Culture

Le Sentiment des choses

Benoît Duteurtre, mis à jour le 24.05.2017 à 17 h 49

En partenariat avec les Assises Internationales du Roman, festival incontournable de littérature, Slate.fr publie chaque jour un texte d'écrivain. Ici, Benoît Duteurtre détaille la place des sentiments dans ses livres.

Vanité, par Constantin Guys, via

Vanité, par Constantin Guys, via

Serais-je sans le savoir un écrivain des sentiments? La plupart de mes romans s'intéressent au jeu social; ils décrivent l'itinéraire d'individus pris dans les contradictions du monde moderne. C'est pourquoi j'aime peindre mes personnages «de l'extérieur», les faire exister par leurs comportements davantage que par une vie intérieure faite de sentiments et d'enjeux psychologiques.

Cela m'a toujours frappé chez ces écrivain naturalistes que j'admire, comme Maupassant: la vérité d'un être tient davantage dans sa silhouette et ses agissements au sein du monde qui l'entoure, que dans de supposées déterminations. En somme, c'est la surface des choses qui révèle leur profondeur.

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J'ai donc été doublement étonné quand on m'a proposé de participer à cette table ronde sur «la couleur des sentiments»; et, plus généralement, quand des lecteurs m'ont dit, après la parution de mon roman Livre pour adultes: «C'est très émouvant ces sentiments pour votre mère; et aussi pour les paysans vosgiens de votre enfance...»

Je suis content, d'ailleurs, que ces pages consacrées à la mort de ma mère, ou à l'ancien monde rural, puissent éveiller une émotion partagée. Mais il me semble bien, justement, que cette émotion vient du fait que je n'ai mis très peu de sentiments dans ces passages: où je me suis contenté de décrire le déclin d'une femme, la disparition de sa mémoire, ses égarements, puis son enfermement et sa détresse. J'ai voulu restituer certains moments en essayant de trouver les mots justes, le rythme de nos déambulations au bras l'un de l'autre, la détérioration de son langage... Tout cela est raconté de façon concrète, sans pathos. Et voilà peut-être ce qui rend ces pages émouvantes.

De même lorsque j'évoque la disparition du monde rural, et ces paysans que j'ai vu vieillir dans leurs fermes gagnées par la friche: il suffit de montrer les faits pour restituer la grande tristesse de cette disparition. Si je l'avais écrit tristement, cela aurait sonné faux. Au contraire, ces passages ont été longuement travaillés pour ne conserver que mes plus exacts souvenirs. Peut-être s'agit-il, au fond, de saisir le sentiment des choses: leur parfum, leur couleur, leur poésie, comme le ferait un peintre, plutôt que de prêter aux choses un sentiment trop personnel.

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Je dois toutefois ajouter, pour me contredire un peu, que le sentiment est un formidable outil d'écriture, qui rend celle-ci plus vivante. Seul à ma table, je me laisse souvent porter par cette forme d'empathie qui aide découvrir toutes les possibilités d'une idée, d'un personnage, d'une situation.

Dans un autre chapitre de Livre pour adultes, je raconte le calvaire tragi-comique d'un type enfermé chez lui, persécuté par la musique d'un saxophoniste sous ses fenêtres. En l'écrivant, je m'identifiais aux souffrances du personnage, et je l'accompagnais dans ses stratégies pour se débarrasser de son persécuteur. Ailleurs je me révolte contre le destin qui est le nôtre: la nécessité de naître et de mourir, la loi de la procréation; et l'excès de ma colère nourrit l'invention littéraire et les idées qui en découlent. Ailleurs, c'est un éclat de rire devant une situation qui porte ma plume; ou encore un moment d'extase devant la beauté. En ce sens, le sentiment est un carburant du romancier, qui l'emporte au delà de la simple description...

Je me méfie toutefois de cette verve lyrique prête à nous nous emporter... jusqu'au point où l'écriture finit par se complaire dans l’expression des mots et des sentiments. Car le pouvoir spécifique et merveilleux du roman consiste d'abord dans la création d'un monde autonome, qui suppose une perpétuelle distance du romancier. Le sentiment est un élément parmi d'autres de sa palette, vouée à l'enchantement du lecteur plutôt qu'à la confession de l'auteur.

Le texte de Benoît Duteurtre a été écrit pour les AIR17, festival conçu et produit par la Villa Gillet, en partenariat avec Le Monde et France Inter, en co-réalisation avec Les Subsistances.

Les AIR17 se tiennent du 29 mai au 4 juin, aux Subsistances à Lyon.(Programme/réservations ici). Benoît Duteurtre participera notamment à la table ronde «La Couleur des sentiments» le 30 mai:

LA COULEUR DES SENTIMENTS - Amour, peur, colère, tristesse, jalousie...: la fiction permet aux romanciers de jouer de la vaste palette des sentiments et des émotions. Comment les auteurs en rendent-ils sensibles la texture et l’étoffe? Quels ressorts utilisent-ils pour nous faire entrer dans l’intimité de leurs personnages et arriver à nous faire vibrer à leur diapason? Par quel étrange paradoxe la fiction peut-elle faire naître en nous des sentiments bien réels? Table ronde avec Benoît Duteurtre (France), Mariana Enriquez (Argentine) et Valter Hugo Mãe (Portugal) / Modératrice Margot Dijkgraaf (Pays-Bas / NRC Handelsblad)

Benoît Duteurtre
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