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Les ados sont-ils vraiment des obsédés sexuels?

Vincent Brunner, mis à jour le 21.05.2017 à 18 h 32

Dans son nouvel album, «Une sœur», Bastien Vivès parle joliment du désir de la jeunesse d'aujourd'hui. Une bonne occasion de parler avec lui de fantasmes, porno et sexualité en général.

«Une sœur» de Bastien Vivés

«Une sœur» de Bastien Vivés

Ils ne lisent plus, ne pensent plus par eux-mêmes, ils s’intéressent à rien à part leur petite personne et leur smartphone qu’ils tripotent tout le temps. Ils ne savent plus écrire en français, connaissent mieux les participants aux émissions de télé-réalité de la TNT que les grands artistes qui ont fait de la France la terre des lumières. Ha si, y a quelque chose qui les motive, les ados… ce sont des obsédés, même pire que les adultes. Le cul, ils ne pensent qu’à ça. Quand ils ne jouent pas aux jeux vidéo, prennent des drogues dure ou font les trois à la fois. 

Les adolescents constituent une bonne chair à clichés, une matière première facile à manier quand il s’agit de montrer que soi-même on a vieilli et que c’était mieux avant. Cette propension à dauber sur la jeunesse ne date pas d’hier. Par exemple, au milieu des années 1950, le psychiatre Fredric Wertham mettait en garde les parents, les professeurs et les institutions contre la mauvaise influence exercée par les comics sur les innocents gamins. Ceux-ci, après avoir lu les aventures homoérotiques de Batman et Robin ou les attaques contre le patriarcat et l’hétérosexualité vicieusement distillées dans les histoires de Wonder Woman, devenaient des monstres assoiffés de violence et de sexe.

Avec le temps et la technologie, les comics ont été remplacés par les jeux vidéo, machines à transformer n’importe quel(le) gamin(e) placide en serial-killer. Bien sûr, trône au-dessus de la porte des enfers le fléau le plus redoutable, internet. Aux mains des adultes, un outil formidable (hum) mais pour un adolescent immature une dangereuse boîte de Pandore remplie de snuff movies et de scène de sexe contre-nature.  


«Tu as beau avoir vu tous les pornos de la terre...»

Ok, arrêtons de plaisanter cinq minutes –certaines des phrases précédentes n’étaient pas à prendre au premier degré comme vous l’avez brillamment deviné. Il est évident qu’avoir libre accès à internet sans aucun contrôle exercé par une figure parentale peut certainement déglinguer la tête. Quiconque a été adolescent se souvient –avec parfois un peu de honte mêlée de tendresse– des expérimentations auxquelles elle ou il a soumis son corps et son esprit pendant ces années de désarroi et de construction empiriques.

Aux parents du 3e millénaire, internet et ses mines de porno doivent forcément donner des sueurs froides. Fin mars dernier, l’observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique et l’institut de sondage l’Ifop ont dévoilé le résultat d’une étude intitulée «les ados et le porno –le x à un coup de clic». Après une enquête réalisée sur 1.005 ados âgés entre 15 et 17 ans, ils révèlent que 51% des sondés sont déjà allés sur un site porno (il y a quatre ans, le pourcentage n’était que de 37%).

«OK, tous tombent sur des sites de cul mais la question c’est de savoir s’ils ont vraiment l’idée d’en consommer?», réagit Bastien Vivès.

Dans son nouvel album solo, Une sœur, il montre ses deux personnages principaux, Antoine (13 ans) et Hélène (16 ans), regarder sur un smartphone qu’on leur tend une scène de cul. «C’était important de montrer que le gamin s’était déjà intéressé à la question, qu’il avait déjà vu des trucs de cul.» D’ailleurs, son jeune personnage enchaîne en racontant une scène où un mec «s’est cassé la bite en faisant l’hélicoptère».

Bastien explique:

«Il fallait que je repense à une vidéo porno qui pouvait être assez rigolote, un truc que tu peux raconter à tes potes. Alors, je me suis souvenu de cette vieille vidéo avec un mec qui faisait l’hélicoptère au-dessus de la fille. Tout ce passage, je l’ai ajouté. L’album, je l’ai conçu très rapidement, en trois mois. Pour le coup, c’est Didier Borg, mon éditeur attitré sur mes autres bouquins, qui m’a dit: “il faudrait que tu contextualises, que tu montres les rapports des gamins d’aujourd’hui au porno”. Je me demande: est-ce que les adolescents d’aujourd’hui en consomment plus que moi à l’époque? Le fait d’avoir libre accès te donne peut-être envie d’aller voir autre chose? Moi, j’ai bouffé du porno et je continue toujours à en manger. Mais je ne me suis jamais remis de ma première pénétration, cela reste incroyable. Tu as beau avoir vu tous les films porno de la terre, quand tu te retrouves face à une chatte pour la première fois, c’est complètement dingue. Personne ne préfère mater des films porno que de baiser.»

«Tu as envie de baiser, baise!»

Non, Une sœur ne constitue pas un document sociologique ni une BD pornographique mais bien une œuvre dessinée avec tendresse, le récit d’une «parenthèse enchantée» et estivale qui voit Antoine et Hélène passer du temps ensemble et s’adonner à de légers jeux sexuels. Néanmoins, l’album semble suffisamment ancré dans la réalité –tout du moins aux yeux des adultes– pour être crédible.

«Je ne voulais pas être dans le côté docu. Le réalisme à tout prix, ce n’est pas quelque chose que je recherche. Même, c’est quelque chose dont j’essaie m’éloigner rapidement. Je préfère vraiment que ça soit crédible plutôt que réaliste. Ici, on a l’impression d’être des privilégiés, d’avoir assisté à une histoire incroyable entre ce gamin et cette nana. Comme dans Lost In Translation où deux personnes assez opposées l’une de l’autre se retrouvent dans une mini romance, alors qu’elles sont perdues à Tokyo. Mon but dans cette histoire a été de poser ce cadre assez bienveillant, pour qu’ils puissent s’adonner à des jeux sexuels, la découverte des corps, sans que ça ne paraisse choquant ou vulgaire. Alors que, dans la réalité, une meuf te dira: “jamais je ne couche avec un gamin de 13 ans, ça va pas la tête”. Ce n’était pas évident, il y avait vraiment moyen de se casser la gueule avec un sujet comme ça.» 

D’ailleurs, Bastien raconte avoir effectué un léger rétropédalage sur la nature de leurs rapports.

«Quand j’ai commencé le bouquin, je voulais vraiment qu’ils couchent ensemble, qu’ils aient des relations sexuelles assez poussées. Au fur et à mesure je me suis dit que ça n’ajoutait rien au propos et que ça pouvait brouiller les choses. Et puis, comme j’étais dans le fantasme, c’est toujours difficile de représenter une réalité aussi abrupte qu’une pénétration. Tout d’un coup, paf, tu es dans le dur, alors que là ce sont des choses plus légères, évanescentes. L’histoire aurait été dramatique alors que ce n’était pas ce que je voulais raconter. Baiser pour la première fois, ça fait vraiment peur, c’est flippant.

Après, ça dépend d’avec qui tu le fais. Moi, je ne suis pas un bon exemple. Je l’ai fait tard –à 16 ans, 17 ans–, j’étais fou amoureux, elle était amoureuse de moi, tout s’est très bien passé, on rigolait. Cela dépend du contexte. Si tu as 14 ans, que tu es avec un(e) pote, que vous vous entendez trop bien, tu te dis: “bah, s’il y a moyen de coucher un coup pour savoir ce que ça fait…” Pour le coup, le faire avec quelqu’un avec qui tu te sens bien et pour qui tu as du désir, c’est quand même top. Même si ce n’est pas forcément quelqu’un que tu trouves joli, au moins, qu’il y ait un peu de tendresse. Moi, je me suis toujours dit: “Si j’étais une meuf, je laisserais trop les mecs me tripoter les nichons tout le temps”. Il y a encore une partie de moi qui le pense. Tu as envie de baiser, baise. En fait, il ne faut pas avoir trop peur.» 

Petit aparté chiffré. Selon l’institut national des études démographiques, en 2010, la moitié des adolescents avait eu leur premier rapport sexuel à l’âge de 17,4 ans pour les garçons et 17,6 pour les filles  (en 1945, c’était respectivement 18 et 22 ans).  

Un sujet qui fait des étincelles

 

Parlant de la découverte du désir, Une sœur est un album subtil et léger qui tient plus d’une version contemporaine des films de Diane Kurys que de Larry Clark. Même si l’auteur apprécie les deux cinéastes.

«Dans les films de Diane Kurys, genre Diabolo Menthe ou La Baule-les-pins, ça parle souvent de cul tout le temps mais c’est rigolo. Cela reste très sentimental. Elle arrive à être très précise grâce à ces petits détails qui donnent une ambiance réaliste. Les films de Larry Clark sont aussi très intéressants mais aussi Les Beaux Gosses de Riad Sattouf ou Bienvenue dans l’âge ingrat de Todd Solondz, un film incroyable. Mis dans les mains de bons réalisateurs, un sujet comme l’adolescence peut faire des étincelles. Parce qu’il y a tout, du sexe, de la violence, des interdits… Tu peux juste suivre des ados, il se passera toujours quelque chose. J’ai eu des occasions d’écrire des longs métrages, j’ai essayé mais je n’y arrive pas. Mon medium, c’est le dessin. Si je dois faire du long métrage, j’irai plus vers le cinéma d’animation.»


Dans Une sœur, les rares scènes explicites s’intègrent avec naturel. Comme une fellation surprise derrière une haie. «T’es en train de faire du vélo, on t’arrête et on te suce la bite, c’est quand même incroyable, commente Bastien. Quelles vacances! Clairement, c’est un fantasme total. Il fallait que cette scène impacte un petit peu mais que ça ne soit pas choquant, qu’on y croie. En plus, j’ai fait à Antoine une bite assez épaisse. Quant à Hélène, elle est très belle à ce moment. Alors que tu vois qu’elle est hyper flippée d’aller coucher avec des garçons, elle a un côté sûr d’elle. Tu te dis: “peut-être que c’est le genre de meuf qui suce des bites tout le temps”.»

L'obsession des fortes poitrines

Vous l’avez compris, Bastien assume sans tabou et frein ses visions et ses fantasmes –l’aspect incestueux du titre en fait partie. Ses lectrices et lecteurs le savent obsédé par les fortes poitrines. Rappelons que Balak, Sanlaville et lui se sont amusés à nommer une bonne partie des personnages de leur saga Lastman d’après des actrices de charme (ainsi, Richard Aldana tire son nom de Rachel Aldana, Adrien Velba de Milena Velba, faites les recherches vous-mêmes). Surtout, il y a six ans, Bastien a ouvert la vanne aux fantasmes avec Les Melons de la colère, un volume de l’iconoclaste et réjouissante collection BD Cul des Requins Marteaux, un livre défouloir à prendre au moins au 3e degré.

L’avertissement sur le bandeau de couverture était parlant: «Ce livre s’adresse à un public jeune, cool et féru de x-Trem porn, habitué à passer de nombreuses heures, seul, sur internet.» Travaillant à la ferme des parents, Magalie souffre du dos à cause de sa lourde poitrine. Confiée à des médecins, elle subit des violences sexuelles de tous les notables du coin –ça finit mal pour eux.

«Les Melons, c’était rigolo et parodique. J’y avais mis toutes mes obsessions, l’inceste, la campagne, le viol. Après, je comprends que l’album ne soit pas très excitant, c’est ce qui arrive dès qu’il y a un peu d’humour. J’ai fait ça pour faire plaisir, ça a fait bander deux trois potes et ça s’arrête ça. Mais, même si j’avais mis de l’humour pour alléger –il y a quand même des viols–, au niveau politique, il était assez sérieux. Pas politique au sens de Macron ou je ne sais qui mais il y avait un discours. À cause de ses gros seins, l’héroïne ne peut pas travailler à la ferme. Son père refuse l’idée de réduction mammaire parce que ça contredirait la nature. La morale de l’histoire c’est elle qui la dit: “C’est ma faute ce qui m’est arrivé, parce que je n’assume pas ma sexualité, je n’assume pas mes gros seins. Je vais me muscler le dos pour m’accepter”. Bon, c’est hyper poussé et n’importe quoi, n’importe quelle meuf te dirait: “mais tu es vraiment un sale con d’écrire des trucs comme ça!” Pourtant, une partie de moi est d’accord avec ça, faut s’assumer comme on est physiquement, si c’est plus dur, faut se battre un petit peu.»

Tension sexuelle

 

Étrangement, Les Melons de la colère et Une sœur ont un vague air de famille. Notamment parce que dans le premier, Magalie et son petit frère (Petit Paul, hyper membré... autre obsession?) couchaient ensemble.

«Oui, ils se ressemblent un peu. Mais Une sœur, c’est presque une version des Melons tournée par la Nouvelle Vague. J’ai juste à montrer un genou et c’est comme si c’était une grosse branlette espagnole. Dans Une sœur, il y a une scène dont, juste après que je l’ai dessinée, j’étais hyper content. Hélène rentre dans la chambre, tu sens qu’elle est hyper saoulée, il s’est passé quelque chose, c’est comme si elle ne voyait pas Antoine. Là, je lui ai juste dessiné un peu la chatte mais vraiment un tout petit peu et, dans le dessin, ça rend de manière incroyable. À travers les yeux d’Antoine, cela raconte déjà beaucoup.» 

Trentenaire, Bastien observe d’ailleurs avec amusement l’éveil du désir chez les ados qu’il croise. «Je ne me rendais pas compte quand j’étais moi-même ado, maintenant que j’ai grandi je vois la tension sexuelle entre deux ados. Je vois la gamine qui a juste envie de se faire baiser, qui est en chaleur, ou le gamin en train de baver qui n’en peut plus non plus. Ça, ça se voit gros comme une maison qu’il y a entre eux une tension sexuelle. Cela doit être rigolo quand tu as des gamins, de les voir dans cet état-là. Ils n’arrivent plus à se concentrer pour rien, il y a leur bite, leur chatte qui passent son temps à leur dire: “faut que je baise”. Après, je comprends, c’est de bonne guerre que les parents les fassent chier avec ça. Parce que c’est tellement drôle de voir un gamin bloqué avec ses parents en vacances. Tu lui dis: “bah va-y sors, va te trouver des filles”. Lui qui est là: “nooon, je ne veux rien faire.” C’est quand même génial.»  

Une Sœur

de Bastien Vivès,

édition Casterman,

212 pages,

20 euros

À lire

 

 

Vincent Brunner
Vincent Brunner (39 articles)
Journaliste
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