France

Macron a raison de fustiger la bêtise du journalisme politique, il est inquiétant qu'il ait imaginé la vaincre

Claude Askolovitch, mis à jour le 19.05.2017 à 16 h 15

Le débat public aurait à gagner que cessent certaines pratiques, mais un président ne peut prétendre sérieusement régenter les médias et les consciences.

Emmanuel Macron au Touquet, le 23 avril 2017 | Philippe Huguen / AFP

Emmanuel Macron au Touquet, le 23 avril 2017 | Philippe Huguen / AFP

Dans la futilité d’une apparence se cacherait un principe essentiel: ainsi, du journalisme de tourisme politique. Quand la caravane accréditée suivait une excellence tricolore, au bout du monde, et, en meute innocente, piapiatait des affaires domestiques pour tromper l’ennui du voyage et, dans les conférences de presse ou des apartés vespéraux, interrogeait l’excellence non pas sur la marche du monde mais sur telle cuisine, tel buzz, telle ambition, telle manœuvre partisane ou parlementaire, ce qui se passait à Paris, c’était la liberté de la presse qui se jouait?

Sans doute. Absolument. Philosophiquement, Emmanuel Macron nous a fait progresser, en voulant s’affranchir, dès son avènement, des banalités du journalisme, prétendant choisir ses accompagnateurs dans un déplacement au Mali, et voulant, par la suite, dialoguer avec des journalistes spécialisés, en fonction des voyages, plutôt qu’avec le tout-venant de la presse politique. Il nous a rendu la fragile beauté de ce que l’on croit méprisable.

La médiocrité est consubstantielle à la liberté; elle est même sa preuve; c’est au droit d’être médiocre, ou trivial, ou insuffisant, qu’on étalonne une liberté. L’infinie stupidité de quelques commentaires politiques et les pratiques de ce métier sapent sans doute le débat public. Mais la prétention d’un pouvoir à abolir cette médiocrité ruinera aussi bien cette liberté. Le nietzschéen président, qui veut «nuire à la bêtise» –il me cita un jour cette phrase, et elle m’a marquée, sur lui–, ne la vaincra pas; s’il le pense, il révèle une ambition inquiétante. Il ne suffit pas d’avoir raison pour ne pas avoir tort. Ce n’est pas une pirouette.

Deux excès

Instinctivement, je lui donne raison. Plutôt: je lui acte ses raisons. Je parle d’expérience. Le «je» est une honnêteté. On ne pense pas la liberté en meute, si on la défend groupés. On s’y essaye, comme on peut. La raison de Macron est dans la rupture qu’il tente avec la mollesse salingue de la promiscuité. Les mêmes journalistes avec les mêmes politiques, dans des «Sarkozy tours» devenus «Hollande tours» et «Macron tours» demain, dans un enfermement teinté, forcément, de complicité rieuse, d’ironie vaine, de détestation sans objet, de rires et de manipulations, et de compte-rendus sans saveurs, piégés de vide, si loin de la vie et du vrai?

La bulle. J’en fus, et même pire, de l’invitation, du frottement bizarre avec le pouvoir; on devrait, joyeusement, y renoncer. Mais c’est au journaliste de faire sa soustraction, s’il y a lieu. À sa rédaction en chef de lui demander d’aller sur les questions essentielles, et on emmerde les confrères? Mais cela ne regarde pas le pouvoir. Le pouvoir ne réformera pas les consciences, ni les journaux, ni les media. La promiscuité des années Hollande était un piège et un avilissement réciproque. Un magistère supposé vertueux sous la présidence Macron n’est qu’une autre aliénation, hautaine. Les journalistes que l’on dit politiques devraient se réjouir d’être repoussés par le nouveau régime. Nous pourrions trouver, dans ce mépris, de quoi nous affranchir et nous interroger, sur nos priorités et nos compétences, et puis rompre. Mais ce n’est pas au président de prendre l’initiative. Le tollé est à la mesure de sa tentative.

La politique du piège permanent

Quand la quasi-totalité des rédactions estimables du pays pétitionne contre un président, responsables en tête, moins d’une semaine après son installation, on considère. L’individu tâtonne sa liberté mais celle-ci se défend en groupe? Tâtonner sa liberté est aussi un risque. Les pétitionnaires, tous ensemble, sont une force, une puissance: de leur estime ou leur intérêt dépend –carte de Presse 56469– mon gagne-pain, immédiat ou possible. Cela existe. Existe aussi une solidarité avec ceux dont je partage les avanies; ce n’est pas du corporatisme, mais la conscience d’un destin commun.

Macron est un piège; un de plus; ce qu’il fait invite aux trahisons des siens, que l’on appelle recomposition. Son existence fracture la droite? Elle fracture les médias. Il choisit ceux qu’il estime? Il les tente au péché d’aristocratie, ou de revanche. Dans mes entourages de journaliste, j’entends des confrères, jeunes souvent, las du vieux discours et des paroles creuses des pontifiants, apprécier l’interdit macronien sur un journalisme qu’ils ne lisent plus. J’en ai entendu d’autres ironiser –c’est notre péché mignon– sur l’indignation des rédactions alentour. Comme si les présidents ou impétrants n’avaient pas toujours choisi leurs invités, leurs commensaux, leurs confidents? Comme si Macron était le premier puissant à faire un tri dans ceux qu’il agrée! Mais lui revendique le geste, même s’il l’atténue dans un second temps, rapport de force oblige. Cela change tout. Pétitionner, c’est se défendre d’une tentation: se croire supérieur à d’autres confrères, et se mirer dans l’œil du pouvoir.

Parler au fond

 

Macron a raison. En même temps, il a tort, aussi profondément que l’on puisse avoir tort, s’il pense que son avènement suffit à bonifier le monde. La séparation est tout ce que l’on peut souhaiter. Il va devoir, lui, être à la hauteur de l’exigence qu’il suggère. Constater l’évanescence du journalisme politique et de son agitation molle est une facilité. Le bannir, une brutalité. Ne plus alimenter ses défauts serait encore mieux. Il suffirait, au président, de s’interdire ce que ses prédécesseurs s’autorisaient avant lui. Donc ne jamais parler politique française à l’étranger; bannir les confidences et les relais d’entourages, les enfumages ou les amusements, et le faire savoir, une bonne fois pour toutes. Parler au fond, en revanche, et ouvertement. Obtenir de ceux qu’il a nommés, certains d’entre eux professionnels de l’ancien monde, du bavardage et de la petite phrase, qu’ils se tiennent à cette règle. Avant de réformer les media, le roi pourrait aussi bien réformer ses princes. Ce serait un début. Et se contraindre lui-même, le cas échéant?

Chacun est libre. Emmanuel Macron lui-même, pas encore président, dans l’exercice de sa liberté, a facilité quelques trivialités. Bavarder au hasard d’un train sur les transcendances avec une consœur psychologisante qui s’interrogeait sur son alliance portée à l’autre main, ce n’est pas à proprement parler philosopher. De même ou autrement, rigoler face caméra avec Cyril Hanouna, sympathique en diable mais, comment dire… De même ou autrement, organiser la protection de son image par une papesse des paparazzi. La meute des caméras et des questions à l’emporte-pièce n’est pas plus indigne qu’un cliché négocié?Au moins le papier glacé ne prétend-il pas être autre chose que ce qu’il est. Une révérence un peu simplette, mais qui installe une ambiance. C’était aussi une arme. Il y avait quelques pourritures qui flottaient dans l’air et qu’il fallait contraindre? On l’entend.

La mémoire de l'«embedded»

 

Macron est pragmatique, en media comme en économie. Il sait parler au fond et débattre, en risque, par exemple avec Mediapart qui aujourd’hui pétitionne contre son arrogance. Mais aussi ressusciter les clichés les plus éculés des campagnes élitaires, ces complaisances en marche des êtres supérieurs: le voyant, dans l’entre-deux-tours, taper dans le ballon à Sarcelles, je revoyais Dominique Strauss-Kahn en mars 2010, alors directeur général du Fonds monétaire international, taper le ballon à Soweto en Afrique du Sud. Sarcelles, Soweto, l’image, la culture des communicants, l’élégance et la gentillesse des sauveurs du monde qui marquent des buts aux enfants… J’étais à Soweto, alors embedded  en Strauss-Kahnie. C’est le seul avantage du journalisme contestable, qui se frotte aux grands dans un privilège illusoire: on y gagne de la mémoire. Et après?

Je conçois le besoin de compétence d’un homme de pouvoir, quand il s’agit de rencontrer les médias. Emmanuel Macron est complexe et, «en même temps», en besoin de netteté. Nous en avons tous besoin. Il préférait emmener au Mali Didier François, journaliste vétéran, un des meilleurs spécialistes français des affaires militaires, qu’un ou une vétéran des «Élysées Tours»?Il a bien raison.

Mais c’est un choix du roi.

Le roi y a droit. Il a le droit au choix, comme tout un chacun.

Et l’on peut se dérober à son droit.

Et se demander si un voyage présidentiel est une extension du service public, qui devrait respecter le principe d’égalité. Ou un instant sans consistance autre que celle qu’on lui donne?

Le temps des questions

 

Ce n’est pas tant la liberté de la presse que le nouveau régime abîmerait. C’est lui-même, et ce qu’il veut incarner. La liberté de la presse s’exerce et s’exercera, dans l’enquête ou le commentaire, et n’a pas besoin de monter dans la bétaillère pour exister. Le Monde enquête sur la communication de Macron, Mediapart exhume les dossiers gênants des nouveaux ministres. Il n’est besoin de personne pour constater les contradictions du nouveau pouvoir, qui nomme à l’économie deux purs produits de la politique et de la technocratie, dont les postures libérales doivent tout à l’idéologie et rien à un expérience professionnelle, et dont les positions passées, sur les moeurs et l’histoire, viennent de la réaction la plus décomplexée. Je cherche vainement, hors le goût des livres et du passé, ce qui peut nourrir au fond l’appétence réciproque de Lemaire et Macron; je voudrais comprendre pourquoi l’homophobie de circonstance de Gérald Darmanin, jadis jeune député grisé de méchantes paroles, n’a pas été un problème pour l’introniser.

«Monsieur le président, est-ce un signal politique à cette France hostile au mariage pour tous, dont vous pensiez qu’elle avait été méprisée, que la nomination de Monsieur Darmanin?»

C’est une question à lui poser. Au Mali, au contact de la mort, elle eut été de trop? Mais elle viendra. Il y aura des endroits, des moments. Sa première conférence de presse, si j’y suis, volontiers. Autrement? On la de droit aussi de courir après un politique pour l’interroger, faute de mieux, s’il ne s’arrête pas. Il faudra le faire, en plus de le dire, sans s’illusionner un instant sur la consistance d’une réponse jupitérienne, agacée sans doute? Il y a, dans le macronisme, des dialectiques à l’œuvre; des compromis avec le réel, le poids du passé, pour accoucher d’une logique, européenne, libérale, ouverte? Le travail du journalisme sera de l’évaluer, de le comprendre, de l’acter, de l’entendre. Cela prendra du temps. On voit, jusqu’ici, autant de proclamations d’une nouveauté que de nouveauté elle-même. On soupèsera.

S'obamamiser et vite

Il est dans les pays laïques, dans leur rapport au pouvoir, des lieux et des moments adéquats. La France n’a pas le monopole de la complaisance, et, au fond, mieux vaut un Trump, qui boude le repas des accrédités de la Maison-Blanche, qu’un Obama qui s’y faisait admirer? C’est un paradoxe. Macron, s’il veut nous séduire, sera obamesque. C’est son risque. Seules les formes, en réalité, prémunissent contre les malentendus. La Maison-Blanche n’est pas que rire; elle est aussi un lieu formalisé. Dans son installation, Macron a reproduit un système hasardeux, tellement français, confiant à un ministre le soin de discuter avec les journalistes.

Je ne préjuge rien de Monsieur Castaner. Mais être chargé des relations avec le Parlement, singulièrement face à une chambre incertaine, qu’elle soit peuplée des bizuths en En Marche ou qu’elle soit ingouvernable de morcellement, est un travail prenant. Rendre compte aux médias, sous le feu des frustrations et des habitudes du journalisme politique dont l’imperium est menacé, en est un autre. Le journaliste n’est pas un député; il n’est pas un auxiliaire du pouvoir, lui appartenant; et ce n’est pas à un ministre d’assumer la communication suprême.

Macron gagnerait, il fait ce qu’il veut, à créer une fonction simple, déterminée, bornée, de porte-parole de la Présidence -non pas une dircom, non pas un attaché de presse, non pas un influenceur, qui traiterait les journalistes dans l’alcôve de son bureau, mais un personnage net, puissant, précis, unique, transparent, qui dirait, publiquement, répondrait, serait son interface, quotidienne, dans ambiguïté. Cela n’empêcherait pas le président de parler à son tour, publiquement ou autrement, à son rythme et son choix, et qu’importe? Mais son spokeperson disciplinerait l’ambiguïté. Cela disciplinerait au moins le verbe du pouvoir, à défaut de discipliner notre discernement? Il convient de cultiver son jardin.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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