Culture

La vraie recette des films de Noah Baumbach (avec plein d’ingrédients hipster)

Mathilde Dumazet, mis à jour le 28.05.2017 à 13 h 50

Prenez un dictionnaire du hipster, choisissez trois définitions au hasard et construisez un générateur artisanal de scénario de film de Noah Baumbach. Pour vous faciliter la tâche, voici une sélection de quelques ingrédients essentiels, tirés de ses derniers films dont «The Meyerowitz Stories», présenté en compétition à Cannes.

Ben Stiller, Amanda Seyfried, Naomi Watts et Adam Driver dans While We Were Young de Noah Baumbach, 2015

Ben Stiller, Amanda Seyfried, Naomi Watts et Adam Driver dans While We Were Young de Noah Baumbach, 2015

Les critiques n’ont pas toujours été tendres avec Noah Baumbach. Co-scénariste de plusieurs films de Wes Anderson (La Vie aquatique, Fantastic Mr Fox), le New-Yorkais aujourd'hui âgé de 47 ans a connu un petit succès d'estime avec son premier film sorti en 1995, Kicking and Screaming, avant d'enchaîner deux flops et de disparaître huit ans des radars. En 2005, Les Berkman se séparent marquent un retour de flamme flamboyant concretisé depuis par plusieurs succès: Greenberg, Frances Ha, While We're Young. Honneur suprême, il est cette année en compétition à Cannes sous bannière Netflix pour le film The Meyerowitz Stories.

Mais voilà, ce nouveau statut de chouchou du cinéma indépendant américain ne va pas sans retour de bâton. Et de nombreux critiques de juger cet univers typiquement new-yorkais, très inspiré de la Nouvelle Vague –son fils se prénomme Rohmer–, comme la caricature d'une posture bobo convenue et embourgeoisée. «La tiédeur du rêve hipster», titrait Manuel De La Fuente à propos de Frances Ha. Dans un essai intitulé Indies, hipsters et hippies, chronique d’une domination culturelle, Victor Lenore écrivait aussi qu’il était difficile de «distinguer ces films des publireportages sur les quartiers hipster à New-York. Par exemple, Frances Ha est filmé en noir et blanc, histoire de faire arty et authentique».

À Cannes, The Meyerowitz Stories a subi le même sort. Sur Slate, Jean-Michel Frodon évoque ainsi un film «aussi sympathique qu’insignifiant» traitant d'un sujet rebattu: une famille juive new-yorkaise dysfonctionnelle. Mais l'esthétique arty, l’esprit Nouvelle vague ou Woody Allen selon les sensibilités, c’est aussi ce qui plaît dans les films de Baumbach. Le réalisateur sait effectivement jouer de l'univers bobo pour dresser les portraits de personnages en quête d'apaisement ou de grandeur et en moquer les travers. En voici la recette.

1.Des acteurs atypiques

Jesse Eisenberg (Les Berkman se séparent), Greta Gerwig (Greenberg, Frances Ha, Mistress America), Lola Kirke (Mistress America), ces trois-là ont bénéficié du regard de Noah Baumbach pour lancer leur carrière. Physique plutôt atypique, début de parcours dans le cinéma indépendant; ils sont la base d’une nouvelle génération d’acteurs américains qui partage son temps entre des petits films d’auteur et quelques blockbusters mais qui refuse l'étiquette bobo ou hipster. 

Pour The Meyerowitz Stories, Noah Baumbach a fait quelques ajustements à la carte habituelle. Il a gardé son chouchou Ben Stiller mais entrepris la réhabilitation de talents vieux (Dustin Hoffman) ou généralement méprisés (Adam Sandler, acteur plutôt abonné aux comédies bas du front dont ce serait –avec Punch-Drunk Love déjà à Cannes– un de ses meilleurs rôles). Reste la présence de Grace Van Patten, 20 ans, annoncée elle aussi comme un des espoirs du cinéma américain.

2.Le culte des objets cultes

Chaque film de Noah Baumbach a son lot de trouvailles de vide-grenier. Dans Frances Ha, ce sont les vinyles qui décorent l’appartement de deux jeunes new-yorkais. Dans While We Were Young, ce sont un vieux chapeau, des vinyles encore mais aussi des cassettes VHS d’un jeune couple qui fascine Ben Stiller et Naomi Watts, deux quarantenaires qui sont, eux, passés à une consommation culturelle dématérialisée. Les objets aident ainsi à ancrer les plus jeunes dans cette sorte de rétromania culturelle mais aussi dans un rapport très fétichisé mais libre aux choses où celles-ci servent aussi à flatter une image assez cool d'eux-mêmes.

À la sortie du film en 2015, Noah Baumbach ne se doutait peut-être pas que l’une de ces chaînes SVOD deviendrait l’un de ses producteurs. Dans The Meyerowitz Stories, produit par Netflix, ce sont des lunettes de soleil Vuarnet qui reviennent une fois par demi-heure dans les mains des personnages. L'objet récurrent symbolise un peu la relation entre les deux frères joués par Adam Sandler et Ben Stiller. Quand les parents leur donnent, ils disent que c'est à l'autre, mais une fois qu'ils se retrouvent tous les deux, chacun veut se la réapproprier.

3.L’appartement new-yorkais que vous ne pourrez acheter que dans Les Sims

Les lieux de vie dans les films de Baumbach font rêver: maison à Brooklyn, loft aménagé dans un local commercial, murs en brique, lampe design, atelier d’artiste.

Frances Ha

While We're Young

Mistress America

On se demande juste comment les personnages, la plupart du temps un peu fauchés, font pour se les offrir. C’est un peu comme si avant le début du film, on avait entré un code de triche dans Les Sims pour avoir beaucoup d’argent ans se soucier de l'impact de telles incohérences sur l'histoire du film. 

Plus que le réalisme économique donc, les lieux chez Noah Baumbach sont d'abord le reflet des personnages. Des grands appartements vides aux murs blancs de Frances Ha, héroïne gagnée par la déprime au loft vintage du jeune de couple de While We're Young. Dans Mistress America, Brooke (Greta Gerwing) se présente entre autres comme une décoratrice intérieure en free lance. Son appartement est le miroir de sa personnalité plus grande que nature.

4.«Où est le houmous gourmet?»

Ce sont des petites répliques qu’on retient à peine car elles se fondent dans les dialogues: Dustin Hoffman qui demande avec nonchalance où est le houmous gourmet dans The Meyerowitz Stories ou Greta Gerwig qui pense qu'elle devrait servir des pirojkis fusion dans son nouveau restaurant (Mistress America). Pour le prochain film de Noah Baumbach, on parie sur les tartines d’avocat.


Interviewé pour le film While We're Young par le site Brooklyn, Noah Baumbach reconnaissait s'amuser de stérotypes de bobos, tout en gardant une certaine distance: «Vous avez à faire à tous les clichés de Brooklyn, qu'en un sens j'ai choisi d'ignorer. À un moment, je me suis dit: “je ne sais pas si certains font encore du roller, mais je suis certain que ce sera la cas pour certains d'entre eux quand le film sortira”.» 

5.La vie fantasmée vs la vraie vie

Lors de la conférence de presse dédiée à The Meyerowitz Stories, Noah Baumbach explique que l’un des thèmes récurrents dans ses films est la différence entre les aspirations de ses personnages et leur «vraie vie». Dans une scène assez révélatrice de Frances Ha, l’héroïne demande à sa meilleure amie de lui raconter «leur histoire», leurs aventures lorsqu’elles seront respectivement chorégraphe mondialement reconnue et magnat des médias. Mais ni l’une ni l’autre n’accède à la vie de ses rêves et le film entier est construit sur cet échec. 

Dans While We Were Young, le couple Ben Stiller/Naomi Watts aimerait être aussi cool et jeune que le duo Driver/Seyfried. Idem dans Mistress America, le personnage de Greta Gerwig se rêve gérante d’un restaurant branché, celui de Lola Kirke se voit déjà grande écrivaine et là encore la désillusion pointe.

The Meyerowitz Stories n’échappe pas à la règle. Le père artiste raté envie (tout en le dénigrant) l’argent de son fils, un as de la finance. L’as de la finance envie la vie bohème de sa famille artiste tout en revendiquant son parcours. Le frère et la sœur envient l’as de la finance pour l’attention qu’il a reçu de leur père. L’as de la finance envie la manière dont ils ont fui leur père. Les femmes de l’artiste raté s’envient entre elles. Bref, toute cette frustration se cristallise (de manière assez freudienne dans les films pornos réalisés par la cadette de la famille) et finit par exploser. Car l’un des éléments essentiels des films de Baumbach est aussi de mettre à l’épreuve l’égo de ses personnages. Tous finissent à peu près par réaliser que, la vie, ce n’est pas si terrible et que, tant qu’il y a du houmous, on peut se satisfaire des choses simples, hipsters ou pas.

Mathilde Dumazet
Mathilde Dumazet (13 articles)
Étudiante à l'école de journalisme de Sciences Po
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