Culture

À Cannes, «120 battements par minute» et «Okja» relèvent le niveau

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 21.05.2017 à 10 h 46

Pour la compétition, enfin les choses intéressantes commencent. Aussi différents que possible, le très attendu Okja de Bong Joon-ho et le très inattendu 120 Battements par minutes de Robin Campillo marquent le véritable début de la course à la palme.

«120 battements par minute»

«120 battements par minute»

Ils n’ont a priori rien en commun. Pourtant chacun concerne un grand enjeu dit «de société», c’est-à-dire aussi enjeux de pouvoir et d’argent, de souffrance et de résistance: les manipulations OGM et le diktat mondial des grosses firmes chimico-agroalimentaires dans un cas, la lutte contre le sida donc aussi contre l’industrie pharmaceutique dans l’autre.

Et l’un et l’autre mobilisent les questions de l’activisme, et de la relation entre engagement individuel et rapport au collectif. Leurs extrêmes différences témoignent juste de la multiplicité des possibilités pour le cinéma des manières d’avoir affaire à ces questions.

Un film d’amour, de guerre et de pensée

La première œuvre de grand envergure présentée en compétition est donc le récit de l’activisme d’Act-up, groupe d’action militante pour défendre les malades du sida à la fin des années 1990.


Composé de gens jeunes pour la plupart, certains séropositifs et d’autres non, Act-up aura été un lieu d’invention de formes d’action en même temps que de redéfinition des connivences de l’oppression et de l’exclusion, connivences où convergent dirigeants politiques, grands médias et industries pharmaceutiques.

Le film réussit à tisser ensemble la dimension collective de la mobilisation, sa dimension réflexive (quelles cibles, quels moyens?) et sa dimensions intime, dans l’intimité des sentiments amoureux qui empoignent deux des personnages, dans l’intimité de la douleur, de la peur, de l’imminence de la mort.

À ces trois scènes principales, la salle de réunion où sont discutées et décidées, non sans conflit, les action du groupe, la rue ou les institutions qui en sont le théâtre, la chambre où s’aiment Sean et Nathan, s’ajoutent des scènes plus abstraites, danses dans la pénombre, particules dans l’espace, qui inscrivent ces lignes de récit dans un mystère qui dépasse et contient les protagonistes, leurs actes et leurs affects.

Retraçant des étapes importantes d’un mouvement particulier, Campillo offre aussi une compréhension subtile de ce que signifie l’engament, de la nécessité et des difficultés de la réflexion collective, des rivalités de pouvoir, de personnes et d’idées qui ne peuvent pas ne pas s’y jouer aussi.

À une époque, toute forme d’activisme est volontiers disqualifiée d’emblée sous des vocables infâmants, le geste n’est pas sans prix.

Intense et complexe, le film laisse une place délibérée aux scènes d’amour physique entre les deux jeunes hommes, affirmation de la sincérité de leur amour, affirmation aussi, qu’il n’y a pas plus de raison de refuser ces images là que celles, rarement aussi tendres, montrant des ébats hétérosexuels comme ils abondent au cinéma. Ainsi, à partir d’une évocation d’une situation de l’histoire récente, le film ne cesse de déployer d’autres questions, de politique et de cinéma. 

Miyazaki en prise de vues «réelles»

Très attendu pour des raisons liées aux conditions de production et de diffusion par Netflix, le film de Bong Joon-ho est un curieux objet.


La précédente réalisation du cinéaste coréen était une adaptation d’une bande dessinée, Le Transperceneige, Okja est un démarquage (non revendiqué) des films d’animation de Miyazaki. Le spécimen de «supercochon» créé par la firme Mirando (comme M---an-o?, oui, voilà), monstre comestible aux vagues allures d’hippopotame, mais élevé dans la nature inviolée par une préadolescente et son grand-père porteur des sagesses asitiques-et-ancestrales donne son nom au film.

Le gros bestiau Okja évoque clairement ce bon vieux Totoro, comme Mija, la gamine-héroïne, évoque de nombreuses héroïnes de l’univers de l’auteur de Princesse Mononoke.

Depuis qu’il est passé du cinéma coréen de ses quatre premiers films à une idée globalisée du cinéma, Bong est entré dans un univers à la facticité revendiquée. Les prises de vues «réelles» recourent à tellements d'effets spéciaux numérique que c'est pour une bonne part le monde lui-même qui disparaît.

Quand aux tribulations d’Okja et Mija, elles suivent un cours qui gagne en intérêt grâce à deux dérivations du scénario-type sur la lutte des gentils humains et animaux et mêmes bestioles trafiquées contre le capitalisme qui est très méchant même que c’est eux les vrais monstres (sauf ceux de Netflix qui sont gentils puisqu’ils ont donné plein d’argent à Bong).

La première variante est l’apparition d’une bande de militants de la cause animale, personnages positifs mais non dépourvus de défauts, sur lesquels repose une bonne partie du déroulement des opérations de spectacle, domaine dans lequel l’auteur de The Host fait preuve de son efficacité reconnue.

L’autre surprise, attention spoilers, tient à l’ambiguïté de la fin, ainsi qu’au passage à une condamnation de l’abattage industriel des animaux, modifiés ou pas, avec évocation implicite des camps d’extermination. Tout le dénouement, qu’il s’agisse du sort des héros ou de celui de tous les autres, est un mélange surprenant, même si guère assumé, de réalisme et de cynisme.

Voilà qui perturbe un peu l’atmosphère  bluette, rappelle au passage que Bong Joon-ho ne s’est jamais voulu un simple amuseur. Sans être très convaincu par sa manière de jouer ainsi sur plusieurs tableaux, on peu à la fois reconnaître des réussites dans certaines tonalités, une forme d’ambition, et une certaine complexité.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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