Culture

Mafia, prostitution et nouilles sautées: pourquoi tous les Chinatown se ressemblent au ciné

Simon Clair, mis à jour le 19.05.2017 à 17 h 00

La visibilité de la communauté asiatique est encore à la traîne à Hollywood.

Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin de John Carpenter

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À Hollywood, donner suite à un film culte peut être un véritable casse-tête chinois. Il faut à la fois rassurer les fans avec des personnages déjà familiers tout en injectant au scénario une dose de nouveauté. Pour le troisième volet de la saga Men In Black, le parti pris était donc de faire revenir les personnages des agents K et J (Tommy Lee Jones et Will Smith). Pour la dose d’inconnu, l’équipe du film a trouvé une idée simple: tourner un max de scènes à Chinatown.


Et il faut bien reconnaître que, lorsqu’au milieu du film, les deux hommes en noir passent la porte d’un restaurant du quartier chinois, tout est fait pour que le spectateur se sente dans un autre monde. Aquarium géant, lampions au plafond et canards laqués accrochés au mur par dizaines, c’est dans un décor débordant d’exotisme un peu cheap que Wu, un cuistot grassouillet serré dans son col mandarin, accueille les deux héros avec un accent chinois épouvantable. «Garde ton folklore asiatique pour les touristes, Wu» lui rétorque sans détour le personnage de Will Smith. Car dans Men In Black 3, les chinois sont à la fois des étrangers et des extraterrestres. Ils sont des «aliens» dans les deux sens du terme anglais. Et ce qu’on leur reproche ici est d’avoir glissé dans leurs plats de nouilles sautées des aliments non identifiés.

Un stéréotype tellement vu et revu qu’il laisse presque indifférent Mike Le, l’un des membres du site internet Racebending.com dédié aux représentations des minorités dans les médias mainstream:

«Dans Men In Black 3, c’est le même genre de clichés que d’habitude. À croire que pour les gros producteurs blancs qui financent les blockbusters, les Asiatiques sont forcément des étrangers sans visage réunis par milliers dans Chinatown.»

Et il faut bien reconnaître qu’au fil des années, même si des polémiques comme celle des «Oscars So White» viennent régulièrement secouer le microcosme hollywoodien, la représentation des Asiatiques à l’écran fait preuve d’un immobilisme assez hallucinant. Car si 6 % des Américains sont d’origine asiatique (et presque 14 % en Californie), le pourcentage de rôles principaux qui leur sont attribués ne dépasse jamais les 2%. La faute à des castings qui ne leur réservent souvent que des rôles de figuration dans des scènes évoquant Chinatown de près ou de loin.

Étranger à domicile

En 1919, alors que l’industrie hollywoodienne n’en est qu’à ses balbutiements, le film muet Le Lys brisé de D.W. Griffith (parfois sous-titré «The Yellow Man And The Girl») présente déjà Chinatown comme un lieu de perversité où se croisent prostitués, fumeurs d’opium et pauvreté rampante. L’action se déroule à Londres mais pourrait tout autant se passer à Los Angeles ou New York puisque le quartier chinois y est surtout un prétexte pour représenter un lieu dans lequel une héroïne blanche et vierge se retrouve piégée face à 
un homme asiatique.


«Chinatown est un endroit associé à l’étranger. Mais il n’est pas à l’étranger, il est à l’intérieur même de la ville. De nombreux films l’utilisent comme un raccourci pour poser un cadre exotique dans lequel les choses sont hors de contrôle. En ce sens, même si cette représentation est dangereuse pour les communautés, Chinatown peut être vu comme une métaphore qui puise ses racines dans l’idée du péril jaune et de l’orientalisme», détaille Tien Le, universitaire spécialisée dans les représentations médiatiques des Asiatiques au Pomona College de Californie.

Pourtant, à bien y regarder, le Chinatown dépeint par des films comme Le Mystérieux Docteur Fu Manchu (1929), The Purple Dawn (1923) ou Le Mystérieux Mr. Wong (1934) a quelque chose d’anormalement blanc. À l’époque, la pratique du yellow face (aujourd’hui appelée «whitewashing») est effectivement courante.

Pour jouer un personnage asiatique, on préfère embaucher un acteur blanc que l’on maquille pour l’occasion. D’autant plus que dans les années 1930, 1940 et 1950, l’industrie hollywoodienne est soumise au code Hays, une liste de règles d’autocensure qui interdit la nudité, le blasphème mais aussi les romances interraciales. Impossible donc de donner un rôle principal à un acteur asiatique puisqu’il ne pourra pas donner la réplique à son homologue caucasien si le scénario implique des sentiments. À croire qu’à l’époque, les acteurs asiatiques ne servent finalement que de décor pour les scènes de Chinatown.

Avec ou sans Hollywood

En 1965, dans la foulée du Civil Rights Movement, les États-Unis adoptent une série de lois sur l’immigration qui abolissent désormais les quotas basés sur la nationalité. Du jour au lendemain, ces réformes transforment la démographie du pays en autorisant une forte immigration en provenance de l’Asie. De plus en plus, les Asiatiques deviennent visibles dans la société américaine et c’est cette nouvelle génération qui décide de donner à voir sa propre version de Chinatown. «À cette époque, les technologies sont devenues plus accessibles et de plus en plus de gens ont pu filmer. On a commencé à voir de nouvelles représentations plus variées de Chinatown, avec des Asio-Américains dans les rôles principaux, comme dans Chan is Missing (1982) de Wayne Wang. Même si ce genre de films se faisait en dehors des circuits mainstream d’Hollywood», commente Tien Le.


Car, au cœur de l’industrie hollywoodienne, Chinatown reste encore systématiquement associé au mystère de l’étranger et au milieu du crime organisé. Dans une phrase devenue célèbre, l’un des personnages du film Chinatown (1974) de Roman Polanski entérine même le débat d’un résumé lapidaire: «Oublie ça Jack, c’est Chinatown».

Mais c’est en 1985, avec la sortie de L’Année du dragon, que se pose plus que jamais la question de la représentation de Chinatown au cinéma. Réalisé par Michael Cimino et écrit avec Oliver Stone, ce film raconte l’histoire d’un flic véreux et un peu raciste qui se met en tête d’éradiquer la violence dans le Chinatown de New York.

Pour l’occasion, plutôt que d’aller tourner dans le quartier chinois en question, Michael Cimino décide de recréer les lieux dans un studio en Caroline du Nord. À sa sortie, le film fait un tollé et doit essuyer bon nombre d’accusations de racisme en raison du portrait qu’il peint du quartier. On y voit en effet une microville totalement coupée du reste du monde, gangrenée par des triades chinoises qui n’hésitent pas à mitrailler en plein restaurant ou en pleine rue.


Face à ses stéréotypes, la communauté des Asio-Américains proteste très largement. Et si elle ne parvient pas à faire interdire le film, elle réussit tout de même à imposer un panneau d’ouverture:

«Ce film n’a pas pour intention de dégrader ou d’ignorer le caractère positif des Américains asiatiques et plus particulièrement des communautés chinoises américaines. Toute ressemblance entre les événements de ce film et des associations, des organisations, des individus ou des rues de Chinatown existants réellement est purement accidentelle.»

Mouais.

The revolution will be televised

Mais, paradoxalement, alors que beaucoup de producteurs hollywoodiens semblent toujours penser que les stéréotypes font vendre, un coup d’œil au box-office prouve le contraire.

«La plupart de ces films font d’assez mauvais scores. C’est le cas récemment de Ghost In The Shell, dont les acteurs ont été whitewashés et qui se passe dans une ville asiatique dystopique et fantasmée. Les spectateurs rejettent ses films et il faut savoir que les Asio-Américains achètent plus de tickets de cinéma que n’importe quelle autre minorité aux États-Unis», détaille Mike Le.

Pourquoi s’obstiner à présenter les Asiatiques comme de perpétuels étrangers reclus dans leur quartier? L’actrice américaine d’origine chinoise Christine Toy Johnson, habituée aux productions hollywoodiennes pense que «parfois, c’est un raccourci paresseux pour décrire grossièrement un personnage, plutôt qu’une construction volontairement raciste. Mais des histoires dans lesquelles les Asiatiques ne sont pas uniquement caractérisés par leur culture sont aussi écrites chaque jour. Nous avons maintenant besoin de les faire produire». Et pour ça, beaucoup sont ceux qui pensent que la télévision est une étape obligatoire. Tout d’abord parce que beaucoup de ses producteurs sont plus jeunes et plus sensibles à la question de la diversité.

«J’ai récemment vu certaines séries policières tournées à Chinatown qui présentent les immigrés avec plus de finesse. Les Asiatiques sont par exemple les victimes plutôt que les criminels, ou parfois les deux à la fois», commente Tom Eng, membre du Media Action Network for Asian Americans. Mais aussi parce que la télévision prend davantage en compte la réalité économique de Chinatown: dans des villes comme Los Angeles ou Boston, les quartiers chinois disparaissent lentement, victimes de la gentrification.

«Via des séries comme Bienvenue chez les Huang, Dr. Ken ou même The Walking Dead, la télévision présente de plus en plus d’acteurs asiatiques dans des rôles principaux n’ayant aucun lien avec Chinatown. Ce média peut être une étape, tout comme elle l’a été pour les Afro-Américains, avec par exemple Will Smith qui a débuté dans Le Prince de Bel-Air. Aujourd’hui, il est l’un des plus gros acteurs de l’industrie hollywoodienne», précise Mike Le. Et déguisé en agent J, il peut maintenant tranquillement passer la porte du Wu’s Restaurant pour tabasser quelques aliens chinois planqués au cœur de Chinatown.

 

Simon Clair
Simon Clair (8 articles)
Journaliste
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