Culture

«120 Battements par minute» raconte comment Act-Up était le sommet de notre existence

Didier Lestrade, mis à jour le 23.05.2017 à 10 h 15

S'il y a bien une chose que nous n'avions pas imaginée pendant ces années de lutte à Act Up-Paris, c'est qu'un film serait réalisé un jour et qu'il serait acclamé à ce point à Cannes.

Image du film «120 Battements par minute» de Robin Campillo

Image du film «120 Battements par minute» de Robin Campillo

Une évidence éclate dès le début de 120 Battements par minute: aujourd'hui les actions coup-de-poing d'Act Up-Paris des années 1990 ne seraient pas tolérées un seul instant par l'État, la police, et une grande partie de la classe politique. Après le 11-Septembre, l'état d'urgence imposé par le quinquennat Hollande et surtout la répression dans les quartiers et les banlieues, une telle explosion de colère militante serait réprimée avec violence. Lors de la projection au Festival de Cannes, la première scène, qui montre les jets de faux sang, a provoqué  un «gasp» de la salle si puissant et si vocal qu'on a cru qu'il provenait aussi de la bande-son du film. Robin Campillo nous plonge avec force dans une épopée activiste qui n'a pas d'équivalent aujourd'hui. Cette jeunesse qui s'insurge et qui se défend en attaquant, l'État n'en veut plus et en 2017, Act Up représente tout ce qui révulse Sens Commun. Ce bras armé de la conscience homosexuelle n'existe plus et même les milliers de protestations sur Facebook et Twitter ne parviennent pas à faire taire un Cyril Hanouna qui détruit, comme tant d'autres, tout ce que le mouvement LGBT a construit.

On me dit que notre époque n'a plus de crise sanitaire comme le sida et la révolte d'Act Up n'a plus lieu d'être. Oui mais non. Prenons un exemple actuel. Des dizaines de milliers de personnes sont confrontées à une épidémie de maladie de Lyme qui touche toute l'Europe et ne parlons pas de la situation catastrophique en Guyane et dans les Antilles. Pas de traitement, retard du dépistage et de la recherche, mauvais suivi épidémiologique, un personnel médical mal formé tandis que des personnes isolées subissent en silence une maladie handicapante qui concerne beaucoup plus de monde que le sida à la fin des années 1980. Comme le rappelait Robin Campillo lors de la conférence de presse à Cannes, tout vient de l'engagement des corps dans la politique, ce que nous a appris le combat des femmes pour l'avortement. La santé est LE sujet universel.

Une régression sociale

Alors, bien sûr, tout ceci est difficile à reproduire aujourd'hui quand la haine des cathos traditionnels de Sens Commun a remplacé la générosité de ces jeunes et moins jeunes qui ont donné leur vies pour sauver des millions de personnes séropositives et malades. Aujourd'hui, ce ne sont plus les gays que l'on traîne en garde à vue, ce sont les Noirs et les Arabes que l'on matraque et que l'on tue quand ils protestent pacifiquement et dignement contre la violence policière et le manque de respect pour tout ce qui est minoritaire. L'épidémie a laissé la place à un racisme alimenté par la droite comme la gauche. Car si Act Up est parvenu à se faire respecter de la police des années 1990, c'est parce que nous étions majoritairement blancs et gays.

120 Battements par minute est le premier film qui raconte comment un groupe minuscule a changé la société française. Il y a eu des films magnifiques sur le mouvement sida américain, mais c'est la première fois que l'on décrit ce que nous avons vécu à Paris, il y a déjà longtemps. Les années ont passé et le souvenir d'Act Up s'est évaporé comme les débuts de Greenpeace et des grands rassemblements altermondialistes. Les jeunes de la communauté LGBT considèrent, à juste titre, que cet héritage est antérieur à leur génération. À la rigueur, c'est l'histoire de leurs parents. C'est précisément pour cette raison que Robin Campillo et Philippe Mangeot ont écrit le script de ce film qui s'adresse surtout aux jeunes d'aujourd'hui, emmené par une équipe d'acteurs et de figurants qui sont renversants par leur justesse et leur dévouement. 120 Battements par minute est le mode d'emploi qui a si cruellement manqué à Nuit Debout. Mais le timing du film est parfait. En 2017, c'est le trentième anniversaire d'ACT UP aux États-Unis et le film va enfin révéler aux Américains à quel point leur invention a changé nos vies et celles des autres continents frappés par le sida.

S'il y a bien une chose que nous n'avions pas imaginée pendant ces années de lutte, c'est qu'un film serait réalisé un jour et qu'il serait acclamé à ce point à Cannes. Quand j'ai reçu le scénario, il y a un an, et que Philippe Mangeot et Robin Campillo m'ont demandé ce que j'en pensais, je les ai félicités pour la justesse factuelle de ce que nous avions vécu et je les ai supplié de préserver l'humour des dialogues, cette autodérision comique qui nous faisait traverser les moments les plus durs comme les affrontements internes les plus violents. En tant que fondateur, j'étais le seul à avoir assisté aux réunions d'Act Up à New York et j'avais été fortement marqué par l'esprit queer qui servait de lien fraternel à toute cette colère. 120 Battements par minute débute autour de 1992, au terme des trois années de mon mandat de président de l'association et j'avais la certitude qu'Act Up-Paris était alors assez fort et indépendant pour voler de ses propres ailes. C'est à ce moment-là que j'ai développé une attitude de clown, ma hantise lors des réunions était le silence, l'embarras, la fatigue et je disais n'importe quoi pour divertir les nouveaux, souvent désemparés par l'intensité des débats.

Au risque de me faire détester par les plus radicaux qui pensaient que je diluais le discours dans une parodie de l'activisme. Bien sûr, le fait de me voir interprété par Antoine Reinartz dans le rôle de Thibault représente un choc émotionnel que je n'avais pas prévu. Il me faudra sûrement du temps pour digérer le cadeau que représente sa performance, mais je pense tout autant à la joie ressentie devant le jeu d'Adèle Haenel (que je ne connaissais pas, je suis nul en cinéma français) qui illustre si bien l'engagement des lesbiennes à Act Up. Arnaud Valois me rend dingue d'amour car j'ai toujours eu un surplus d'admiration pour les hommes sexys qui ont rejoint l'association. Tant qu'à Nahuel Perez Biscayart, sa performance est si pointue qu'elle me donne l'impression d'avoir définitivement cicatrisé toutes les traces des conflits avec Cleews Vellay, le célèbre second président d'Act Up-Paris, celui qui a changé nos vies plus que tous les autres.

Une dimension biblique

Enfin, j'ai beaucoup décrit la profondeur spirituelle d'Act Up, pourtant considérée par beaucoup comme une secte violente, conflictuelle, intolérante. En fondant l'association en 1989, je savais que je m'engageais dans un mouvement de foi qui allait submerger ma vie tout en m'enfermant dans une étiquette qui n'était pas la mienne. Toute mon éducation religieuse, rejetée et oubliée depuis longtemps, est réapparue à l'âge de 31 ans à travers la répétition d'une multitude de symboles bibliques mystérieux. Les fondateurs d'Act Up remplaçaient les pères et les mères des militants souvent exclus par leurs familles. Quand un séropositif avait un malaise, c'était tout le troupeau qui s'arrêtait pour s'inquiéter de la brebis perdue. Quand on partageait nos expériences sur la maladie, la libération de la parole allumait des flammes au-dessus de nos têtes comme une Pentecôte scientifique et nous nous sentions plus forts. Quand Cleews Vellay est mort, ses cendres ont été jetées sur le banquet de l'Union des Assurances de Paris comme si nous attaquions les marchants du Temple. Nous inventions de nouveaux rituels de deuil. Ce faux sang déversé dans les fontaines de la Place du Palais Royal, c'était les 7 plaies d'Egypte (OK, ça c'est l'Ancien Testament lol).

Nous étions en résistance. Act Up était une machine à conflit, mais c'était surtout un énorme générateur de compassion, de flirt, d'admiration mutuelle. Pour nous, croyants et non croyants, le sida était une nouvelle religion. Nous étions les apôtres de la vengeance contre l'injustice et un génocide épidémique mondial. Nous avons relancé un «Gay Spirit» qui reste aujourd'hui largement méconnu et qui est à la base de la communauté homosexuelle dont tant de gens (LGBT ou non) refusent encore de croire en l'existence. Act Up représente le sommet de notre existence, en tant qu'humains, dans une culture d'entraide et de générosité, des concepts que la Manif pour Tous devrait pourtant savoir reconnaître de loin au lieu de s'acharner contre les homosexuels, les noirs et l'islam.

Didier Lestrade
Didier Lestrade (69 articles)
Journaliste et écrivain
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