France

Chère Françoise Nyssen, je vous adore, mais...

Nadia Daam, mis à jour le 20.05.2017 à 23 h 17

La nouvelle ministre de la Culture arrive précédée d'une réputation flatteuse justifiée, mais aussi accompagnée de deux ombres au tableau.

STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

D'habitude, je déteste quand on dit d'une femme qu'elle est «douce». Parce que certains mettent dans le qualificatif l'idée que la douceur est moralement supérieure à la force, qu'une femme douce est inoffensive et qu'elle mérite donc la bienveillance. À l'opposé des castagneuses dont on redoute tant les colères et les combats.

Mais Françoise Nyssen, notre nouvelle ministre de la Culture et patronne d'Actes Sud, n'a effectivement rien d'une grande gueule. Elle n'a rien non plus des clichés de l'éditrice parisienne, mondaine, survoltée et un peu pénible.

Et pour cause, Actes Sud est implanté à Arles, sur «la rive gauche du Rhône», comme se plaisait à le dire son père. À mille lieues de la rue de Valois où Nyssen occupera le fauteuil d'André Malraux. Depuis l'annonce de sa nomination, Françoise Nyssen est couverte d'éloges. Et c'est amplement mérité.

La chef de tribu

Sur L'Obs, Jérôme Garçin se réjouit: «La Culture est confiée à une femme de culture, et qui a lu Modiano.» Perfide référence à Fleur Pellerin, qui avait confié, avec une sincérité qui l'honore, avoir peu le temps de lire. Mais en effet, Françoise Nyssen n'est pas que l'éditrice de trois Goncourt, deux Nobel et d'ouvrages plus baroques (Le Charme discret de l'intestin), elle pilote aussi  une activité culturelle dense: elle organise lectures, expositions, concerts... avec la volonté de rendre ces manifestations accessibles à tous. On dit d'elle qu'elle connaît personnellement ses 300 salariés, que sa famille recomposée se tient en rangs serrés derrière elle. Plus chef de tribu que chef d'entreprise en somme.

Ce que beaucoup de journaux n'ont pas manqué d'évoquer, c'est aussi la tragédie personnelle vécue par Françoise Nyssen, «un drame qu'il ne faut pas vivre». En 2012, son fils Antoine, alors âgé de 18 ans, «être particulier, précoce, dyslexique, passionné de tout, bouillonnant», met fin à ses jours. Peu après, et parce qu'elle déplore un système scolaire qui veut «inculquer un savoir comme avec un entonnoir, presque au chausse-pied», elle transforme, avec son mari, une vieille ferme arlésienne en école. Laquelle est décrite comme un havre de paix pour les enfants. Quand il s'est agi de savoir comment selectionner les enfants qui pourraient y être accueillis, Françoise Nyssen avait eu cette si jolie formule: «On pourrait organiser une course de fond et on prendrait les derniers?»

Dérive sectaire?

C'est typiquement pour cette philosophie que Françoise Nyssen suscite tant de faveurs. Autour de moi, nombreux sont ceux qui, même sans l'avoir croisée, lui prêtent toutes les qualités. J'ai eu l'occasion de l'interviewer, il y a deux ans, et j'en suis sortie en me disant «quelle super meuf».

Mais ce serait faire preuve de malhonnêté que de taire deux ombres portées à ce tableau idyllique.

D'abord, si l'école du Domaine des possibles semble quasiment faire l'unanimité, son fonctionnement et ceux qui l'entourent posent néanmoins question. Elle fait partie du réseau Steiner-Waldorf dont la pédagogie est régulièrement interrogée. Si Jean-Luc Mélenchon est allé un peu vite en besogne en accusant Nyssen d'être liée aux «sectes», la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, a plusieurs fois recommandé la vigilance à l'égard des écoles Steiner. L'éducation y est inspirée par une approche anthroposophique, doctrine ésotérique et mystique. On pourrait aussi s'agacer et s'inquiéter du fait que l'école revendique également de s'inspirer des théories de Pierre Rabhi.  Agriculteur essayiste télégénique, mais gourou vaguement flippant et aux propos parfois réacs et homophobes.

L'épineuse question du conflit d'intérêt

Enfin, et surtout, si à première vue, elle parait ô combien légitime au poste de ministre de la Culture, on en est pas moins face à un vrai problème de conflit d'intérêts. Comme me l'a soufflé un confrère, «c'est comme si  Hulot avait des actions EDF». En effet, comme le stipule le Comité des ministres du Conseil européen aux États membres, «un conflit d’intérêts naît d’une situation dans laquelle un agent public a un intérêt personnel de nature à influer ou paraître influer sur l’exercice impartial et objectif de ses fonctions officielles».

Or, les décisions que devra prendre Françoise Nyssen ne vont pas concerner que le cinéma, les intermittents ou les droits d'auteur. La politique culturelle concerne aussi le livre et les choix qu'elle fera auront nécessairement un effet direct sur les finances et l'activité d'Actes Sud, ainsi que sur les librairies et les maisons d'éditions placées sous pavillon Actes Sud. Si on ne peut soupçonner Françoise Nyssen d'âpreté au gain ou de népotisme, le problème mérite d'être soulevé.

Et c'est tout le problème de la façon dont on estime qu'un gouvernement doit être construit: si on n'en peut plus des technocrates peu au fait de leur sujet, et si des personnalités issues de la société civile, et qui maîtrisent parfaitement leur domaine parce que c'est leur job, semblent bien plus légitimes, il ne faut pas moins rester vigilants.

Oui, Françoise Nyssen est formidable. Il est à espérer qu'elle reste toujours indépendante et droite.

Nadia Daam
Nadia Daam (184 articles)
Journaliste
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