Economie

Revendications religieuses au travail: le malaise des syndicats

Anne Denis, mis à jour le 10.06.2017 à 9 h 24

Coincées entre la lutte contre les discriminations et le risque d’entrisme, les organisations syndicales abordent, souvent à reculons, ce terrain glissant auquel elles ne sont guère préparées.

DOMINIQUE FAGET / AFP

DOMINIQUE FAGET / AFP

Cet article est le deuxième volet de notre enquête sur les relations entre entreprises et religion. Pour lire le premier volet, rendez-vous ici. 

Dans les semaines qui viennent, apprend-on par hasard de la part d’un militant, SUD devrait entamer une réflexion autour du fait religieux. Cela parait judicieux: le sujet est de plus en plus présent dans toute la société, en particulier dans le monde du travail et, selon certains adhérents du syndicat de l‘Union Solidaires, il divise profondément ses troupes.

Jean-Paul Dessaux, membre du bureau fédéral de SUD PTT, est à la manœuvre. Contacté, il relativise la portée de la démarche: «notre discussion interne n'a même pas débuté, nous fait-il savoir. Elle aura lieu dans le cadre d’un stage au mois de juillet, et le début de la réflexion portera surtout sur le sens qui est donné au port du "foulard" dans la société». L’idée à faire passer étant pour lui que «le foulard n'a pas de rapport direct avec la religion mais avec les sociétés à modèle patriarcal très développé, des milliers d'années auparavant». Manifestement, il s’agit, via cette approche anthropologique originale, de désamorcer les crispations actuelles autour du port du voile islamique. En tout cas, bonne ou mauvaise, l’initiative résume bien l’embarras et les réticences avec lesquels les syndicats, plus habitués aux luttes sociales, abordent la question, même si la montée des revendications religieuses dans les entreprises les y contraint désormais.

Certains ont pris assez tôt le taureau par les cornes, telle la CFDT qui a édité en décembre 2015, à l’intention de ses équipes, un guide assez complet sur «le fait religieux en entreprise». Il rappelle les principaux textes de lois (Code du Travail, droit européen, jurisprudence), la différence entre la sphère publique laïque et le secteur privé (où la liberté religieuse s’applique), et s’appuie sur des remontées d’expériences de terrain pour dispenser des conseils pratiques à destination de délégués du personnel parfois désemparés. Ce guide doit d’ailleurs être réactualisé avec les textes les plus récents, qu’il s’agisse de la loi Travail d’août 2016 (qui permet de limiter, via le règlement intérieur et sous conditions, l’expression de la liberté religieuse) ou des arrêtés de la Cour européenne de justice concernant le port du voile face à la clientèle. 

«Le problème n’apparaît réellement que depuis quelques années, estime Frédéric Sève, secrétaire national CFDT en charge de ce dossier. Le fait religieux est à la jonction de deux questions syndicales. La plus évidente est la lutte contre les discriminations dont nous voulons faire un vrai sujet dans nos sections d'entreprise. La seconde porte sur l’articulation entre la liberté religieuse et le fonctionnement de l'entreprise: nos délégués n’ont pas à filtrer les réclamations que leur transmettent les salariés, à moins qu’elles ne soient contraires à nos valeurs humanistes et féministes». Par exemple, le refus de la part de salariés musulmans intégristes de travailler avec une femme ou de lui serrer la main. «Mais cela ne doit pas les empêcher pas de tenter de négocier, sans hystériser le conflit, quitte à déplacer la demande sur un terrain non religieux, bref de faire leur travail de ciment social et d’interface». 

Un savant dosage parfois délicat à apprécier, d’autant qu’entre les tenants de la laïcité à la française et ceux du multiculturalisme, on peut supposer que des visions assez divergentes s’affrontent au sein de la première organisation syndicale du secteur privé.

Histoire syndicale et débats internes

Car si toutes les centrales sont conscientes d’avancer en terrain miné, leur histoire et le profil de leurs troupes jouent évidemment beaucoup dans leur façon d’appréhender un problème à la fois sensible et très peu consensuel. Chez Force Ouvrière, la tradition de laïcité à la française est ancienne: elle est issue de la charte d’Amiens d’indépendance syndicale (avec les partis politiques, mais aussi les religions), puis de la rupture avec la CGT en 1947 (lors du rapprochement de celle-ci avec le PC). Comme la plupart des organisations syndicales, FO a été auditionnée par la Commission Badinter, qui a préparé la loi El Khomri, dont l’article 6 porte sur les pratiques religieuses au travail.

«Nous avons défendu l’introduction d'une certaine dose de neutralité dans le secteur privé, à condition qu’elle se fasse sous le contrôle des tribunaux et que le postulat de départ soit la liberté d’affirmer ses convictions», explique Véronique Lopez-Rivoire, responsable du service juridique de FO. Au final, regrette-t-elle, la loi El Khomri adopte la démarche inverse en permettant d’emblée d’inscrire des restrictions dans le règlement intérieur, «si celles-ci sont justifiées par d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché».

«Certes, ce recul des libertés nous pose problème, mais nous ne sommes pas farouchement opposés au texte dans la mesure où il y a contrôle du juge», poursuit Véronique Lopez-Rivoire. Elle reconnaît que cette position a soulevé et soulève encore de très vifs débats internes– «c'est le propre du fédéralisme!» – une part des militants étant favorables à une laïcité stricte, les autres prônant une lecture plus libertaire de la loi de 1905. «Dans les stages internes que j’anime sur les discriminations, ces questions sont très conflictuelles».

Il faut dire que la voie est étroite entre le maintien des religions dans la sphère intime et le risque de discrimination. Un séminaire sur le sujet a un temps été envisagé puis repoussé: le bureau confédéral cherche actuellement davantage à se recentrer qu’à agiter des questions sociétales. Pourtant, remarque un bon connaisseur de la centrale, «le ciment de FO a longtemps été l’anticommunisme, de l‘extrême droite à l’extrême gauche. Aujourd’hui, le ciment, c’est la laïcité». Le secrétaire général Jean-Claude Mailly, conscient des tiraillements, aurait d’ailleurs rappelé à ses troupes que l'entreprise n’était pas un lieu d'expression politique ni religieuse. Son numéro deux et probable successeur Pascal Pavageau serait davantage encore sur cette ligne ferme.

La CGT en revanche est beaucoup plus catégorique dans sa critique de l’article 6 de la loi El Khomri:

«La mouture finale fait entrer dans l’entreprise privée le principe de neutralité en termes de convictions politiques, religieuses et morales. Ce concept de restriction de liberté est inacceptable à nos yeux, estime Nathalie Verdeil, dirigeante nationale. Nous reprochons notamment au texte de ne pas définir le terme de «conviction», qui reste ambigu et pourrait même engendrer de nouveaux contentieux».

Voire de «légitimer des peurs» et d’encourager l’expression d’idées d’extrême-droite au sein de l’entreprise, ajoute-t-elle. «Pour la CGT, dit-elle, l’arsenal législatif était déjà suffisant, les textes nationaux et européens, notamment ceux de la CEDH, ainsi que les avis de l’Observatoire de la laïcité [organisme controversé, ndlr]» permettant de trouver «un équilibre entre la liberté de conscience et les limites techniques du monde du travail». Le guide de la CFDT est-il une bonne initiative? «Ça ne mange pas de pain», répond-elle, en dénonçant «l’ambiance actuelle de dévoiement de la laïcité».

Si cet attachement à la liberté religieuse peut surprendre de la part d’une organisation syndicale longtemps inféodée au Parti communiste et nettement anticléricale, il est plus attendu de la part de la CFTC, porteuse de «valeurs chrétienne sociales», comme le rappelle son président Philippe Louis: «nous prônons la tolérance à l'autre et le droit fondamental d'exprimer ses convictions religieuses, sauf si cela pose des problèmes pour la sécurité ou pour le fonctionnement de l’entreprise». Il dit n’avoir que rarement rencontré des cas de dérives identitaires ou communautaristes. «Cela existe sur certains sites de Renault ou de la RATP mais nous en avons été sortis par la loi sur la représentativité. Ailleurs, les problèmes ne nous remontent pas».

Autre son de cloche à la CFE-CGC (cadres) qui a, notamment, mis les pieds dans le plat chez Orange en dénonçant, l’été dernier, une dérive des «ASA», ces autorisations spéciales d’absence (héritées du passé public du groupe de télécoms) qui peuvent être accordées pour les fêtes juives, musulmanes, orthodoxes et boudhistes. L’inflation des demandes devenait ingérable, au point de pourrir l’ambiance sur certains sites, expliquait alors Sébastien Crozier, président de la CFE-CGC d’Orange, d'autant qu'elle s'accompagnait parfois «de pressions des plus fervents sur leurs coreligionnaires moins pratiquants». La CFE-CGC a proposé que ces 3 jours de congés annuels soient désormais prélevés sur le stock de RTT, et perdent leur référence religieuse. Même si la direction n’a pas donné suite, une telle prise de position publique sur ce thème reste rare de la part d’un syndicat.

Ces divergences, inter ou intra syndicales, reflètent évidemment l’opposition qui existe dans la société –notamment au sein de la gauche– autour de l’interprétation de la laïcité, principalement vis à vis de l’islam. «Une élue voilée? Aucun souci», lance-t-on à la CGT, à la CFTC ou chez SUD. A l’opposé, André Milan, ancien secrétaire général de la CFDT Transport et aujourd’hui consultant sur ces thématiques, estime clairement: «une militante CFDT voilée, oui ça me poserait problème».

«Nos adhérents sont bien sûrs libres de leurs convictions, déclare de son côté Frédéric Sève, mais pas d’y associer la CFDT –notamment quand ils sont élus ou mandatés. On ne transige pas avec nos valeurs collectives». La centrale adopte d’ailleurs la même attitude sur un autre dossier, très épineux lui aussi pour la plupart des syndicats, celui des militants FN. «Notre position est claire, dit-il: on ne peut pas associer les deux étiquettes, CFDT et FN. On ne peut pas non plus associer l’étiquette CFDT à ses convictions religieuses».

Du laxisme au clientélisme

Pour compliquer encore les choses, l’attitude des délégués d’un même syndicat varie d’une entreprise à l’autre, selon le secteur d’activité et la sociologie du personnel. C’est particulièrement vrai chez SUD «qui est multicourants puisque, par essence, il représente la pluralité des luttes», explique un observateur du syndicalisme. La CGT, elle, a parfois été accusée d’appuyer des revendications religieuses (dans les usines automobiles dès les années 80), voire d’un certain laisser-faire à l’égard de dérives communautaristes (à la RATP, à Air France…). Selon cet expert, la centrale ouvrière est «écartelée entre sa volonté de défendre ses adhérents et sa culture laïque. Or, les salariés de culture musulmane représentent désormais une part conséquente de son électorat, de ses militants et donc de son poids syndical». D’où parfois des démarches quasi schizophréniques d’élus alertant la direction sur des abus qui les choquent, mais s’insurgeant ensuite contre des sanctions qu’ils jugent excessives.

Complaisance, laxisme? La CGT s’en défend et affirme avoir réagi là où c’était nécessaire, quitte à voir partir des adhérents chez d’autres syndicats. En décembre 2015, le secrétaire général Philippe Martinez admettait ainsi avoir perdu 500 syndiqués à Air France après avoir «viré des délégués intégristes islamistes», mesure qui aurait coûté à la CGT sa première place dans l’entreprise. On a déjà vu, par ailleurs, un syndicat local de la très laïque FO s’adapter à des comportements communautaires, notamment via une forme de cogestion des recrutements. Mais la centrale s’emploie elle aussi activement à faire le ménage dans ses rangs en procédant, notamment à la RATP il y a quelques années, à des exclusions massives .

«Je connais un grand nombre de militants musulmans dans de nombreuses entreprises, où cela ne pose aucun problème, martèle André Milan. En revanche, le clientélisme, l’entrisme religieux, ce sont des dangers auxquels tous les syndicats sont exposés. Oui, il y a des chantages aux adhésions dans des entreprises comme Air France, La Poste, ADP etc. Après, on est libre de résister ou pas». Les cas de leaders radicaux apportant sur un plateau 100 ou 200 adhésions à un syndicat en échange de son engagement à négocier des avantages spécifiques (salles de prière, aménagements d’horaires abusifs, séparatisme …) ne sont pas si rares, et représentent une pression réelle sur des organisations syndicales fragilisées par la loi sur la représentativité de 2008 (qui impose un score d'au moins 10% au premier tour des élections des délégués du personnel). 

Pour repérer et apaiser les éventuelles tensions entre salariés, sans céder de terrain sur les valeurs républicaines essentielles, nombreux sont ceux qui pensent que les syndicats ont un rôle majeur à jouer et qu’ils devraient travailler davantage en amont avec les dirigeants d’entreprise. Pas évident, alors que le bras de fer qui s’engage sur un tout autre front, celui de la réforme du Code du Travail, risque de générer de nouvelles crispations et de laisser une fois de plus ce dossier sensible en rade, dans le non-dit.

Anne Denis
Anne Denis (74 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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