Culture

Sofia Coppola et Beyoncé, même combat?

Mathilde Dumazet, mis à jour le 26.05.2017 à 10 h 01

Pour tourner «Les Proies», en compétition à Cannes, Sofia Coppola s’est installée dans une vieille demeure à la Nouvelle-Orléans… Une maison qu’on avait pu voir il y a quelques mois dans deux clips qui mettent aussi en valeur des femmes: «Sorry» et «Formation» de Beyoncé.

Montage

Montage

«Who run the world?» Telle est la question au Festival de Cannes. Pour ce 70e anniversaire, la photo de famille des réalisateurs palmés sur le tapis rouge était très masculine. Heureusement cette année, trois femmes sont en compétition, avec quelques chances de ne pas repartir bredouille. Parmi elles, Sofia Coppola et son film Les Proies, présenté ce mercredi 24 mai, qui raconte l’histoire d’un groupe de femmes dans un pensionnat en Virginie pendant la Guerre de Sécession. L’arrivée d’un soldat blessé va perturber leurs habitudes et leurs désirs.


En conférence de presse, la cinéaste a confié qu’elle avait souhaité montrer l’histoire du point de vue des femmes. Les Proies est, en effet, l'adaptation d’un livre de Thomas Cullinan… déjà porté l’écran en 1971 par Don Siegel avec Clint Eastwood dans le rôle du soldat. Pour ce remake –qui n’en est pas vraiment un selon les mots de la réalisatrice– le point de vue adopté est donc celui des différentes pensionnaires et des deux femmes qui le dirigent, et pas celui du soldat.

«On a pété un câble»

 

Les vingt-six jours de tournage ont eu lieu à la Nouvelle Orléans. Ce que Sofia Coppola ne savait pas en choisissant la vieille maison dans laquelle se passe le film, c’est qu’une autre artiste, féministe de surcroît, l’avait déjà utilisée comme décor pour y réaliser une partie des clips de son dernier album, Lemonade.

Dans une interview au Los Angeles Times, la cinéaste n’a pas manqué de raconter cet heureux hasard.

«Je n’ai pas vu la vidéo de Lemonade, mais j’ai vu la chaise utilisée pour le clip de “Sorry, et on m’a expliqué la référence […]. J’ai eu beaucoup de sources d’inspiration différentes pour ce film, il commence dans une ambiance très féminine avec un côté pastoral qui rappelle la nature qui se fane, mais j’aime bien que ça prenne une tournure beaucoup plus sombre par la suite.»

Si la référence n’a pas fait immédiatement tilt dans la tête de la réalisatrice, voir la chaise utilisée dans le clip de «Sorry» a été une révélation pour Elle Fanning, la star montante du cinéma américain qui interprète Alicia, la plus âgée des élèves du pensionnat. «C’était énorme. On a complètement pété un câble quand on l’a appris. On ne savait pas qu’ils avaient tourné le clip ici, on s’en est rendu compte à la moitié de notre séjour que c’était LA maison», a-t-elle expliqué dans une interview à Entertainment Weekly.

La jeune actrice a donc embarqué Kirsten Dunst (qui joue Edwina, la professeure du pensionnat) pour recréer l’une des scènes du clip où l’on voit Queen B et la joueuse de tennis Serena Williams, assises, triomphantes, sur un vieux trône de bois. Pour le Los Angeles Times, «les deux photos ont un pouvoir qui mélange une sexualité langoureuse et une force féminine incroyable»

 

#lemonade

Une publication partagée par Elle Fanning (@ellefanning) le

 

Un lieu, une intention, deux messages différents

Lorsque Elle Fanning a posté la photo sur son compte Instagram, une journaliste de Hello Giggles a tenu à rappeler que le combat de Beyoncé prend en compte la question du racisme et donc de l’intersectionnalité du combat féministe. Selon elle, l’hommage des deux actrices «pourrait empiéter sur un débat qui ne les concerne pas». Mais la réaction de la jeune actrice lors de la découverte de la fameuse chaise semble relever plus de celle d’une fan absolue, que d’une réelle volonté de s’emparer de la signification de la scène originelle.

La question du racisme a toutefois été évacuée du film de Sofia Coppola. Au début du film, on comprend que «les esclaves ont fui» avec la guerre. Mais la version originale voyait une servante noire se faire violer par le frère de la directrice du pensionnat, lui aussi supprimé du scénario.

Qu’on se le dise, l’intention n’est pas la même chez Coppola et Beyoncé. La réalisatrice a beau avoir utilisé le même lieu, elle ne fait aucun clin d’œil à la chanteuse dans son film – spoiler, la chaise en bois en question n’est pas montrée à l’écran. Mais les deux artistes utilisent un langage visuel et s’approprient les codes liés à l’endroit dans lequel elles ont tourné (une ancienne plantation de coton où étaient employés des esclaves noirs) pour faire passer un message féministe. Un message qui prend une forme différente, mais porté par une même intention.

Des ressemblances frappantes

Les dernières secondes de l’introduction du clip «Sorry» de Beyoncé (0:50) sont illustrées par des plans en noir et blanc de la lumière qui perce les feuillages des arbres autour d’une grande bâtisse blanche. Le film de Coppola s’ouvre, en couleurs, sur une lumière similaire, dans les feuilles du parc de la maison. Alors qu’un lustre dévoile la silhouette de la chanteuse, il se fracasse à terre dans le film, lorsque la tension entre le soldat et les femmes atteint son paroxysme.

Pas de twerk dans Les Proies, mais un même regard de défi dans les yeux des actrices que dans ceux de Beyoncé et de Serena Williams. «I Ain’t sorry», dit la chanson. Pas question non plus de s’excuser dans le film. La ressemblance est encore plus frappante quand on compare certaines scènes de Coppola avec un autre clip de Queen B, «Formation», qui semble avoir aussi été tourné dans la fameuse maison. 

S’il y a des similitudes évidentes en terme de composition entre les deux scènes, l’utilisation des codes vestimentaires de l’époque est beaucoup plus contrastée. Beyoncé les utilise pour renverser le rapport de force entre les exploitants de plantation blancs et les esclaves noirs. Sofia Coppola montre les jeunes femmes en train de serrer leur corset pour plaire à l'homme, ce qu'elles assument complètement. Dans les deux cas, la morale n'en reste pas moins la même: «Okay ladies, now let's get in formation»... to run the world.

Mathilde Dumazet
Mathilde Dumazet (13 articles)
Étudiante à l'école de journalisme de Sciences Po
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte