Monde

Le dernier jour d’un condamné américain

Ibby Caputo, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 24.05.2017 à 15 h 05

L'Arkansas a exécuté des condamnés à la chaîne au mois d'avril, avant que l'un des produits utilisés pour l'injection fatale n'atteigne sa date de péremption, attisant le débat sur la peine de mort aux États-Unis. La conseillère spirituelle de l'un de ces condamnés a choisi de raconter ses derniers instants.

Une prison à Orange, en Californie, le 14 mars 2017 |
Robyn Beck / AFP

Une prison à Orange, en Californie, le 14 mars 2017 | Robyn Beck / AFP

Juste avant son exécution dans l’Arkansas le 24 avril dernier, Jack Jones prit son dernier repas composé de poulet frit, de croquettes de pomme de terre sauce tartare, de bouchées de bœuf séché, de trois barres chocolatées et d’un milk-shake au chocolat, le tout accompagné d’un cocktail de fruits. En tout cas, c’est ce que les médias ont rapporté. Mais ce n’est pas vrai.

Selon la seule personne qui est restée à ses côtés pendant qu’il attendait la mort, en réalité Jones a mangé une petite portion de croquettes de pomme de terre et un milk-shake au chocolat fondu—témoignage confirmé par le registre officiel rendant compte de l’exécution. Il n’y avait pas de poulet. Jones en avait demandé, mais il n’en avait pas eu.

«Il a eu un dernier repas très réduit et à la va-vite. On lui disait toutes les cinq minutes de se dépêcher» explique Morgan Holladay, conseillère spirituelle de Jones pendant ses deniers jours—une relation de fin de vie que les lois de l’Arkansas autorisent aux condamnés à mort.

Pour de nombreux Américains, les exécutions de Jones et de trois autres hommes dans l'Arkansas le mois dernier illustrent parfaitement notre débat à plus grande échelle sur la peine capitale. D’abord, il y a eu l’histoire de la date de péremption presque atteinte du midazolam, l’un des produits utilisés pour l’injection létale; plusieurs sursis accordés par les tribunaux et un vote à la Cour suprême à une voix près, celle du juge Neil Gorsuch, qui a ouvert la voie à la vague d’exécutions. Et pendant ces rebondissements, Holladay aidait Jack Jones à se préparer à mourir.

Morgan Holladay, une femme de 30 ans, n’avait jamais vu personne mourir avant l’exécution de Jones. Elle dirige une association, Compassion Works for All, qui enseigne la méditation et la résolution de conflits dans les prisons d’Arkansas; elle avait donc l’habitude de fréquenter des détenus mais jamais en face-à-face et jamais dans le couloir de la mort. En prison, Jones, condamné pour viol et meurtre, s’était converti au bouddhisme. Son professeur de bouddhisme zen, Harada Roshi, dirigeait une retraite en Europe et ne pouvait pas être présent à son exécution, alors Morgan Holladay, adepte du bouddhisme tibétain et travailleuse sociale de formation, accepta d’intervenir, sans enthousiasme. Parce qu’elle pense que Jones voulait que le monde et les familles de ses victimes sachent qu’il avait changé, elle a accepté de partager son expérience.

«Un tas de choses pouvaient aller de travers»

Les bouddhistes œuvrent à dompter leur esprit et à vaincre la peur et la haine. L’idée est de réduire les souffrances et d’augmenter la compassion. En tant que conseillère spirituelle, Morgan Holladay estimait que son rôle était d’être aux côtés de Jones tel qu’il était sur le moment, et de suspendre son jugement sur celui qu’il avait été dans le passé. Elle s’est entretenue deux fois avec Jones. Au cours de la première visite, cinq jours avant l’exécution, Holladay a attendu, seule, dans une cellule. On l’avait prévenue qu’il était un peu bourru et qu’il pouvait être compliqué de travailler avec lui. «Apparemment un tas de choses pouvaient aller de travers», m’a-t-elle raconté.

Jones était diabétique et avait été amputé d’une jambe pendant son séjour en prison. Il arriva enfin, dans une chaise roulante. «Dès que j’ai vu Jack, toutes mes craintes se sont évanouies», se souvient Holladay. «Oh, c’est une personne, d’accord.» Jones fut surpris par la jeunesse de Holladay. «Il a un peu piqué une crise», raconte-t-elle. «“Je ne veux pas vous faire vivre ça,” voilà ce qu’il a dit.» Holladay l'a remercié pour sa sollicitude.

La seconde fois que Holladay rencontra Jones fut le jour de sa mort. Elle arriva alors qu'il était en train de scotcher des photos de sa fille adulte dans un album. Il l’avait rencontrée pour la première fois la veille, bien qu’ils aient correspondu pendant plusieurs années. Jones et sa première femme avaient fait adopter leur fille quand elle était petite. «Ils ne pensaient pas avoir les moyens de l’élever et de lui offrir une bonne vie», explique Morgan Holladay.

Raconter sa vie, faire ses excuses

Pratiquement tout ce que Morgan Holladay sait sur Jones, elle l’a appris pendant les deux jours qu’elle a passés avec lui, lorsqu’il n’avait envie de rien faire d’autre que de parler de sa vie. «En quelque sorte, me raconter son expérience c’était un peu comme faire ses excuses en continu», estime Holladay. Il a évoqué les traumatismes de sa jeunesse, les gens qui avaient façonné sa vie, les crimes atroces qu’il avait commis—il avait violé et assassiné une mère et frappé sa fille de 11 ans, et avait violé et tué une autre femme, en Floride.

Morgan, assise à ses côtés, écouta tout ce qu’il avait à dire.

* * *

Dans son livre Sur les traces de Siddharta, le moine bouddhiste zen vietnamien Thich Nhat Hanh raconte la rencontre du Bouddha avec un tueur en série. Un jour, alors que le Bouddha se promène, un assassin l’approche et lui ordonne de cesser de marcher, mais le Bouddha continue son chemin sans paraître troublé. Cela contrarie le tueur qui exige de savoir pourquoi le Bouddha ne s’est pas arrêté. Celui-ci lui répond: «Je me suis arrêté depuis longtemps. C’est toi qui ne t’es pas arrêté.» Le tueur, perplexe, regarde le Bouddha dans les yeux et se rend compte qu’il n’a jamais vu tant de sérénité et de compassion. Ce jour-là, le meurtrier arrête de tuer et jure de ne plus jamais faire de mal.

«Cette idée que nous devrions être bloqués, ou que nous devrions bloquer les gens à un seul endroit et dire “Tu ne peux plus bouger, ni physiquement ni émotionnellement” c’est complètement dingue», estime Holladay. «Nous avons tous fait des choses horribles, parfois elles sont illégales, et d’autres fois elles sont horribles et pas illégales.»

«J’ai du mal à croire que j’ai fait ça, mais je l’ai fait»

D'après elle, lorsque Jones a commis les viols et les homicides, il était en proie à des troubles bipolaires et s’auto-médicamentait à grand renfort de drogue et d’alcool. «Il était incontrôlable» et perpétuait les souffrances qui lui avaient été infligées enfant, raconte-t-elle. Il y a des degrés bien sûr. Tuer quelqu’un est plus grave que de voler ou de vendre de la drogue, qui est plus grave que de griller un feu. Mais Morgan Holladay possède une aptitude peu commune à voir ce genre d’actes non pas en termes de culpabilité ou de valeur d’une personne, mais plutôt en fonction de son besoin de guérison.

Jones a confié à Holladay que ses crimes lui répugnaient. «J’ai du mal à croire que j’ai fait ça, mais je l’ai fait.» Holladay rapporte qu’il insistait pour assumer la responsabilité de ses actes, mais qu’elle ignorait comment il avait vécu. «Je ne peux que raconter ce qu’il m’a dit pendant ses derniers jours» explique-t-elle. Mais elle sentait que son désir de ne pas blesser les autres était sincère. «Il avait cette intention, et c’était comme ça qu’il se voyait.»

Elle n’a vu Jones pleurer qu’une seule fois. Le jour de son exécution, il était allongé et le chapelain de la prison lui a tenu un téléphone près de l’oreille pour lui faire écouter un enregistrement de douze minutes de Harada Roshi, son professeur bouddhiste zen. L’enregistrement était en japonais et, même sans comprendre ce qu’il disait, Jones a pleuré en entendant la voix de son professeur. Ensuite, Holladay lui en a lu une traduction: «Nous avons pratiqué la confession, le repentir et la prosternation dans la cellule ensemble. Ce qui doit être fait, nous l’avons fait. À présent le temps est venu.» Son professeur lui disait que tous ses étudiants connaissaient son existence et que, s’il le désirait, Roshi viendrait récupérer ses cendres pour qu’elles puissent être placées à côté des siennes à sa mort.

Plus tard, Jones fut emmené à l’infirmerie en chaise roulante. Il avait accepté la pose de stents dans ses veines «pour faciliter le plus possible les choses à l’État.»

«Il savait que sa mort éveillait beaucoup de choses chez les familles de ses victimes», dit Holladay. «Il était aussi extrêmement conscient que sa mort serait douloureuse et potentiellement traumatisante pour toutes les personnes impliquées»—le bourreau, les membres du corps médical qui poseraient l’intraveineuse, le directeur de l’Arkansas Department of Correction—«tous étaient complices de sa mort et il savait que ce n’était pas bon pour eux. En tant que meurtrier lui-même, il le savait.»

L’opération chirurgicale prit plus de temps que prévu. Jones fut ramené en cellule avec Holladay une heure et demie avant son exécution. Dans cet intervalle, il lui fallait se restaurer, revêtir un pantalon et une chemise blancs amidonnés et écrire ses derniers mots. Mais il était encore sous l’effet des médicaments de l’opération.

«Il arrivait à peine à rester éveillé», raconte Holladay. «Il commençait à me dire quelque chose, ses mots devenaient tout confus et il perdait connaissance.» «Ce que je me disais surtout c’est: où est la dignité?», rapporte-t-elle.

Ses derniers mots

Plus tard, Morgan Holladay fut contrariée de lire le récit d’un soi-disant dernier repas de goinfre qui, selon elle, conforte une représentation de Jones sous les traits d’un monstre: 

«Je ne sais pas pourquoi, les gens sont obsédés par ce que les condamnés mangent lors de leur dernier repas» me confie-t-elle. «Un genre de fascination malsaine. Et ce n’était pas ça du tout.»

Lorsque le moment fut venu, Holladay fut escortée jusqu’à une pièce peu éclairée dont un des murs était percé d’une grande fenêtre recouverte d’un rideau noir. Toutes les chaises faisaient face à la fenêtre.

«C’était presque comme un théâtre bizarre, mais une fois le rideau tiré cette pièce paraissait stérile» se souvient-elle. «On aurait dit qu’on assistait en douce à une procédure médicale.»

Jones était étendu sur le brancard, les yeux fermés, et avant que les produits ne lui soient injectés il a prononcé ses derniers mots. «Je suis vraiment désolé», a-t-il dit à la fille qu’il avait frappée, en l’appelant par son prénom. «Essaie de comprendre que je t’aime comme mon propre enfant.»

Lorsqu’elle se retrouva de nouveau seule, Holladay put s’abandonner à ses réflexions. Ce que Jones avait fait était vraiment difficile à gérer. Elle m’a expliqué:

«On peut tourner en rond pendant très longtemps, sans jamais s’arrêter mais, à un moment, il faut prendre la décision consciente de se réveiller et de commencer le processus de guérison plutôt que de continuer à faire du mal. Tous ces gens assoiffés de sang, ils sont votre ombre. Quelle différence entre vous qui voulez voir quelqu’un se faire tuer, et Jack qui tue quelqu’un? C’est la même chose. La graine est la même.»

Et elle continuera à pousser, tant que nous ne cesserons pas.

Ibby Caputo
Ibby Caputo (1 article)
Journaliste aux États-Unis
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