Culture

Les acteurs sont-ils assez crédibles en musiciens à l'écran? «Mozart in the Jungle» relance le débat

Mathilde Dumazet, mis à jour le 31.05.2017 à 14 h 08

La sortie de la troisième saison de la série consacrée au New York Philharmonic Orchestra ravive une vieille polémique.

Monica Bellucci et Gael García Bernal dans la Saison 3 de Mozart in the Jungle (Amazon/OCS)

Monica Bellucci et Gael García Bernal dans la Saison 3 de Mozart in the Jungle (Amazon/OCS)

Maîtresse de cérémonie à Cannes, à l’affiche de la prochaine saison de Twin Peaks, Monica Bellucci est aussi l’invitée d’honneur de la saison trois de Mozart in the Jungle –diffusée depuis le 14 mai sur OCS. Elle y incarne pour cinq épisodes une cantatrice, sortie de sa retraite prématurée par l’un des héros de la série: Rodrigo (Gael García Bernal), le fantasque chef d’orchestre du New York Philharmonic. Niveau playback d’opéra, l’actrice italienne s’en sort plutôt bien mais sa performance ne fait pas l’unanimité et relance un débat récurrent quand un acteur incarne un musicien à l’écran.

Le magazine en ligne Vulture reconnaît que la tâche était considérable mais reproche à l’actrice que la synchronisation des lèvres sur l’enregistrement soit parfois un peu trop visible. Avant Monica Bellucci, d’autres acteurs ont essuyé les critiques des nerds de la musique, classique ou non. Mélanie Laurent dans Le Concert, plus récemment Ryan Gosling et Emma Stone dans La La Land, ou Miles Teller dans le précédent film de Damien Chazelle, Whiplash.

Ce n’est pas l’instrument qui choisit l’acteur

Pour les directeurs de casting comme pour les réalisateurs, les compétences musicales des acteurs ne sont pas déterminantes dans leur choix. Stéphane Batut a récemment dirigé le casting du film consacré au guitariste de légende Django Reinhardt. S’il a choisi Reda Kateb pour le rôle principal, c’est uniquement pour son jeu d’acteur. 

Même chose du côté de Mozart in the Jungle. John Miller a été recruté par un directeur de casting qui l’avait vu jouer à Broadway dans les années 1970. À l’écran, il interprète Dee-Dee, le percussionniste (et dealer) de l’orchestre… alors qu’il est bassiste professionnel. Il est l’un des seuls musiciens du casting à avoir un rôle important, tous les autres rôles principaux sont tenus par des acteurs reconnus. Pour lui, être musicien est un avantage sur le plateau.

«Les partitions de percussions sont assez proches de celles de basse ou de contrebasse, mon expérience fait que je suis à l’aise, confie-t-il à Slate. [...] Je suis vraiment impressionné par le temps que les acteurs ont pris pour s’entraîner à jouer de l’instrument de leur personnage. [...] J’avais un coach sur le plateau pour m’aider, mais comme je connaissais tous les plus grands percussionnistes de New-York, ils m’ont préparé en amont.»

Il ajoute:

«C’est la première fois qu’une série s’inspire de l’univers de la musique classique. C’est fait pour être divertissant, ce n’est pas un documentaire. La réalité en est-elle biaisée? Oui, tout comme dans les séries policières, médicales ou judiciaires. Les spectateurs dont c’est la profession les regardent avec leur propre perspective, mais pas les autres.»

Ces propos, la National Public Radio aux États-Unis les tenait déjà à la sortie de la deuxième saison. Elle allait même plus loin en disant que Mozart in the Jungle avait évité les pièges, tant dans la sélection des morceaux que dans la manière dont les acteurs tiennent leurs instruments. Cela n’a pas empêché une journaliste du New York Magazine de critiquer, à tort, le jeu d’un flûtiste, puis celui de l’actrice principale qui interprète une jeune hautboïste.

C’est l’auteure du livre qui a inspiré la série, Blair Tindall (elle-même hautboïste), qui lui a répondu pour défendre Lola Kirke, l’actrice qui incarne l’héroïne de la série. «Elle s’est entraînée pendant des mois [...]. Non seulement elle imite notre jeu à merveille, mais elle en a aussi adopté les tics», s’est insurgée la romancière.

Marilyn Cole, hautboïste free-lance à New-York, a coaché la jeune actrice pendant sa préparation et sur le tournage des trois saisons. Elle raconte qu’après avoir été embauchée elle est directement partie chez Lola Kirke, armée d’un hautbois d’étude et de quelques partitions. «On avait deux mois avant le tournage. J’ai commencé avec le nom des notes, les doigtés et l’embouchure, qui est l’un des aspects les plus durs à imiter», explique-t-elle à Slate.

Erika, hautboïste et étudiante en musicologie confirme, c’est au niveau des lèvres que l’actrice n’est pas crédible:

«On voit qu’elle ne sait pas très bien jouer, ses lèvres ne sont pas toujours assez rentrées, elle est très tendue au niveau des doigts et ses coudes sont un peu trop relevés.»

Mais en deux mois, Lola Kirke a atteint le niveau que de jeunes élèves mettent souvent des années à atteindre. Et pour cause, elle prenait un cours par jour et assistait aux répétitions de Marilyn Cole pour mieux étudier sa posture. À un mois du tournage, elle décide même d'emmener sa coach avec elle en vacances, pour ne pas perdre le rythme. 

«Ce n’est pas leur métier!»

La plupart des acteurs de la série ont vraiment eu à coeur d’apprendre les bases de leur instrument. Monica Bellucci a travaillé la technique vocale avec des coachs et Gael García Bernal a beaucoup étudié les gestes de différents chefs d’orchestre. Au point que la critique du Washington Post, peu convaincue par la première saison, a fini par changer d’avis. «Leur performance est maintenant assez bonne pour que nous revoyions nos exigences en matière de crédibilité», écrit-elle.

Pour les spectateurs qui ne sont pas musiciens, le charme opère et certains d’entre eux en viennent à se demander si Lola Kirke était hautboïste avant d’être actrice.

Parfois, ce sont les musiciens eux-mêmes qui se posent la question. Sur le plateau du tournage, un figurant qui était par ailleurs percussionniste professionnel a cru que John Miller l’était aussi.

Erika est un peu plus sceptique, «quand Lola Kirke lâche son hautbois en pleine répétition, ce n’est juste pas crédible...en même temps, on est beaucoup plus sensible quand c’est notre instrument à l’écran», explique-t-elle, avant d’oser une petite remarque sur le jeu de Gael García Bernal. «Être chef d'orchestre c’est ce qui se rapproche le plus du théâtre, pourtant on a un peu l’impression qu’il fait n’importe quoi.»

En plus d’être coach, Marilyn Cole a joué dans dizaines d’orchestres différents, à Broadway notamment. À l’évocation de Gael García Bernal, elle sourit.

«C’est vrai qu’il n’a pas les gestes d’un chef professionnel, mais ce qu’il apporte au niveau du jeu est tellement fort. Ça serait vraiment bien que les musiciens soient plus présents sur le tournage, qu’ils n’occupent pas que les rôles secondaires. Mais ce que font ces acteurs, les musiciens ne pourraient pas le faire, ce n’est pas leur métier.»

«On ne demande pas aux pompiers de jouer les pompiers, ajoute Erika, ce n’est pas important s’ils ne sont pas réalistes, c’est déjà bien que ça y ressemble. Trouver un musicien professionnel qui soit aussi acteur et qui ait le temps pour faire un film ou une série… c’est presque impossible.»

Désacraliser

 

Impossible pour les rôles principaux, mais pas pour les rôles secondaires. Lors des scènes où tout l’orchestre est présent, les musiciens sont joués… par de vrais musiciens. Pour John Miller, les séries et le cinéma sont une opportunités à saisir pour les musiciens professionnels: «toutes les occasions sont bonnes quand il s’agit de montrer notre amour pour la musique. C’est important que le public voit les années d’entraînement qu’il faut pour pouvoir en faire son métier».

Maintenant, quand Marilyn Cole joue du hautbois à Broadway, les auditeurs ne viennent plus lui demander si le nom de son instrument est le basson ou la clarinette. Pour les professionnels, la plus grande réussite de Mozart in the Jungle est d’avoir réussi à désacraliser le monde de la musique classique rien que dans son sous-titre: Sex, Drugs and Classical Music.

Mathilde Dumazet
Mathilde Dumazet (13 articles)
Étudiante à l'école de journalisme de Sciences Po
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