Culture

À Cannes avec Kawase et Kiarostami, un beau jour en K pour rêver et penser les images

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 24.05.2017 à 15 h 38

«Vers la lumière» de la cinéaste japonaise et «24 Frames» du réalisateur iranien récemment décédé sont deux très beaux moments de questions et de sensations du cinéma.

Masatoshi Nagase dans le rôle du photographe aveugle de "Vers la lumière"

Masatoshi Nagase dans le rôle du photographe aveugle de "Vers la lumière"

Dommage collatéral, et minime vu de partout ailleurs, le Festival a pris par le travers la tragédie de Manchester, le jour même qui devait être dédié aux célébrations en grande pompe de sa 70e édition.

Du moins l’attentat suicide vient-il en quelque sorte légitimer l’extrême renforcement des mesures de sécurité autour du Palais, qui depuis le début de cette édition retardent et perturbent les séances et contribuent à l’humeur morose de la Croisette.

Fort heureusement, le même jour est présenté en compétition le nouveau film de Naomi Kawase, le bien nommé Vers la lumière.

 

La cinéaste japonaise réussit à inventer un environnement de fiction tout à fait inédit pour elle, tout en restant fidèle aux grands thèmes qui traversent sa filmographie depuis qu’elle a reçu la Caméra d’or pour Suzaku, il y a 20 ans.

Le cinéma, ce lien qui libère

Qu’est-ce qui nous relie au monde? Qu’est-ce qui nous attache aux autres, ceux qui nous entourent et que nous aimons, ceux qui sont là même si on ne les connaît pas, ceux qui sont partis, ou morts, et qui sont pourtant aussi avec nous?

Une part importante, même si non exclusive, de la réponse est: le cinéma. Le cinéma tel que le pratique la réalisatrice. Mais avec ce film, le cinéma est explicitement désigné comme une de ces forces qui relient tout en ouvrant un espace. Dans Vers la lumière, ce qu'il est, ce qu'il fait est questionné grâce à ce singulier dispositif qu’est l’audiodescription.

Une jeune femme essaie de transcrire ce qui advient dans un film, puis soumet ses propositions de texte à des aveugles. Ceux-ci mettent en évidence tout ce qui se joue, se perd ou se réduit dans le passage des images aux mots.

Et c’est très simplement toute la richesse et l’instabilité des puissances de l’image qui sont, de façon parfois comiques et parfois dramatiques, mises en question tandis que se développe une relation tendue entre la jeune rédactrice, la très charmante Misako, et un des membres de ce collège de critiques d’un genre particulier, Nakamori, photographe de renom qui est en train de perdre entièrement la vue.

Ce n’est pas faire un jeu de mots que de dire que le film lui-même avance en aveugle, à travers les élans et les angoisses de ses personnages. Naomi Kawase sait mieux que personne organiser le surgissement de multiples situations en assonance avec le thème principal, qui le nourrissent sans le redoubler, au prix de ce qui semble de prime abord des errances.

Trois appareils photo

Parmi les multiples lignes de l’écheveau qui porte le film, l’une concerne l’appareil photo du personnage masculin. C’est le troisième exemplaire de cet objet à jouer un rôle important dans un des films marquants de ce Festival.

Visages Villages est entièrement construit autour d’un appareil photo, celui qu’utilisent JR et Agnès Varda pour associer des images aux personnes et aux lieux qu’ils rencontrent en jouant sur les différence d’échelle.

Dans La Caméra de Claire de Hong Sang-soo, contrairement à ce que suggère le titre, il ne s’agit pas d’une caméra mais d’un appareil de type Polaroïd, dont Isabelle Huppert se sert en disant que prendre des images transforme ceux qui sont photographiés.

Dans Vers la lumière, le Rolleiflex de Nakamori est à la fois machine mémorielle, gardant les traces du monde avec lequel le photographe perd contact en même temps qu’il perd la vue, et fétiche dont il croit pouvoir faire ce qui le définit et le maintient en vie, avant de trouver une meilleure réponse.

Bien sûr, ces trois usages, ces trois missions dévolues à l’appareil de prise de vue entrent en résonnance avec la machine-cinéma.

Il se trouve que l’appareil photo, sans apparaître à l’écran, aura également été essentiel à un autre moment décisif de cette journée.

Des haïku visuels et sonores

L’œuvre posthume d’Abbas Kiarostami 24 Frames est en effet composé pour l’essentiel à partir de ses recherches de photographe. Le grand cinéaste iranien décédé le 4 juillet dernier avait entrepris cette série de films ultra-brefs (il en existe d’autres encore à découvrir), que la mort est venue interrompre prématurément.

Chacun des frames (mot qui désigne ici moins un «cadre» qu’une image fixe sur une pellicule de film), est un court poème visuel, composant une succession de haïku de neige et de vent, de lumière et de vie - animale, végétale, cosmique, sans aucuneprésence humaine autre que le regard du cinéaste, et l'accueil du regard du spectateur.

Le son et le mouvement viennent se loger de mille manières dans ce qui est au départ la visibilité fixe et cadrée d’une photo, déployant de manière suggestive les potentiels d’une image fixe, avec humour, tendresse ou cruauté. Le temps était le trésor caché de chacun de ces instants arrêtés.

Rythme, profondeur, musicalité, suspens et rupture du temps, ressources des ombres et rimes. Chacune de ces 24 propositions (23 à vrai dire, la première est une variation sur la même idée mais à partir d’un tableau de Brueghel) est à la fois entièrement du côté de la sensation et une profonde réflexion sur ce qui se joue dans le mystère des images, de toute image digne de ce nom.

Donc au cinéma quand il s’agit de cinéma  –mais il y a tant de films, y compris à Cannes, où on chercherait en vain la moindre image.  

24 Frames aura autant sa place comme installation dans des musées et des galeries que dans des salles pour des séances spéciales. Il était juste que, malgré la mort, Kiarostami soit ainsi présent le jour même où le Festival célèbrait son anniversaire en accueillant ensemble lors d'une cérémonie de prestige une centaine de réalisateurs.

Jean-Michel Frodon
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