Culture

Le châtiment du néant

A Yi, traduit par Mélie Chen, mis à jour le 25.05.2017 à 18 h 01

En partenariat avec les Assises Internationales du Roman, festival incontournable de littérature, Slate.fr publie chaque jour un texte d'écrivain. Ici, A Yi raconte la manière dont la liberté, quand on ne sait pas quoi en faire, peut glisser vers l'ennui et l'ennui vers la violence.

Pierre-Auguste Renoir - La Tasse de chocolat  via Wikimedia, License CC

Pierre-Auguste Renoir - La Tasse de chocolat via Wikimedia, License CC

Durant l’été 2006, le Xin Jingbao Le Nouveau Journal de Pékin– a publié la nouvelle suivante: le 23 mai, Zhao Dawei, un élève de troisième année de lycée de la ville de Xi’an, a attiré une de ses camarades chez lui sous un faux prétexte, lui demandant de l’aider à se réconcilier avec sa tante. À l’arrivée de la jeune fille, à midi, Zhao l’a tuée, avant de placer le corps à l’envers dans un lave-linge. D’après des témoins, le sang avait empli la moitié du tambour. Le 12 juin de la même année, Zhao Dawei a été arrêté alors qu’il était en fuite.

Si le journal avait choisi de publier ce fait divers parmi tant d’autres, c’était en raison du mystère qui planait autour du motif du meurtre. Il était inexplicable par les logiques habituelles: ni crapuleux, ni passionnel, ce n’était pas un crime de haine, ni même une pulsion. Pénalistes, journalistes, experts ou connaissances de l’assassin, bien des gens se sont lancés dans la recherche d’une explication à cette énigme. Beaucoup d’entre eux ont solennellement annoncé l’avoir trouvée, sans pour autant être très convaincants. Par exemple, un expert en éducation a voulu y plaquer une interprétation qui semblait à la fois bizarre et artificielle: il considérait que cet assassinat était dû à une éducation parentale ratée, à la pression des examens d’entrée à l’université et à l’influence d’un environnement social délétère. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à L’Étranger, et aux interprétations bancales du système judiciaire concernant Meursault. On pourrait dire, même, que le système judiciaire a dépossédé le vrai Meursault de lui-même, pour reconstruire un Meursault glacial, inhumain, un criminel qui ne craint pas la justice divine. Zhao Dawei avait un point en commun avec Meursault: il semblait faire peu de cas de ces interprétations erronées et de cette dépossession, et encore moins de la mort.

Jusqu’à la fin, Zhao n’a jamais révélé la raison de son geste. Je pense qu’il ne savait pas comment l’expliquer lui-même. Il avait essayé de dépasser son identité de simple lycéen, et, face à ce public d’adultes, il a encore voulu jouer le rôle d’un homme adulte, froid et cruel, voire dépasser ce rôle. C’était un peu son obsession. Mais il s’exprimait n’importe comment. Son crime est peut-être né d’une idée puérile et bornée; ce garçon renfermé sur lui-même aurait tenté, dans son esprit présomptueux et ignorant, d’attirer l’attention sur lui, se croyant infaillible et se berçant d’illusions; peut-être qu’il ne s’agissait que de cela. Nous avons déployé beaucoup d’énergie à essayer de résoudre cette énigme sans réponse. Entre 2006 et 2008, j’ai moi aussi été saisi de cette  fièvre explicative, au point que même après que tout le monde avait cessé de chercher, j’ai continué de me torturer l’esprit tous les jours, sur le chemin du travail. Finalement, un fait –Zhao Dawei avait reconnu vouloir vivre l’expérience de la fuite– m’a fait aboutir à la logique suivante:

• Zhao Dawei est la proie d’un ennui extrême, d’une incapacité à atteindre la plénitude.

 • Il décide de se lancer dans un jeu du chat et de la souris.

• Autrement dit: la police le poursuit, il fuit; la police continue sa traque tandis qu’il poursuit sa cavale.

• Pour éveiller l’attention de la police, il doit tuer quelqu’un.

• Pour avoir suffisamment d’argent dans sa fuite, il vole et revend un objet précieux appartenant à sa tante.

• Pour s’assurer que la police le poursuive avec suffisamment d’intensité, il tue une camarade belle, douée et ayant une histoire malheureuse.

• Seule une jeune fille belle, douée et avec une histoire triste est susceptible d’engendrer la fureur de l’ensemble de la société.

C’est autour de ces enchaînements logiques que j’ai écrit Le Jeu du chat et de la souris. À l’origine, le titre était «Le Chat et la Souris», et mes amis étrangers savaient déjà que j’écrivais quelque chose comme «cat and mouse» ou «Tom et Jerry». Puis j’ai suivi le conseil de mon éditeur, et ai changé le titre pour «Et maintenant, qu’est-ce que je vais faire». Cette phrase vient du roman de l’auteur britannique Anthony Burgess, L’Orange mécanique. Le jeune Alex s’y ennuie, et ne cesse de demander à ses compagnons: «Et maintenant, qu’est-ce que je vais faire?» C’est une phrase qui manifeste un ennui terrible, la sensation de ne pas savoir quoi faire de soi-même, de ne pas savoir comment s’employer. Ces deux titres me plaisent également.

Je souhaitais être pris en otage au plus vite par la faim et la fatigue

Ce que je voudrais raconter, c’est que de 1997 à 2006, pendant près de dix ans, j’ai moi-même été dévoré par un extrême ennui. C’était pendant mes meilleures années, entre mes vingt-et-un ans et mes trente ans: j’ai gâché cet âge d’or. L’ennui et le regret avaient rongé mon âme, jusqu’à la vider. Je me souviens d’un weekend, je marchais sans aucun but dans les rues de la ville de Zhengzhou où je ne connaissais personne. J’avais l’impression qu’aucun objectif ne voulait de moi, et j’ai continué de marcher, paniqué, jusqu’à la nuit; ce n’est qu’à cause de la faim que j’ai fini par m’arrêter dans un restaurant, faisant à peine une pause. Dans son Histoire de Rasselas, prince d'Abyssinie, l’écrivain Samuel Johnson décrit le prince Rasselas qui se désole au milieu de son paradis: dans les intervalles où l’on ne mange, ni ne boit, ni ne dort, c’est là que l’ennui est le plus étouffant. On ne peut que désirer ressentir la faim et l’épuisement, afin de passer plus rapidement parmi ces instants desséchés et insipides.

J’éprouvais la même chose, je souhaitais être pris en otage au plus vite par la faim et la fatigue. Je me rappelle qu’alors, sur une place de cette ville de Zhengzhou, j’avais marché en direction d’une gigantesque statue, dans le seul but de vérifier si cette sculpture d’homme nu était dotée d’un sexe ou non. «Non!» Je peux entendre aujourd’hui encore le ton fort et résolu avec lequel j’avais répondu. C’est une histoire qu’une personne sans intérêt peut raconter avec le même entrain toute sa vie durant; elle constitue sa richesse. Je me rappelle avoir raconté la même blague pendant six ans, l’avoir dite à presque chacune des personnes de ma connaissance. J’espérais des rencontres amoureuses, des bagarres au coin de la rue, des incendies ou bien une guerre mondiale, mais rien n’est arrivé. C’est pourquoi, quand je suis tombé sur l’affaire Zhao Dawei, et sur les quelques indices épars de son isolement, de sa solitude et de son renfermement sur lui-même, j’ai eu l’impression de voir un semblable, une version de moi-même qui aurait violé les limites de la loi et de la morale. J’entretiens l’illusion que Zhao Dawei et moi sommes les mêmes, incapables de s’employer. Et parce qu’il ne savait pas quoi faire de lui-même, il a voulu jouer au chat et à la souris.

L’essai de Camus, Le Mythe de Sisyphe, raconte que les dieux ont puni Sisyphe avec une peine répétitive et dénuée de sens: pousser un rocher au sommet d’une montagne. Il y est écrit qu’il ne semble pas y avoir de châtiment plus terrible qu’un labeur inutile et sans espoir. Une punition similaire est décrite dans la nouvelle «Gesakuzanmai» de Ryūnosuke Akutagawa. Un condamné a reçu l’ordre de «déplacer l’artillerie», or «déplacer l’artillerie» consiste à porter sans arrêt des boulets d’une dizaine de kilos d’une estrade vers une autre, située environ vingt-cinq mètres plus loin: «Il n’est pas de peine plus douloureuse pour un condamné.» Ce roman cite même une phrase de Souvenirs de la maison des morts, de Dostoïevski:

«Si l’on oblige un prisonnier à exécuter un labeur répétitif et vain, encore et encore, comme par exemple verser l’eau d’un seau A vers un seau B, puis de nouveau, du seau B vers le seau A, le prisonnier se tuera.»

Ce genre de punitions représente un état terrifiant. Une sorte d’esclavage. Mais à l’inverse,  une liberté trop immense peut paraître insoutenable à certains. Le héros du film Taxi driver, de retour de la guerre du Vietnam, ressent le même vide, la même incapacité à s’employer que moi en ce temps. À la fin, il fait face à sa situation avec un pistolet, et après avoir échoué à tuer un candidat à l’élection présidentielle, il tire sur un proxénète et le tue. C’est ainsi qu’il devient un héros encensé par les médias. S’il avait réussi à tirer sur l’homme politique, il serait devenu un grave criminel aux yeux de la société. Et comme nous avons le point de vue de Dieu sur sa personne, nous savons qu’il n’a ni bien ni mal au fond de son âme, et qu’il ne cherche qu’à échapper au vide de toutes ses forces, à s’employer. En d’autre mots, à faire quelque chose.

Je ne savais pas comment traiter avec la liberté

La liberté est une chose précieuse, et malgré tout, pour celui que j’étais avant mes trente ans, c’était une chose dont je n’étais pas capable de profiter. Je la dépensais en mangeant, en dormant, avec des relations sexuelles superficielles, du sport solitaire et des jeux que je regrettais au moment même où j’y jouais. Je ne savais pas comment traiter avec la liberté. Encore à ce jour, je peux entendre le grincement de mon lit lorsque je tentais de me lever et n’y parvenais pas. Avec un regret infini, je me rallongeais sur des draps que je haïssais, comme on accepte le réconfort d’une prostituée à la voix cassée, très vieille et très laide. À cet instant, j’enviais même le sort d’esclave de Sisyphe, exactement comme dans la description: le visage déformé par l’effort, la joue collée contre le rocher, poussant d’une épaule, soutenant cette énorme masse terreuse, une jambe fléchie et butant sur la roche, les deux bras embrassant pleinement la pierre, ses mains pleines de terre déployant cette ténacité bien humaine. Je crois que beaucoup de personnes âgées, en Chine, regrettent la pauvreté des années 1960 et 1970, pas seulement parce que les richesses étaient réparties de façon un peu plus égale et que l’écart entre les riches et les pauvres n’était pas si grand. Il y avait aussi la vie en collectivité. En quittant le collectif, beaucoup se sont retrouvés encombrés par leur liberté.

Être libre, lorsqu’on ne peut pas créer, ce n’est précisément pas la liberté, mais un exil.

Le texte d'A Yi a été écrit pour les AIR17, festival conçu et produit par la Villa Gillet, en partenariat avec Le Monde et France Inter, en co-réalisation avec Les Subsistances.

Les AIR17 se tiennent du 29 mai au 4 juin, aux Subsistances à Lyon.(Programme/réservations ici).

A Yi participera notamment à une table ronde sur «La Généalogie d'un crime» le 31 mai: Entretien avec Simon Liberati (romancier), Kate Summerscale (romancière) et A Yi (journaliste et écrivain) animé par Françoise Monnet / Le Progrès D’André Gide à James Ellroy en passant par Truman Capote, le crime a toujours fasciné les écrivains. Avec lui, les auteurs peuvent se plonger dans les tréfonds de l’âme humaine, en explorer les arcanes. Et, nous lecteurs, nous sommes invités à suivre les méandres de ces psychés malades, à nous approcher avec effroi de l’inexplicable, à nous tenir au plus près de la source du mal.

 A Yi
A Yi (1 article)
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