Culture

Et pendant ce temps-là, l'univers connecté de Netflix se met en place

Vincent Manilève, mis à jour le 24.05.2017 à 9 h 30

Un univers qui s'agrandit doucement, mais sûrement, au fil des productions.

Infographie réalisée avec le l'outil Piktochart.

Infographie réalisée avec le l'outil Piktochart.

Il y a quelques jours, alors que je visionnais la nouvelle et excellente saison de Master of None sur Netflix, j'ai été frappé par une scène de l'épisode deux. Dev (Aziz Ansari), qui s'est réfugié à Modène après une rupture douloureuse, reçoit la visite de son ami Arnold (Eric Wareheim), venu pour un mariage. Lors de leur flânerie culinaire dans la ville, ils tombent sur l'Osteria Francescana, le restaurant trois-étoiles tenu par Massimo Bottura et classé numéro un dans le World's 50 Best Restaurants de l'année 2016. «On va y aller!», chantent les deux amis lorsque Dev apprend qu'Arnold lui a réservé une table (pourtant très difficile à obtenir).

(Netflix)

Je ne suis pas un fin connaisseur du milieu gastronomique, ni même un connaisseur tout court. Mais je connaissais bien le travail et la maestria de Bottura pour une simple et bonne raison: il faisait l'objet d'un épisode de la série documentaire Chef's Table, qui parcourt depuis 2015 le monde à la recherche des meilleurs cuisiniers. Ma collègue Mélissa Bounoua s'est d'ailleurs rendue dans ce restaurant après que Netflix lui avait donné envie.

Quelques épisodes plus tard, quand Dev va à la rencontre d'un chef, producteur fictif d'une émission appelée... «Jeff's Table» j'ai de nouveau tiqué...

Cette fois c'en est trop: je me mets d'accord avec moi-même pour décider qu'il s'agit d'un complot reptilien, d'une convergence marketing et calculée de deux séries Netflix, l'une étant censée donner envie de regarder l'autre. C'est pourtant faux: dans une interview accordée à A.V. Club, Eric Wareheim a expliqué que Bottura était un peu jaloux que l'équipe de Master of None aille tourner chez un concurrent, Hosteria Giusti, et les a donc invités dans la salle privé pour un moment rare, filmé et retranscrit dans l'épisode. Un coup de chance, donc.

Mais j'ai alors repensé à d'autres séries labellisées «Netflix Original» et réalisé assez vite qu'elles étaient non seulement nombreuses à communiquer entre elles, mais aussi avec le service de SvoD. Au point de dessiner les contours d'un «Netflix Universe» ou «univers Netflix» multi-dimensionnel et qui, nous allons le voir, n'est pas aussi accidentel qu'on le pense. 

Les séries Netflix parlent aux séries Netflix

Tout d'abord, une évidence. Sur Netflix, on trouve plusieurs séries de super-héros produites par Marvel (à savoir Daredevil, Jessica Jones, Luke Cage et Iron Fist), bientôt réunis dans une cinquième production, The Defenders, une sorte d'Avengers new-yorkais qui sera diffusée cet été. Pour préparer le terrain, chaque série a inclus dans sa trame narrative des éléments permettant de la relier aux autres. On retrouve ainsi certains personnages dans plusieurs séries: Luke Cage rend visite à Jessica Jones, le personnage de Rosario Dawson a un rôle important dans chaque série et Madame Gao affronte aussi bien Daredevil qu'Iron Fist. Il y a même des connexions avec des blockbusters comme The Avengers, mais elles restent minimes, voire invisibles.

Derrière ces clins d'œil incessants il existe à la fois une volonté artistique et marketing assumée. Tous ces éléments, dispatchés d'une série à l'autre, permettent d'alimenter la construction du Marvel Universe, univers qui veut que leurs séries et films soient connectés entre eux, que ce soit par l'arc narratif global ou ses personnages. Cet aspect méta, cette conscience du monde dans lequel les héros évoluent, est donc un élément constitutif de leur identité visuelle et narrative.

En apparence donc, rien à redire. Mais à côté de Marvel, il existe un grand nombre de séries Netflix qui, comme Chef's Table et Master Of None, n'ont rien à voir entre elles mais tissent quand même des liens plus ou moins forts. La très méta Riverdale (produite par CW mais dont il était prévu dès le départ qu'elle serait distribuée par Netflix) en est l'un des exemples les plus flagrants. Dans l'épisode trois, Kevin Keller lance à ses camarades, qui s'interrogent sur la mort du capitaine de l'équipe de football américain: «Ça vous dit de regarder l'intégral de Making a Murderer sur Netflix, ce soir?». Et Making a Murderer est une série documentaire Netflix ayant beaucoup fait parler d'elle en 2016...

Quelques minutes plus tard, à la fin de l'épisode, un personnage lance «#JusticeForEthel» après avoir enfin vengé une camarade de classe victime de slut-shaming. Il faut préciser ici que l'actrice qui joue Ethel dans Riverdale interprétait Barb dans Stranger Things, autre série Netflix. A l'époque, le triste destin de Barb avait entraîné la création sur Twitter d'un hashtag intitulé... #JusticeForBarb.

Et que dire de cette scène où l'on réalise qu'un bus a pour direction San Junipero, ville fictive de la série Black Mirror.

Autre série très consciente du monde dans lequel elle évolue, Arrested Development, qui signera en 2018 son retour avec une cinquième saison. La saison précédente, que l'on pensait jusque-là être la dernière, existe grâce à Netflix, qui l'a achetée et diffusée à partir de mai 2013, soit sept ans après la saison trois. Dans l'épisode 11, Sally Sitwell et Tony Wonder, dans un style très House of Cards, partagent une cigarette dans leur lit. «Just be careful, lance Sally, it could be a house of cards.»

(Netflix)

On pourrait également mentionner The OA, qui montre deux adolescents en train de regarder Stranger Things, ou la récente suite de Gilmore Girls qui rend hommage à la figure à Ann, personnage volontairement effacé d'Arrested Development.

la couronne du méta revient sûrement à la série Unbreakable Kimmy Schmidt puisque l'on vient d'apprendre qu'elle partageait le même univers qu'Orange is the New Black. Dans le cinquième épisode de la troisième saison de Kimmy Schmidt, un personnage arrive dans une prison, et discute avec Black Cindy, que l'on a découvert dans OITNB...

Mais le jeu du méta s'engage dans une autre dimension quand les séries décident de discuter avec leur propre diffuseur, Netflix. Et ce même si ce n'est pas toujours très fin.

Les séries Netflix parlent à Netflix

La série Marseille, plus qu'oubliable, mais elle se prête malheureusement au propos de cet article. Tout au long de cette calamiteuse première saison, Gérard Depardieu se débat avec son téléphone. Pourtant, les placements de produits accordés à Windows laissent croire que l'acteur français maîtrise parfaitement ses usages, y compris l'application Netflix, qui apparaît à plusieurs reprises à l'écran.

(Netflix)

Heureusement, les autres évocations de Netflix en tant que service sont bien plus fines et amusantes que celles de Marseille. Dans le retour de La Fête à la maison, Jimmy se prend à rêver d'un endroit «où l'on pourrait regarder du divertissement sans publicité. Je paierais un abonnement mensuel pour ça!»

Mais le moment plus méta possible est survenu dans la série Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire. Dans le livre d'origine, Lemony Snicket, pseudonyme de l'auteur Daniel Handler, est également un narrateur conscient de s'adresser à des lecteurs, leur conseillant même de refermer le livre tant la vie des orphelins Baudelaire est dramatique. Le matériel de base se prêtait donc parfaitement au registre méta; mais Netflix a poussé le concept encore plus loin. Le terrible Comte Olaf, déguisé en Stefano dans l'épisode trois, explique préférer le format télévisé long aux films. «C'est tellement plus pratique de consommer du divertissement dans le confort de nos maisons», dit-il, avant de briser le fameux quatrième mur et de regarder le téléspectateur dans les yeux. Snicket, l'excellent Patrick Warburton, ajoute quatre épisodes plus loin qu'une histoire heureuse était disponible en streaming ailleurs.

On peut enfin évoquer une autre série, bien que le clin d'œil ne soit pas d'emblée évident. Récemment, beaucoup de gens ont fait appel à la culture du binge-watching, fer de lance de la plateforme, lorsqu'il ont découvert 13 Reasons Why. On y découvre Clay, lycéen sur le point d'écouter les sept cassettes audio d'une amie qui vient de se suicider. Sur chaque face est évoqué un responsable de son geste. Sauf que, à la différence du livre sur lequel est basé la série, Clay ne binge pas ces cassettes, et ce même s'il sait qu'il est incriminé à un moment ou un autre par son amie. Il écoute une face, puis va confronter la personne visée, écoute une autre face, et ainsi de suite. Si l'on se place du point de vue du showrunner, c'est un choix compréhensible puisqu'il faut captiver le spectateur, le garder jusqu'au bout de la saison, qui à encourager son propre «binging». Sauf que toute personne normalement constituée passerait une nuit entière à écouter ces cassettes pour trouver le passage le concernant. Et tout au long de la saison, les autres lycéens incriminés lui demandent pourquoi il n'a toujours pas fini de consommer toutes les cassettes. Ce qui a laissé penser à certains médias que ce format était en soi un argument fort pour le binge-watching

On le voit, les éléments en faveur de l'établissement d'un Netflix Universe auto-conscient sont nombreux, et ce même si toutes ces séries ne se déroulent pas dans le même monde. Sa construction est-elle pour autant volontaire? La réponse est non, évidemment, mais il est nécessaire d'apporter plusieurs nuances. 

L'explosion du langage méta

Quand on parle de séries «Netflix Original», il faut savoir qu'il s'agit d'abord d'un investissement financier concernant les droits de diffusion. Netflix paye pour héberger en exclusivité une série «Original», mais dépend de studios de production qui se charge du contenu à proprement parler. Orange is the New Black est diffusée par Netflix, mais elle est produite par Lionsgate. C'est un détail indispensable pour comprendre que l'entreprise de streaming, si elle suit évidemment le développement de la série et s'assurer que le produit lui convient, n'impose pas forcément ses choix aux créateurs. Aziz Ansari l'a dit lors de son passage à Paris dans le cadre du festival Séries Mania, il était totalement libre lors de son travail sur Master of None

Un grand nombre des références et connexions citées plus haut sont donc avant tout le fait des showrunners et de leurs auteurs, dont les inspirations sont notamment influencées par leur consommation de Netflix. Dans un très intéressant article posté sur Vulture, Jen Chaney écrit: «Comme les créateurs et les spectateurs sont devenus plus calés et conscients de la technique, la narration méta [...] est devenue plus répandue.» Parfois jusqu'à l'overdose.

Ansari est un grand amateur de cuisine et de gastronomie: il est donc normal qu'il se rende chez l'un des plus grands cuisiniers du monde et glisse un clin d'œil à une série documentaire qu'il a sûrement visionné. Rien d'étonnant non plus à voir que les auteurs de Riverdale (qui ne sont pas des ados mais consomment Netflix) glissent dans les dialogues des références culturelles déconnectées du monde des lycéens (l'un des personnages parle à un moment d'une soirée qu'elle a organisé pour la sortie du dernier roman de la romancière Toni Morrison). Parfois, à ces raisons viennent s'ajouter une volonté pratique. Dans une interview accordée à Entertainment Weekly, le co-créateur de Unbreakable Kimmy Schmidt Robert Carlock a expliqué d'où venait l'idée du croisement avec Orange is the New Black: «Je pense que c'était juste un mélange entre une blague et le sentiment que l'on pourrait économiser un peu d'argent, mais il s'est avérait que ce n'était pas le cas. Puis, c'est devenu une pure blague qui venait de Tina Fey je crois. On se disait que c'était drôle de suggérer que l'on vivait dans le même monde qu'Orange is the New Black et, bien sûr, nous cherchons toujours des synergies pour Netflix.»

Ailleurs à la télévision, l'on a vu CW (avec ses super-héros) ou Fox (avec un épisode spéciale de Family Guy où les Simpsons tapaient l'incruste) proposer un crossover, c'est-à-dire la quintessence du méta. La différence avec le géant du streaming, c'est que ce dernier assume pleinement ces croisements dès lors que l'on sort des séries en elles-mêmes, instaurant presque l'idée d'une «famille Netflix». Il est intéressant de noter que des acteurs et actrices de séries différentes passent souvent du temps ensemble loin des plateaux, souvent lors d'événements organisés par des marques en général, ou par Netflix en particulier. Ces derniers jours, Caleb McLaughlin de Stranger Things a publié une photo sur Instagram sur laquelle il pose avec Devin Druid, de 13 Reasons Why. Les vidéos promotionnelles rentrent dans la même logique. Un teasing de la série d'animation Trollhunters reprenait les codes graphiques de Strangers Things. Pour annoncer son «special» sur Netflix, l'humoriste Gad Elmaleh a parodié plusieurs séries phares dans de courtes vidéos. Et il y a quelques jours à peine, comble du croisement maison, deux héroïnes d'Orange is the New Black rendaient hommage à un épisode de Black Mirror (d'abord produite par Channel 4 et reprise par Netflix à partir de la troisième saison). Un moyen de faire la promotion de deux produits et de mettre en valeur la maison mère Netflix.

 

Netflix n'a pas totalement créé cet univers connecté, mais elle se plaît à échanger avec ses séries et à les observer discuter entre elles. Certes, ces séries n'évoluent pas toujours dans la même dimension, mais elles gravitent toujours autour du même astre.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (351 articles)
Journaliste
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