Culture

À mi-parcours du Festival de Cannes, «Nos années folles» sauve la mise

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 23.05.2017 à 16 h 14

Présenté lors d'une soirée hommage saluée par une ovation au cinéaste, le nouveau film d'André Téchiné fait d'une histoire de travestissement pendant la Première Guerre mondiale un récit vibrant d'actualité et de sensualité.

Céline Sallette dans "Nos années folles"

Céline Sallette dans "Nos années folles"

À mi-parcours, le bilan du 70e Festival est inhabituellement faible, surtout si on se concentre sur la supposée sélection reine, la compétition officielle. Dans les autres sélections, on trouve en effet des pépites, dont beaucoup (Desplechin, Amalric, Varda et JR, Claire Denis, Garrel) sont françaises.

C’est encore le cas avec le très beau film d’André Téchiné, Nos années folles, dont on peut se réjouir qu’il ait été l’occasion d’un hommage prestigieux rendu à son auteur, tout en s’étonnant qu’il ne figure dans une compétition à laquelle sa présence aurait fait le plus grand bien.


Inspiré de faits réels, Nos années folles conte l’histoire d’un déserteur de la guerre de 14 revenu près de sa femme en plein Paris pendant le conflit, et qui, pour échapper à la cour martiale, se déguise en femme.

Avec une élégance et une sensualité roboratives, Téchiné esquive les innombrables pièges qui jalonnaient un tel projet –reconstitution d’époque, jeux convenus sur l’apparence et la vérité, capitalisation sur les codes du monde des travestis. Mieux, le cinéaste fait de ces obstacles des ressorts, qui animent son film, en déplacent le centre de gravité, pour mieux le garder constamment en mouvement.

Un récit ample et profond

La réussite tient aussi pour beaucoup aux deux acteurs remarquables pour trois rôles, celui de Louise, l’épouse du très mâle Paul qui, d’abord forcé, devient Suzanne. Ils rendent aussi sensibles ces moment d’entre-deux, où ni les protagonistes ni les spectateurs ne savent plus très bien où ils en sont des supposées limites entre masculinité et féminité –il ne s’agit pas ici de transsexualité, ni de travestissement, ni d’hermaphrodisme, il s’agit de la cohabitation compliquée de ce qui est mâle et femelle en chaque individu, singulièrement dans une société très formatée sur ces questions.

Pierre Deladonchamps et Céline Sallette dans "Nos années folles"

Louise l’ouvrière en atelier de couture, c’est Céline Sallette, qui ne cesse de confirmer de film en film (y compris des pas très bons) quelle étonnante actrice elle est, présente et fragile, active et rêveuse, d’une beauté aussi incontestable que tout à elle.

Paul le conscrit, et Suzanne qui devient une attraction du Bois, c’est Pierre Deladonchamps, révélé par L’Inconnu du lac, impressionnant surtout dans le rôle tout de force rentrée, en colère bloquée du personnage masculin.

À leur côté, deux figures ambivalentes et symétriques, Michel Fau en entrepreneur de spectacle et véritable Monsieur Loyal d’un film qui raconte l’histoire sur le modèle d’une reconstitution de cabaret à la Lola Montès et Grégoire Leprince-Ringuet en aristocrate proustien, sentimental et décadent, contribuent à faire de Nos années folles une fresque d’une ampleur et d’une profondeur inattendues. Sortie attendue le 13 septembre.

Au fil du programme

Parmi les autres offres du moment, on n’aura rien vu qui approche l’inventivité et l’émotion de ce film. On gardera un silence embarrassé sur l’hyper lourdaud Mise à mort du cerf sacré de Yorgos Lanthinos, qui par comparaison ferait passer son précédent le film, The Lobster, pour une délicate élégie.

Aussi sympathique qu’insignifiant, le deuxième film Netflix de la compétition, The Meyerowitz Stories de Noah BauMbach, est plutôt le pilote d’une série autour d’une famille juive newyorkaise dysfonctionnelle, thème extrêmement original comme on voit.

Plus intéressant, même si limité, est le nouveau film du doublement palmé Michael Haneke: avec Happy End, il retrouve une mise en crise de son propre récit qui évoque ses premières réalisations, à l’époque du Septième Continent, de Benny’s Video et des 71 Fragments. Ce mode de (dé)composition donne une certaine tonicité au film accompagnant les tribulations d’une riche famille du Nord de la France, et la dénonciation des faux-semblants à l'ère du tout-visible, même si tout cela reste sans grand enjeu.

Hong Sang-soo, quand même

Le meilleur restera, sans surprise, la nouvelle variation de Hong Sang-soo sur ses motifs (un peu trop) habituels –et à ce titre moins enthousiasmant que La Caméra de Claire découvert deux jours plus tôt.

Le noir et blanc et l’humour triste du Jour d’après raviront les amateurs du chroniqueur virtuose des faux-semblants manigancés ou subis entre hommes et femmes. La parole y est comme souvent la principale ressource des personnages, même s’il leur arrive aussi de s’administrer de solides torgnoles.

La fluidité attentive et narquoise du réalisateur dans ses panoramiques glissés, ses zooms suggestifs ou ses plans fixes prêts à tout font la richesse de ces jeux de dupe entre un homme et trois femmes, qui offrent aussi une entrée plaisante dans l’œuvre à la fois minimaliste et profuse, mais si cohérente du prolifique cinéaste coréen. 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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