Science & santé

Si vous prenez des anxiolytiques, un bon conseil, n'arrêtez jamais

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 01.06.2017 à 15 h 05

BLOG. Le jour où vous décidez d'arrêter les tranquillisants, ce jour-là, sans le savoir, vous entrez en enfer.

Flickr/Dean-To Sleep Forvemore

Flickr/Dean-To Sleep Forvemore

Un jour, j'ai décidé d'arrêter les anxiolytiques. C'était il y a plus d'une année. A cette époque, je prenais huit milligrammes de Valium par jour, ce qui est peu et beaucoup à la fois. J'en consommais de la sorte depuis mes vingt ans. Pour apaiser mes angoisses, pour attendrir mes attaques de panique, pour me permettre d'exister. Je ne m'en plaignais pas. Je n'étais ni coupable ni victime. Je m'assumais comme consommateur de benzodiazepines. 

C'était ainsi. A chacun son remède pour ne pas flancher. Qui l'alcool, qui la télé, qui le travail, qui la routine de la domesticité, qui Dieu. De tout temps, l'homme a cherché à s'évader de lui-même et à dire vrai, on ne peut pas lui en vouloir. J'étais donc évidemment drogué mais j'acceptais cette accoutumance. Tous les trois mois je me rendais chez mon médecin qui, tout en remplissant mon ordonnance, ne manquait pas de me rappeler d'essayer de réduire mes doses. Je n'en voyais pas la nécessité. J'étais bien ainsi. Pourquoi s'embêter à se priver de pilules qui me maintenaient à flots?

Et puis un jour, par défi, pour voir si j'en étais capable, las aussi d'entendre à chacune de mes visites le docteur me sermonner comme un petit enfant, j'ai décidé d'entreprendre ce fichu sevrage. J'avais lu ici et là, sur des forums, à travers des témoignages, le long de sites spécialisés, l'extrême difficulté de la tâche: on me promettait l'enfer.

Quatorze mois ont passé.

A l'heure où j'écris ces lignes, ma consommation quotidienne de Valium est de 2,3 mg par jour. Il me reste encore six mois avant d'arriver au bout et il convient de dire que, si je n'ai pas vécu à proprement parler l'enfer, j'ai tout au moins fréquenté des abysses qui y ressemblaient drôlement. Pas un jour ne s'est écoulé sans que ce fut difficile. Chaque heure a été une bataille. J'ai connu des bas et encore des bas. Plus d'une fois, j'ai été sur le point de tout abandonner. Je n'en pouvais simplement plus. Je souffrais de trop.

J'étais perclus de douleurs aussi bien physiques que mentales. A chaque fois que je réduisais mes doses – 0,5 mg toutes les deux, trois semaines– dans les jours qui suivaient, je ressemblais à un fantôme: sans énergie, le corps plein de fatigue, assailli de troubles aussi divers que variés, je me traînais, je n'avais la force de rien et je râlais comme si j'étais atteint d'une maladie grave.

Je barbotais dans un désordre mental d'une complexité et d'une sauvagerie folle, je subissais la révolte d'un corps qui, totalement déréglé, me mettait au supplice, j'avais des idées noires comme la mort, j'étais un chant funèbre à moi tout seul, j'avais des tremblements, des frissons, une litanie de douleurs allant d'un simple mal de dents à des hallucinations visuelles.

J'étais la proie d'un délabrement aussi physique que mental.

Passé ces jours, je me rétablissais peu à peu, je remontais à la surface, mon esprit ce calmait, mes idées se clarifiaient, mon corps me fichait la paix: c'était alors qu'il me fallait réduire à nouveau ma consommation et retourner dans mon bourbier.

J'étais mon propre bourreau et je décidais des heures de mon exécution. 

Mon docteur me disait de tenir bon; je tenais bon. Quand je lui racontais le déroulé de mes journées, il m'écoutait d'une oreille certes compatissante, certes attentive, mais aussi lointaine: je crois qu'il n'avait aucune idée de ce par quoi je passais. Il n'avait pas été formé pour cela. On lui avait appris à prescrire des anxiolytiques pas à s'en désaccoutumer. Au fond, ce n'était pas vraiment son problème.

C'était à moi de m'aider.

Je n'essayais même pas de discuter; à quoi bon?

Il fallait trouver de l'aide ailleurs. Ici et là. Surtout là d'ailleurs.

Aujourd'hui, alors que j'aborde la dernière ligne droite de mon sevrage, je ne sais toujours pas pourquoi je me suis lancé dans une pareille entreprise mais j'ai cessé de m'interroger. Je suis qui je suis. J'agis comme j'agis. Je suis faible mais opiniâtre. Fragile mais résolu. Le reste n'importe pas.

Je connais encore des jours sans, des heures où rien ne va, où je bataille ferme avec une forme de désespoir stérile qui n'a aucune réalité tangible mais qui est juste la traduction d'un esprit sevré de sa drogue habituelle. Un esprit en pleine débâcle qui ne sait plus à quel saint se vouer. Qui réclame sa dose et ne l'obtenant pas s'en va supplicier le corps. Je ne m'en formalise plus. Je serre juste les dents un peu plus fort et j'attends.

Je suis indestructible.

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (103 articles)
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