Culture

Généalogie d’un crime

Kate Summerscale, traduit par Eric Chédaille, mis à jour le 29.05.2017 à 16 h 48

En partenariat avec les Assises Internationales du Roman, festival incontournable de littérature, Slate.fr publie chaque jour un texte d'écrivain. Ici, Kate Summerscale raconte sa fascination pour une histoire criminelle.

Found Drowned | George Frederick Watts via Wikimedia CC License by

Found Drowned | George Frederick Watts via Wikimedia CC License by

J’ai écrit la relation de deux histoires criminelles, survenues toutes les deux dans l’Angleterre victorienne. Dans mon dernier livre, j’enquête sur l’assassinat à East London d’une femme de 37 ans, Emily Coombes, par son fils âgé de 13 ans. Robert Coombes ourdit ce meurtre avec Nattie, son frère cadet. Par une étouffante nuit de juillet 1895, alors que leur père était en mer, Robert poignarda sa mère dans son lit. Au matin, il montra le cadavre à Nattie. Les deux garçons fermèrent la porte de la chambre à clé, dirent aux voisins que leur mère était partie à Liverpool et s’en furent assister à un match de cricket dans le nord de Londres. Ils continuèrent à prendre du bon temps pendant les dix jours qui suivirent, se rendant au théâtre, allant pêcher au bord de la mer, jouant aux cow-boys et aux indiens dans la cour. Mais le mercredi 17 juillet, leur tante, gagnée par le soupçon, entra de force dans la maison. Elle trouva les garçons en train de jouer aux cartes au rez-de-chaussée et le corps de leur mère en pleine décomposition dans une chambre à l’étage. Robert reconnut froidement l’avoir tuée.

Cette histoire m’a inspiré horreur et fascination, surtout les dix jours qui suivirent le crime. Les deux frères agirent avec une étrange combinaison de calcul et d’innocence. La vie de chacun semblait suspendue entre enfance et âge adulte, réalité et imaginaire, comme s’ils avaient pris pied dans un monde onirique. Ils n’eurent pas d’échanges au sujet du meurtre. Jusqu’à la découverte du corps, tout se passa comme si leur mère n’était pas véritablement morte.

Le procès pour homicide de Robert au mois de septembre suivant ne permit pas de dégager un mobile, rien qu’une suite confuse de possibilités, les avocats soutenant qu’il avait été perturbé par des romans à sensations, qu’il avait le cerveau trop volumineux pour son crâne ou encore qu’il était le résultat d’une ascendance dégénérée. Dans la presse comme au tribunal on le présenta comme un psychopathe ou un fou – c’est à dire dépourvu de cœur ou de raison. Contrariant en cela les juges, le jury lui évita la peine capitale en le déclarant dément. On l’envoya dans un asile d’aliénés réservé aux criminels.

Un meurtre odieux éclaire non seulement la psyché de son auteur mais aussi les peurs et les fantasmes d’une société. Les commentaires sur le crime de Robert révélaient les angoisses du lieu et du temps: vive inquiétude concernant l’éducation des classes laborieuses, sauvagerie foncière des enfants, dégénérescence des pauvres des villes, influence corruptrice de la littérature. Ce crime fut interprété par certains comme le symptôme d’une maladie de la nation.

Mes interrogations sur ce fait divers reflétaient les préoccupations de ma propre époque. J’étais curieuse d’en savoir plus sur la relation d’Emily Coombes avec ses fils. Je découvris que Robert et Nattie avaient fugué à deux reprises. La veille du meurtre, Emily avait infligé une correction au cadet pour avoir dérobé de la nourriture. La nuit de sa mort, Robert avait partagé son lit. Elle était décrite par ses amies comme une personnalité affectueuse mais extrêmement versatile, capable de rire et pleurer simultanément. Robert déclara qu’elle avait menacé de planter une hachette dans le crâne de son frère. Toutefois, un seul journal, organe d’une société de création récente pour la protection de l’enfant, se demanda si ce foyer était véritablement heureux et si le crime de Robert n’était pas l’effet d’une vie familiale aussi brutale que déstabilisante.

Je réalisai que pour déterminer si Robert était fou ou mauvais ou traumatisé, j’allais devoir retracer la suite de sa vie et voir ce qu’il était devenu. Je finis par découvrir qu’il fut libéré en 1912, qu’il se distingua au cours de la Première Guerre mondiale et que, à la quarantaine, il prit sous son aile un garçon de 11 ans victime d’un parent violent. Cette dernière initiative étant, me sembla-t-il, une sorte de commentaire sur son propre crime.

Je me suis toutefois gardée d’apporter à l’histoire de Robert une conclusion par trop lisse. Je ne voulais pas prétendre à la certitude, pas plus que faire d’Emily Coombes la responsable de sa propre mort ou atténuer l’horreur de son assassinat. Le désir d’élucider un meurtre et de dégager un mobile peut sembler une démarche honorable. En qualité de lecteurs et de raconteurs d’histoires criminelles, nous avons espoir d’ordonner une scène de souffrance et de chaos, de comprendre et ainsi dissiper des actes funestes. Or s’exerce aussi une motivation plus obscure: le frisson d’approcher la violence, la transgression, l’absence de pitié, la cruauté. Quand le détective d’un roman noir classique résout le mystère, nous sommes absous de notre curiosité macabre, déchargés de notre complicité. Mais si la conclusion d’une histoire criminelle est ambiguë, cela nous laisse, tout comme le détective, empêtré avec le meurtrier et nous remet en tête la noirceur qui nous a attiré.

Le texte de Kate Summerscale a été écrit pour les AIR17, festival conçu et produit par la Villa Gillet, en partenariat avec Le Monde et France Inter, en co-réalisation avec Les Subsistances. Les AIR17 se tiennent du 29 mai au 4 juin, aux Subsistances à Lyon.(Programme/réservations ici).

Summerscale participe à Entretien avec Simon Liberati (romancier), Kate Summerscale (romancière) et A Yi (journaliste et écrivain) animé par Françoise Monnet / Le Progrès
 
D’André Gide à James Ellroy en passant par Truman Capote, le crime a toujours fasciné les écrivains. Avec lui, les auteurs peuvent se plonger dans les tréfonds de l’âme humaine, en explorer les arcanes. Et, nous lecteurs, nous sommes invités à suivre les méandres de ces psychés malades, à nous approcher avec effroi de l’inexplicable, à nous tenir au plus près de la source du mal.

Kate Summerscale
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