Culture

Vingt-cinq ans après, David Lynch dynamite à nouveau «Twin Peaks» (et c'est jouissif)

Boris Bastide et Vincent Manilève et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 23.05.2017 à 12 h 24

Attendue par les fans, la série est revenue pour nous livrer un fascinant mélange de nostalgie et de bizarrerie très contemporaine.

Image tirée de la série «Twin Peaks» (Showtime).

Image tirée de la série «Twin Peaks» (Showtime).

Cet article contient quelques spoilers (mineurs) sur le début de cette troisième saison de Twin Peaks.

Un visage ensanglanté, celui de Dale Cooper, et un terrifiant sourire. Dans le reflet du miroir brisé, le démoniaque Bob, qui vient de prendre possession du corps de l'agent du FBI dans le monde des vivants. Parce que cela devait être la dernière, cette image a tourmenté l'esprit des fans de Twin Peaks pendant plus d'un quart de siècle, depuis la fin de la deuxième saison en 1991. Sauf que Laura Palmer, la jeune femme assassinée par ce même esprit maléfique, avait promis à Cooper qu'ils se retrouveraient vingt-cinq ans plus tard.

Aujourd'hui, après des années de suspens, ces retrouvailles ont enfin lieu: David Lynch et Mark Frost viennent de dévoiler les quatre premiers épisodes (*) d'une troisième saison exceptionnelle (diffusée sur Showtime aux États-Unis, et sur Canal+ à partir du 25 mai en France), certainement le moment le plus attendu de l'année pour les sériephiles. Pourtant, si les deux maestros étaient de retour aux manettes pour tout gérer de A à Z, les fans et les journalistes demeuraient fébriles. Était-il vraiment nécessaire de ramener une série qui avait déjà acquis ses lettres de noblesse? David Lynch et Mark Frost pouvaient-ils encore proposer quelque chose de neuf à une époque où la télé haut de gamme fait la loi? Les fans allaient-ils retrouver cette atmosphère si particulière du nord-ouest des États-Unis?

S'il reste encore quatorze d'épisodes devant nous, nous pouvons au moins affirmer ceci: Twin Peaks est toujours là, et pourtant tout a changé.

Le café est encore chaud

Prononcer le nom «Twin Peaks» suffit à évoquer des images et des sensations que peu d'autres séries ont pu susciter par la suite. Le brouillard dans les sapins de Douglas, les larmes d'Andy, le goût du café, la veste en cuir de James... Tous ces éléments ont laissé dans notre inconscient une empreinte particulière. Une empreinte en forme de ville mystérieuse mais qui, avec les années, a pu s'estomper chez certains.

L'enjeu, avec cette nouvelle saison, était donc de raviver l'état de fascination dans lequel Lynch et Frost nous avaient laissés. Difficile donc de cacher sa joie en remarquant que tous les motifs de Twin Peaks sont présents, grâce à l'immuabilité de certains décors rétro ou au retour teinté d'étrangeté de personnages qui nous étaient devenus familiers.

Pour y arriver, les deux créateurs ont réussi l'exploit de rappeler une grande partie du casting original, de Kyle MacLachlan (Dale Cooper) à Sherilyn Fenn (Audrey Horne) en passant par Michael Horse (Hawk). Il fallait cette équipe-là pour surmonter le défi. C'est grâce à cela que, dès les premières minutes du premier épisode, situées dans la Black Lodge, Lynch peut mélanger les images de 1990 et de 2017, retrouver les mêmes personnages et créer un pont qu'il a décidé de traverser. Ce n'est pas un hasard si Mike, l'homme à qui il manque un bras, lance à Cooper: «Est-ce le futur ou le présent?», et si Laura Palmer affirme être morte et vivante à la fois.

Lynch a semé des fétiches pour les fans tout au long de ces premiers épisodes. Une lampe de poche dont le rayon balaye des arbres au milieu de la nuit, une autre qui tressaute et nous rappelle les flashes lumineux des premières saisons. Des personnages qui parlent à l'envers. Ben Horne qui n'en a pas fini avec ses facéties en compagnie de son frère Jerry. On retrouve même une citation du célèbre dernier plan au miroir ou une scène culte rejouée quasiment à l'identique. Et toujours ce mal qui semble rôder, indéfinissable...

L'un des moments les plus émouvants survient lorsque la «dame à la bûche» apparaît à l'écran, terriblement affaiblie: son interprète, Catherine E. Coulson, est décédée des suites d'un cancer en 2015, peu de temps après avoir tourné ses ultimes scènes. Deux épisodes plus tard, un travelling avant va cueillir, dans les couloirs du poste de police de Twin Peaks, le visage d'un homme aux cheveux argentés qu'on a connu ado arrogant, et qui va manquer de s'effondrer en larmes en tombant sur la photo de Laura Palmer, sa petite amie assassinée: le choc des retrouvailles saisit Bobby Briggs (Dana Ashbrook) comme il empoigne le spectateur.

Un deuxième dynamitage

Un quart de siècle a passé. Des acteurs sont morts. Des personnages ont vieilli. Mais ces vingt-cinq années ont aussi été le théâtre de naissances, nous rappelle discrètement le pilote au détour d'une réplique: Wally, le fils du policier Andy et de la standardiste Lucy, couple comique irrésistible de la première série, a fêté ses 23 ans –et on le verra plus tard apparaître sous les traits d'un jeune acteur star du cinéma indépendant. Ce Twin Peaks 2017 est donc aussi une histoire de (re)naissance.

En 1992, David Lynch avait déjà tenté de faire revivre sa créature avec le film Twin Peaks, Fire Walk With Me, mal accueilli à Cannes deux ans après sa palme d'or pour Sailor et Lula. Dans ce mélodrame traumatisant, il cassait pourtant superbement son jouet en évacuant tout l'aspect pittoresque de la ville pour se concentrer sur les derniers jours de Laura Palmer.

«La série est bien dans le film, mais –c’est là l’humour spécial et la logique particulière des auteurs– sous une forme retournée, écrivait alors le critique Michel Chion, un des meilleurs spécialistes de Lynch. Twin Peaks n’est donc plus dans Twin Peaks, et ce n’est pas seulement une question de personnages absents; c’est une question de cadre. De fait, il semble bien que David Lynch ait voulu se réapproprier Twin Peaks, qui lui échappait et suivait sa propre ligne, en le dynamitant.»

Des motifs récurrents, des codes identiques: en haut, le générique de début du Twin Peaks de 1990 et de celui de 2017; en bas, le générique de fin de Twin Peaks, Fire Walk With Me (1992) et du pilote de la troisième saison.

Si les deux showrunners ont parsemé les quatre premiers épisodes de nombreux éléments et personnages familiers, ceux-ci restent pour l'heure à la marge d'un récit comme totalement déboussolé, qui ouvre de nouveaux jeux de pistes dans lesquels se perdre. Avec ses nouveaux personnages et ses nouveaux décors (de New York à Las Vegas en passant par le Dakota du Sud) qui font que Twin Peaks n'est toujours plus tout à fait dans Twin Peaks, cette nouvelle saison constitue un deuxième décadrage, un deuxième dynamitage. Et prolonge en cela dignement le geste artistique de Fire Walk With Me, dont elle reprend d'ailleurs discrètement un des codes graphiques, les «cartons» et les génériques finaux en italique, mais également la violence des scènes de crimes comme des scènes de sexe. Fire Walk With Me égarait ceux qui avaient vu la série originelle et perturbait ceux qui ne l'avaient pas vue; cette troisième saison fait les deux.

«Il a toujours été cool»

Car ce Twin Peaks ne s'adresse pas qu'à ceux qui ont vu la série à l'époque ou le film qui a suivi: il lui faudra aussi, pour s'imposer vraiment, séduire une nouvelle génération de spectateurs –celle qui, comme un couple de jeunes personnages aperçus au début du pilote, a troqué le damn good coffee des diners pour les lattes à emporter dans des gobelets en carton. Celle qui s'est enthousiasmée devant tant de séries dites de «prestige» et a exploré d'autres «Black Lodge»: celle du torturé David dans Legion, celle de Shadow et de ses rêveries mythologiques dans American Gods, celle du «monde à l'envers» de Stranger Things. Un dialogue des anciens et des modernes que le film met en scène lorsque, au poste de police de Twin Peaks, un jeune officier se moque du fait qu'on puisse croire les prophéties de la «dame à la bûche», puis lâche en sortant: «Je vous laisse, je dois parler à ma pomme de pin.»

Que ces spectateurs se rassurent, Twin Peaks n'est pas resté coincé en 1991. Et David Lynch ne semble avoir que peu d'attirance pour les petits détails d'un univers –café et tartes compris– qui faisaient sa signature jusqu'à la caricature. Du quart de siècle qui a suivi, le cinéaste a ramené avec lui quelques acteurs, comme Naomi Watts, Robert Forster ou Patrick Fischler, tous vus dans son chef-d'œuvre Mulholland Drive.

Il a aussi, durant toutes ces années, imprimé plus que jamais sa patte cinématographique, dont on retrouve des signes un peu partout, du ruban jaune de la route qui défile à toute vitesse à l'obsession des organes amputés, de la mystérieuse boîte qui fascine et sème la mort au visage d'un disparu qui parle depuis le ciel étoilé (des idées que ce grand fan du Hollywood classique avait empruntées à l'époque à En quatrième vitesse et La Nuit du chasseur).

Si l'on a pu reprocher à certaines résurrections des dernières années (Star Wars notamment) de tenter de faire comme «au bon vieux temps», ce n'est quasiment jamais le cas de ce Twin Peaks encore plus grotesque, sexuel et sanglant que l'originel. Un Twin Peaks où Lynch renoue avec le sens du cadre, l'ambiance grinçante, les dédoublements et le goût des boucles temporelles qu'il avait poussés à son point de perfection dans Lost Highway et Mulholland Drive, et auquel il avait donné une forme pulvérisée et improvisée dans Inland Empire, son dernier film, il y a déjà plus d'une décennie.

On assiste donc à une sorte de reboot complet de son univers qui ne cesse de créer de nouvelles images fracassantes, de nouveaux labyrinthes, n'hésitant pas à faire littéralement repartir un de ses personnages principaux de zéro, tel un territoire vierge à arpenter. Le traitement est brutal. David Lynch et Mark Frost imposent ici leur propre rythme d'exposition, leurs propres règles, déjouant de manière machiavélique chaque attente suscitée chez le spectateur, au gré d'un récit à tiroirs (et à trous) qui explore aussi bien la farce que l'horreur mais ne manque jamais de mystères. Les quatre épisodes –trois, devrait-on dire, les deux premiers étant fusionnés– ont leur propre ton, à la manière d'un organisme vivant en constante mutation, faisant de la série un objet hybride par excellence quelque part entre télévision et cinéma, culture pop et abstraction, nostalgie et plongée futuriste. 

Un nouveau clip du «Shadow» de Chromatics en hommage à Blue Velvet.

Ce nouveau Twin Peaks n'exhume pas simplement celui de 1991, il le revivifie. Le meilleur exemple est la superbe scène finale du pilote, où on voit le groupe de Portland Chromatics interpréter «Shadow» au Bang Bang, le bar de la série originelle, là où Julee Cruise jouait «The Nightingale» ou «Rockin' Back Inside My Heart» dans la série originelle. Les trois morceaux partagent une ambiance sonore commune, mais il ne s'agit ni de fan service (l'écueil qu'on craignait) ni d'une simple citation, mais d'un symbole, un passage de relais: une nouvelle génération est montée sur scène, à l'image de ce bar où se croisent des personnages anciens et des nouveaux. Vers la fin de l'épisode, un personnage de la série originelle dit à propos d'un autre, qui vient de débarquer dans les lieux: «Il est cool. Il a toujours été cool.» Un bon résumé de ce Twin Peaks version 2017.

* Les deux premiers épisodes fusionnés ont été diffusés ce dimanche sur Showtime. Les deux suivants ont été mis en ligne sur le site de la chaîne. Ils seront diffusés à l'antenne dimanche prochain. Retourner à l'article

Boris Bastide
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Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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