MondeCulture

À Manchester, la passion de la musique fait plus de bruit que les bombes

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 23.05.2017 à 15 h 56

L’attentat terroriste qui a frappé les abords d'une salle de concert lundi soir n’a pas touché n’importe quelle ville: une de celles qui vit le plus pour la musique, toutes les musiques.

Le groupe Joy Division dans le film «24 Hour Party People» de Michael Winterbottom, reconstitution fictionnelle de la scène musicale de Manchester dans les années 1980.

Le groupe Joy Division dans le film «24 Hour Party People» de Michael Winterbottom, reconstitution fictionnelle de la scène musicale de Manchester dans les années 1980.

C’était il y a deux ans maintenant. Pour la première fois, je foulais le pavé de Manchester et c’est peu de dire que cela s’apparentait presque à un pèlerinage, en bonne compagnie qui plus est, ce qui ne gâche rien. Cette ville m’accompagne depuis l’adolescence. Ce furent les Buzzcocks (oui, je sais, on devrait dire «Buzzcocks» et pas «les Buzzcocks»), les Smiths, beaucoup, mais aussi et bien sûr la Factory, Joy Division, New Order, puis ce furent aussi The Fall et Oasis, Happy Mondays et les Stone Roses. Tous ces groupes dont la plupart ont témoigné de leur émoi après l'attentat qui a fait au moins 22 morts à Manchester lundi soir, et dont les internautes ont utilisé les morceaux les plus poignants pour rendre hommage aux victimes.

Bien avant ce voyage, le mal était fait. Tous les ados que nous étions, dans les années quatre-vingt, ne rêvaient que d’une chose, aller à l’Haçienda et toucher du doigt ce qui se passait dans cette ville que nous ne connaissions plus que sous le nom de Madchester. Une ville qui semblait debout malgré le chômage et les années Thatcher. Longwy sous acide. Saint-Etienne sous MDMA.

Rien n’avait changé, et pour cause: la ville était neuve pour moi. Pour les autres, par contre, et comme le raconte Jean-Daniel Beauvallet, fondateur des Inrockuptibles, dans la préface française à l’admirable livre de John Robb Manchester Music City, tout a disparu, ou presque:

«Quand j’arrivais dans le quartier, une énorme boule de métal traversa le ciel étroit de ma rue et frappa de plein fouet “mon” immeuble: on était en train de raser Bonsall Street, puis Hulme. Cette verrue est devenue un quartier coquet, sans risques, sans vie. Au bout de la rue, l’Haçienda a été transformée en appartements de luxe.»

C’est à la question du rapport de Manchester à la musique que tente de répondre John Robb (comme Dave Haslam, mythique DJ de l’Haçienda, l’avait fait quelques années auparavant dans son Manchester, England, non traduit à ce jour), en laissant pour l’essentiel la parole à ses acteurs. C’est d’ailleurs par une citation de Liam Gallagher que s’ouvre le livre:

«Bien sûr que les Stone Roses viennent de Manchester! Est-ce qu’ils pourraient venir d’autre part? Et les Smiths et Joy Division? D’où pourrait venir Ian Curtis? Et Factory Records? Et l’Haçienda? C’est une putain d’évidence. Et toute cette musique géniale vient d’une minuscule ville du nord de l’Angleterre. C’est un endroit vraiment spécial: cette ville est à l’origine de tellement de groupes, de modes, d’écrivains fantastiques! Tellement de talents! Partout dans le monde, on me demande pourquoi Manchester est comme ça. Je leur réponds que je n’en ai aucune idée!»

Une chose avec laquelle on ne plaisante pas

Tony Wilson, qui fut le grand gourou de la Factory (et qui est l’un des personnages centraux de 24 Hours Party People, un grand film sur cette ville pleine de musique) raconte que si le punk est né dans la banlieue londonienne morose, l’environnement post-industriel délabré de Manchester lui a permis de s’exprimer pleinement (et effectivement, je préférerais toujours une canette de Buzzcocks à deux barils de Sex Pistols – mais PiL, je dis pas non).

Mais Manchester, ce ne fut pas seulement l’explosion du punk: la ville, qui fut au cœur de la révolution industrielle britannique, a depuis bien plus longtemps vécu pour la musique. Dans son récit de l'histoire du label Factory, le journaliste Mick Middles a ainsi exhumé un article de... 1849 dont le narrateur raconte son étonnement, en se promenant dans les rues, à l'écoute des éclats sonores de musique et d'amusement sortant des fenêtres des édifices: «À travers toute la rue résonnaient les cris, les hurlements et les jurons, qui se mélangeaient au son discordant produit par la musique d'une demi-douzaine de groupes.»

Manchester, ce fut aussi la ville où les frères Gibbs (oui oui, ceux des Bee Gees) ont grandi, où Herman’s Hermit (si si, vous les connaissez) ou 10cc (pareil) se sont formés, mais qui fut également le berceau de ce qu’il est convenu d’appeler la northern soul, cette musique inspirée de la soul américaine qu'imaginèrent les habitants du Nord de l’Angleterre, déjà familiers des rythmes dansants, du jazz, des sons venus de la Caraïbe –car quand les deux grandes villes, Liverpool et Manchester, sont aussi des ports, c’est peu de dire que l’on est ouvert sur le monde.

Se développe alors une grande culture des clubs, dont le plus célèbre est le Twisted Wheel, à qui une magnifique compilation sortie chez Charly dans sa collection Club Soul rend un bel hommage. (Le reste de la collection Club Soul est d’une grande qualité.) Ca n’est sans doute pas pour rien que la BBC, quand elle lance son mythique programme «Top of the Pops», diffusé chaque semaine, choisit de le faire depuis Manchester, le 1er janvier 1964. Une ancienne église sert de studio d’enregistrement. Les émissions y seront enregistrées jusqu’en 1967 et ont vu défiler tout ce que le rock et la pop de ces années-là pouvait receler de stars, des Beatles aux Stones. De ce studio, il ne reste plus qu’une plaque qui en marque l’emplacement.


C’est aussi au Free Trade Hall de Manchester qu'en 1966, Bob Dylan se fit traiter de «Judas» par une personne dans le public parce qu’il avait eu la mauvaise idée de troquer sa guitare acoustique contre une guitare électrique, comme on peut l’entendre dans un enregistrement du concert, donnant lieu à une réplique de l'auteur de «Like A Rolling Stone» («Je ne te crois pas. Tu mens!»). C’est que la musique est une chose avec laquelle on ne plaisante pas à Manchester.

Renverser dix fois les tables de la loi

Dix ans plus tard, la ville fut le cadre d'un autre concert mythique, le 4 juin 1976, quand les Sex Pistols quasiment débutants se produisirent au Lesser Free Trade Hall: quelques dizaines de personnes seulement étaient présentes, mais des centaines affirmeront l'avoir été, dont plusieurs futurs stars de la scène mancunienne. Car avec l’irruption du punk, avec Joy Division, New Order, Durutti Column, The Fall, puis avec la pop barrée des Happy Mondays, avec les Stone Roses et Oasis, Manchester va pendant vingt ans bousculer les codes, renverser dix fois les tables de la loi pour mieux les redresser et les réécrire.


Car à Manchester, on ne respecte pas grand chose: lorsque le footballeur Uwe Rösler arriva pour jouer à Manchester City,  il confia dans une interview que son grand-père avait été pilote dans la Luftwaffe. Et comme le stade de Manchester United, le club honni par les supporters de City, avait été bombardé pendant la guerre, ces derniers inventèrent le chant «Uwe’s Granddad bombed the Stretford End» (le nom de la tribune touchée par les bombes), qui est toujours entonné dès que l’occasion s’en présente. (Un indice: souvent).

Il ne faut pas confondre les choses et les gens, les lieux et les vibrations. Alors oui, des studios de la BBC à l’Haçienda, tout a disparu, même le Free Trade Hall est devenu un hôtel et maintenant les jeunes gens vont voir des concerts dans des grandes salles comme la Manchester Arena, celle qui a été frappée par l'attentat terroriste de lundi. Ce qui importe peu, à dire vrai. Car la musique et les concerts, c’est la vie, c’est la joie et c’est la jeunesse, c’est ce qui ne veut pas mourir et ne meurt jamais. C’est ce que l’on a voulu frapper hier et qui va se relever.

Au fond, c’est peut-être ce qui explique le lien entre Manchester et la musique: le désir de rester vivant, malgré la misère, malgré le chômage et la désindustrialisation, malgré Thatcher et maintenant malgré les immeubles aseptisés et les attentats imbéciles de ceux qui ne savent pas que la musique fait, pour reprendre le titre d'une compilation célèbre des Smiths, plus de bruit que les bombes.

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (63 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte