Monde

La Syrie n'existe plus

Jonathan Spyer, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 25.05.2017 à 15 h 32

Les Russes et les Iraniens sont aux commandes à Damas, les Américains soutiennent les rebelles et personnes n’est assez fort pour imposer l’unification. La Syrie a cessé d’exister.   

A Daraa, au sud de la Syrie, le 22 mai 2017 | Mohamad ABAZEED / AFP

A Daraa, au sud de la Syrie, le 22 mai 2017 | Mohamad ABAZEED / AFP

DAMAS, Syrie

Pour ma dernière nuit à Damas, certains des plus jeunes membres de la délégation du Ministère de l’Information dont je faisais partie ont décidé d’aller boire un verre en ville. C’était fin avril, aux terrasses des bars et restaurants de Damas on profitait des soirées fraîches et d'une brise légère pour faire le plein. Un journaliste russe, passablement saoul, accompagné par un soldat russe en uniforme, a fait irruption dans le bar situé en face de notre hôtel, au cœur de la vieille ville, où mes collègues étaient assis. Quelques mots ont fusé de part et d’autre. Une dispute a bientôt éclaté. Soudain, le journaliste russe a sorti un pistolet de sa poche et l’a pointé sur le front d’un des membres de la délégation. Puis il est entré dans notre hôtel et a menacé l’un de ses employés, toujours accompagné par son ami en uniforme, qui ne prononçait pas un mot.

La manière même dont cet incident s’est terminé en dit assez long sur la réalité du pouvoir exercé à Damas aujourd’hui. Après le départ des deux Russes, les membres de la délégation (une délégation, rappelons-le, encadrée par le régime) ont cherché à prendre contact avec les autorités pour leur signaler l’incident. Le représentant des forces de sécurité syrienne a alors demandé si les deux hommes armés étaient russes. Lorsqu’il lui a été répondu qu’ils l’étaient en effet, il s’est excusé platement en répondant que les autorités syriennes ne pouvaient rien y faire.

Un régime de façade

Après six années de guerre, la survie du régime du président Assad est assurée –mais ce régime n’est plus rien qu’une façade, sans aucune stratégie de réunification du pays. Les intérêts de la Russie et de l’Iran, parfois si fortement divergents au sommet et les craintes, à l’échelon plus local, de voir pulluler une myriade de milices irrégulières pro-Assad, sont les vrais facteurs décisifs –mais ils ont peu à voir avec les décisions de ceux qui sont officiellement aux commandes au pays. Ce sont ces facteurs qui ont un réel impact sur les calculs du «régime», et qui déterminent sa stratégie dans le conflit.

Voyez la manière dont la guerre a évolué depuis la fin de l’an dernier, quand tout semblait aller pour le mieux pour Bachar el-Assad. La rébellion venait d’être chassée des derniers quartiers qu’elle tenait encore dans Alep-Est, ce qui semblait annoncer la défaite inéluctable des insurgés. Mais, cinq mois plus tard, si le cours du conflit ne semble toujours pas favorable aux rebelles, ils sont manifestement bien loin de l’effondrement annoncé. La province d’Idlib, des quartiers de Latakieh, de Hama, du nord d’Alep et de grandes portions du sud du pays demeurent aux mains des rebelles.

Les rebelles du sud viennent d’ailleurs d’obtenir, cette semaine, un soutien inespéré sous la forme de frappes aériennes de la coalition, qui a bombardé des forces loyalistes qui marchaient en direction d’une base utilisée par les forces spéciales américaines et britanniques. Si les États-Unis et leurs partenaires souhaitent faire usage de la force pour défendre les groupes alliés dans la région, on voit mal comment le régime pourrait envisager d’y rétablir son autorité.

Plus à l’est, la guerre contre Daech est menée par des forces Kurdes puissantes, celles des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), appuyées par les États-Unis. Cette force est en train de préparer la prise de Raqqa, la dernière ville syrienne entièrement sous le contrôle de Daech, en pleine déconfiture.

La fragmentation de la Syrie, inéluctable?

Comme l’aurait dit Mark Twain, les nouvelles de la mort de la rébellion ont donc été grandement exagérées. Certaines de ses composantes semblent même particulièrement fortes et vigoureuses. Le régime d’Assad a-t-il seulement une stratégie pour réunifier le pays ou la fragmentation de la Syrie est-elle devenue inéluctable?

Au fil de dix jours passés à m’entretenir avec des représentants –certains haut placés– du régime d’Assad en Syrie, j’ai cherché à répondre à cette question. Ce que j’ai pu constater, c’est le fossé énorme qui sépare les intentions du régime et les moyens dont il dispose pour les réaliser. Ali Haidar, le ministre de la Réconciliation Nationale, membre du gouvernement aux allures d’homme d’affaires et qui maîtrise tous les éléments de langage, est la figure centrale de ces tentatives gouvernementales d’accroître la proportion de territoire sous son contrôle. Cette «Réconciliation nationale» est le processus qui a permis, par exemple, au gouvernement et à ses alliés de laisser librement le passage aux troupes rebelles vers Idlib ou Jarabulus, en échange de l’évacuation des zones assiégées qu’ils occupaient. Dans certaines régions, les rebelles et leurs soutiens peuvent rester tant qu’ils acceptent l’autorité nominale du régime. Le dernier de ces accords de «réconciliation» a vu le transfert de rebelles et de leurs soutiens depuis les villes de Zabadani et Madaya dans les faubourgs de Damas vers la ville d’Idlib, contrôlée par les rebelles.

Selon Ali Haider, le ministère de la Réconciliation nationale pourrait bien se trouver à la pointe d’une «politique globale de règlement» du conflit. Plus de cent villes et villages sont «parvenus à la réconciliation», a déclaré le ministre aux membres de notre délégation et trois millions de Syriens ont été impliqués directement par ce processus de réconciliation, soit «40% des Syriens affectés par la guerre». La stratégie du régime semble se limiter à une utilisation graduelle de ces «réconciliations» afin de réduire la rébellion comme une peau de chagrin.

Mais ce que le ministre Haidar oublie de mentionner, c’est que le dernier grand accord de réconciliation a été négocié avec la médiation du Qatar, qui soutient fortement les rebelles. Et les divers accords signés jusqu’ici ont bien davantage servi à délimiter le territoire des rebelles et celui du régime et à créer des enclaves et des frontières plus cohérentes qu’à véritablement augmenter la taille du territoire tenu par le régime.

Le terme de réconciliation est naturellement trompeur. Ce que veut le régime, c’est que les rebelles capitulent, il ne souhaite pas se rapprocher d’eux. Mais au vu de l’équilibre des forces et des lents progrès de cette réconciliation, le fossé entre l’objectif et la méthode apparaît infranchissable. J’ai interrogé Ali Haidar à ce sujet: Quelle est la stratégie du régime pour l’emporter et opérer la réunification du pays?

Ce qui importe avant tout, affirme le ministre, c’est la fin des interférences étrangères.

«Nous demandons aux puissances étrangères de cesser de soutenir les organisations terroristes», dit-il.

Le terme de «terroriste» est naturellement celui que le régime utilise pour désigner les rebelles. Mais si les puissances qui soutiennent actuellement les insurgés refusent de cesser de le faire, comme c’est manifestement le cas actuellement, comment le régime compte-t-il s’y prendre pour les y obliger? Le ministre ne semblait pas avoir de réponse à cette question.

Je n’ai pas pu davantage avancer sur ce sujet en m’entretenant avec Mohamed Tourjman, ministre de l’information d’Assad, un homme affable et désinvolte. Tourjman est celui qui maîtrise le mieux le discours du régime à l’égard de ceux qui le soutiennent.

«Il existe un plan de partition de la Syrie», nous a-t-il ainsi déclaré, «Pour que nous demeurions affaiblis, au grand bénéfice de l’Entité sioniste». [Israël dans la terminologie du régime, ndlr]

Si tel est le plan, il semble bien avancé. Car la Syrie actuelle est divisée en sept enclaves: le territoire contrôlé par le régime, trois zones séparées tenues par des rebelles, deux cantons kurdes et la zone de Daech. Quelle est la stratégie du gouvernement pour mettre un terme à cette fragmentation ai-je demandé?

Nous sommes absolument persuadés que la situation est purement temporaire, m’a assuré Tourjman. «La principale raison de notre optimisme vient du fait que le peuple de Syrie commence à prendre conscience du complot mené contre lui.»

En d’autres termes, il n’existe pas de stratégie, seulement les bonnes vieilles théories conspirationnistes chères aux membres du parti Baas. Car, dans les faits, rien n’indique l’existence du moindre plan visant à démanteler la Syrie –et aucune des grandes forces au sein du pays ne souhaite un tel démantèlement. La division de facto de la Syrie est le produit de l’incapacité des forces en présence à l’emporter sur les autres et n’a rien d’un calcul.

Le régime ne peut pas être vaincu militairement

Mes conversations privées avec des représentants du gouvernement (qui préfèrent rester anonymes) ont donné de meilleurs résultats. Un général de l’armée syrienne, qui tirait sur un énorme cigare dans son bureau, me faisait remarquer que «toute décision de mettre un terme à la guerre ne peut aboutir sans l’implication de la Syrie officielle», c’est-à-dire du régime. Cette réponse mesurée dépeint à merveille la situation. Le régime ne peut pas être vaincu militairement, ce qui constitue un incontestable succès militaire et diplomatique. Mais il n’a pas pour autant la victoire à portée de main. J’ai demandé à un fonctionnaire du Ministère de l’Information ce qu’il pensait du futur de l’est de la Syrie, au vu de la puissance grandissante, dans la région, du FDS kurde, soutenu par les États-Unis. Sa réponse résumée à merveille la réalité qui se cache sous la position actuelle du régime: «Nous ne savons pas.»

Et si le régime ne sait pas, c’est que les décisions prises par Assad et ceux qui l’entourent ne vont pas constituer l’élément décisif dans la résolution du conflit. Comme les combats dans Alep-Est l’ont montré, le camp gouvernemental ne peut espérer de vrais progrès que lorsque les Russes s’engagent pour assurer sa victoire. La question cruciale est donc celle des intentions des Russes, et pas celles des Syriens –et il n’est pas exclu que la Russie ait d’ores et déjà atteint l’essentiel de ses objectifs en Syrie. Elle a en effet assuré la sécurité de ses bases dans la province de Latakieh, la survie de ses alliés du régime, démontré l’efficacité du matériel militaire russe et établi qu’aucun processus diplomatique de règlement du conflit ne pourra aboutir sans son implication.

Voilà de vraies réussites. Mais elles démontrent paradoxalement qu’une implication plus en avant des Russes afin d’écraser définitivement la rébellion pourrait aboutir à une situation déplaisante dans laquelle la Russie, dont le budget est contraint, se retrouverait à devoir supporter le poids de la reconstruction de la Syrie, selon le vieil adage: «Tu casses, tu paies.»

Ce qui ressort des premiers pourparlers qui se sont déroulés à Astana au Kazakhstan suggèrent que Moscou entend plus ou moins laisser le conflit en Syrie à l’endroit où il se trouve, et de lancer là-dessus un processus politique. La formation de quatre «zones de désescalade» semble faite pour laisser à la rébellion le contrôle sur de larges portions de territoire, tandis que l’assaut que prépare la FDS contre Raqqa et l’engagement de plus en plus net des États-Unis à ses côtés permet d’envisager la création d’une entité soutenue par les États-Unis à l’est de l’Euphrate.

Le régime et les rebelles étant désormais réduits au statut d’alliés de second rang, sans le désir réel de ceux qui tirent les ficelles de voir leurs obligés remporter une victoire absolue, le versant diplomatique de la guerre en Syrie pourrait fort s’orienter vers des accords qui entérineraient la fragmentation du pays. De tels arrangements pourraient peu ou prou se construire en partant du statu quo qui suivra la prise des derniers bastions de Daech dans l’est de la Syrie. La Syrie serait alors divisée entre l’enclave du régime, à l’ouest, les rebelles sunnites arabes dans le nord-ouest et le sud-ouest, une enclave rebelle protégée par les Turcs dans le nord, une région contrôle par les Kurdes de la FDS dans le nord-est et quelques arrangements avec la FDS et les rebelles arabes soutenus par les occidentaux à l’est.

Si un tel processus continue de suivre son cours, alors les Russes continueront de faire comme bon leur semble à Damas, nuit et jour, le même fossé continuera de séparer la rhétorique du régime et la réalité du terrain, les rebelles et les Kurdes continueront d’agir conformément aux exigences de ceux qui les soutiennent. Et pendant ce temps, le fait majeur continuera d’être ignoré: la Syrie a cessé d’exister.

Jonathan Spyer
Jonathan Spyer (1 article)
Maître de conférences
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