Culture

À Cannes, deux femmes en éclats

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 20.05.2017 à 10 h 06

«Barbara» de Mathieu Amalric avec Jeanne Balibar et «Un beau soleil intérieur» de Claire Denis avec Juliette Binoche ont ouvert leurs sections respectives avec à chaque fois une haute et belle idée du cinéma.

Jeanne Balibar en Barbara chez Mathieu Amalric, Juliette Binoche en Isabelle chez Claire Denis

Jeanne Balibar en Barbara chez Mathieu Amalric, Juliette Binoche en Isabelle chez Claire Denis

On a dit et redit qu’il n’était pas sain que trop de films français fassent l’ouverture des différentes sections cannoises. C’est envoyer un mauvais signal au monde que d’afficher une présence trop visible des productions nationales, comme c’est encore le cas cette année avec Arnaud Desplechin (Compétition),  Mathieu Amalric (Un certain regard) et Claire Denis (Quinzaine des réalisateurs).

Dire cela n’est évidemment pas minimiser le talent de ces cinéastes, ni la réussite de chaque film pris un par un. Après Desplechin en beauté, les deux autres films d’ouverture sont en effet de grandes réussites. Ils sont l’un et l’autre construits autour d’un personnage féminin, c’est à dire également autour d’une actrice.

L’un de ces personnages s’appelle Barbara, l’autre Isabelle. Jeanne Balibar est celle qui porte le film Barbara de Mathieu Amalric, Juliette Binoche celle qui donne vie à l’héroïne d’Un beau soleil intérieur. Et chacun de ces films appartient à un genre, ici un biopic, là une comédie, et ne cesse de s’évader des règles de ce genre.

 

Fragments biographiques et mise en abyme

Pour évoquer la chanteuse Barbara, Mathieu Amalric et Jeanne Balibar inventent ensemble un rituel d’images et de sons, d’archives et d’impro, de paroles et musique. Un réalisateur joué par Amalric tourne un film sur Barbara jouée par Balibar, les lieux, les péripéties de vie de la chanteuse et celles du tournage, entrent dans une danse sensible et hallucinée, un vertige.

 

Et ainsi le sixième long métrage du réalisateur du Stade de Wimbledon atteint ce lieu magique: celui qui acte l’impossibilité de la reconstitution de ce que fut la véritable Barbara, tout en redonnant à percevoir infiniment de ce qu’elle a fait vibrer, de ce qu’elle a incarné, de ce qu’elle a symbolisé.

L’interprète d’«Une petite cantate» et de «Ma Plus Belle histoire d’amour» a été une femme avec sa vie et ses angoisses, ses joies, ses combats et ses manies, elle a été une vedette du spectacle, et puis autre chose encore, d’indéfinissable, qui traverse les décennies et les générations.

Plus free jazz que chansonnette, Amalric compose les fragments biographiques et les éclats de la mise en abyme avec le tournage d’aujourd’hui. Il brouille les repères entre Barbara et Jeanne, la silhouette de l’une, la voix de l’autre, le geste de l’autre, le regard de l’une.

Et, mettant aussi bien dans la lumière les artifices et les artefacts de la mémoire, chaloupant de l’attendu (les chansons célèbres, les épisodes connus) à l’ineffable ou au mystérieux, il donne à percevoir l’indicible d’une présence qui a fait battre des millions de cœurs très au-delà de l‘admiration pour un chanteur ou une chanteuse.

Entre les mots, entre les images

Cette circulation, ce travail de composition fragmentaire, qui laisse autant et plus d’espaces que de pleins, est aussi à l’œuvre dans Un beau soleil intérieur. Peintre, cette Isabelle qu’incarne Juliette Binoche est surtout une femme à la dérive de ses propres sentiments, de ses propres désirs.


Les huit hommes qui croiseront son chemin dans le cours du film sont l’occasion d’une multiplication de jeux des corps et des mots, des pulsions et des inclinations. On rit souvent, on sourit beaucoup des maladresses amoureuses d’Isabelle, des excès de ruse, de goujaterie, d’indécision de ces types –le banquier, l’acteur, l’ex-mari, le bel inconnu, les confidents et conseillers pas du tout désintéressés.

Le typage fait partie du registre de la comédie, il est ici sans cesse déplacé, par l’instabilité du personnage principal, mais surtout par un sens du cinéma qui sait à la fois tout miser sur un plan ou une situation, et croire dans les puissances de ce qui se joue entre les mots, entre les gestes, entre les images.

Xavier Beauvois, Nicolas Duvauchelle, Paul Blain, Alex Descas apparaissent et disparaissent autour de Juliette Binoche, selon une sarabande de sexe et de mots, de lâchetés et d’élans que l’actrice fait vibrer de 1000 harmoniques.

Avant qu’en face d’elle, souverain et matois, le voyant Gérard Depardieu vienne à la fois relancer et dévier cette quête où, sous les gags, rôdent les fantômes de la perte de l’art de vivre.   

La sortie en salles de Barbara est annoncée pour le 6 septembre, celle d’Un beau soleil intérieur pour le 27 septembre.

Jean-Michel Frodon
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