a vécu et ressenti alors, et depuis.

Et si, par-delà la désinvolture absolument injustifiable avec laquelle est traitée la sinistre réalité nord-coréenne, par delà un égocentrisme qui atteint ici des proportions surhumaines, on accepte ce pur processus d’incarnation, incarnation d’une mémoire et d’un amour, par les moyens du cinéma, il se joue quelque chose d’exceptionnel, sinon d’unique, dans ce film.

 

3.Le vénérable W, Barbet Schroeder

Avec Le Vénérable W, Barbet Schroeder revendique de compléter sa «trilogie de la terreur», après les portraits filmés d’Amin Dada et de Jacques Vergès. En fait chacun de ces films est tout à fait singulier, et cette enquête sur le moine bouddhiste appelant à la multiplication des pogroms en Birmanie contre la minorité musulmane existe dans toute sa force autonome.

Appelant explicitement, et avec des effets tragiquement massifs, à la destruction des quartiers stigmatisés comme «kalars» - l’équivalent de «youpins» dans l’Europe des années 30, de «cafards» dans le Rwanda des années 90 –le moine Wirathu déploie un charisme et un sens de la communication incontestables pour diffuser son message de haine, qui a fait des centaines, sans doute des milliers de morts. Discours dont il est aisé d’entendre les consonances avec ceux du Front national et des autres formations racistes d’Europe.

Souhaitons que ce film soit montré précédé du court métrage Où en êtes vous Barbet Schroeder? produit par la Centre Pompidou à l’occasion de la rétrospective qui lui est dédiée. Il met en évidence la relation intime du cinéaste avec cette religion qui sert dans ce cas d’argumentaire au pire de l’exclusion, et enrichit l'enquête de cette dimension personnelle.

  

4.12 jours de Raymond Depardon

12 jours de Raymond Depardon prend son titre de la loi qui impose ce délai comme durée maximum pour qu’une personne internée contre son gré dans un hôpital psychiatrique rencontre  un(e) juge, qui doit vérifier la régularité de l’hospitalisation, et valider sa prolongation.

C’est un étrange dispositif qu’enregistre le cinéaste: l’homme de loi s’en remet aux décisions des médecins, tout en prétendant écouter ce que demandent les personnes internées, sans jamais donner droit à leur perception de leur situation, ni à leur demande. Ce dispositif juridique apparaît comme une sorte de théâtre où les trois régimes de paroles, celui des internés, celui des médecins, celui des juges, restent étanches, les deux derniers, émis par des instances de pouvoir, s’imposant inévitablement.

De la part du cinéaste d’Urgence (dans un cabinet psychiatrique d’hopital), de Délits flagrants et de 10e Chambre  (dans le cadre de la justice), c’est en réalité une approche nouvelle, dérangeante par son asymétrie riche de sens complexes, instables, à laquelle ce nouveau film donne accès.  

 

5.Makala d’Emmanuel Gras

Véritable merveille documentaire, Makala d’Emmanuel Gras semble le plus simple des films, quand c’est peut-être le plus ambitieux. Le réalisateur de Bovines accompagne un paysan congolais qui apporte son charbon de bois à la ville pour le vendre. Rien de plus, rien de moins.

Et c’est une aventure extraordinaire qui se déploie sous nos yeux, tandis que Kabwita coupe cet arbre immense, le transforme en charbon de bois, pousse à grand peine son vélo chargé de sacs à travers la savane, négocie ses sacs sur le marché de Kolwezi.

Il y a des péripéties, des drames, des moments extrêmes. Il y a des image magnifiques. Ce n’est pas forcément le plus important. L’essentiel ici est cette façon de rendre passionnant le moindre détail, de rendre émouvant, drôle, inquiétant, des micro-événements que, d’ordinaire, nul ne remarquerait. C’est là, ainsi que dans le questionnement jamais évacué de la place de la caméra, de son influence sur le déroulement des faits, que le film devient d’une richesse exceptionnelle.

 

6.L’Assemblée de Mariana Otero

Passionnant, dans un registre encore une fois tout à fait différent, est L’Assemblée de Mariana Otero. La cinéaste d'A ciel ouvert a suivi l’essentiel du déroulement du mouvement Nuit debout. Elle s’attache plus particulièrement aux réflexions et débats sur les formes de démocratie, à l’invention de nouvelles pratiques, à la critique des usages institués, et à la découverte des difficultés à les remplacer qui se sont joués alors.

Du mouvement d’occupation de la Place de la République de mars à juin 2016, le film rend compte dans son ensemble, rappelant ses objectifs à partir de l’opposition à la loi El Khomry, et aussi la répression dont Nuit Debout a été l'objet.

Mais c’est surtout ce laboratoire de recherches autour de nouvelles manières de prendre la parole, de partager des idées, de faire exister un pluralisme en même temps qu’une remise en cause des normes dominantes de la société que Mariana Otero met en valeur.

Sans dissimuler sa propre proximité avec le mouvement, elle construit un film d’une grande intelligence réflexive, mettant en évidence les avancées comme les impasses, film qui devrait passionner tous ceux qui réfléchissent à des formes politiques contemporaines, quelle que soit leur opinion sur Nuit Debout en tant que tel.   

7.À voir encore

A ce tour d'horizon fécond, il faut ajouter encore trois autres documentaires, qu’on n’a pas réussi à voir durant le Festival, Carré 35 d’Eric Caravaca à la recherche son histoire familiale, Nothingwood  de Sonia Kronlund sur le cinéma afghan et Sans adieu de Christophe Agou sur un village du Forez.

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (499 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte