FranceCulture

Le grand écart culturel d'Emmanuel Macron

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 19.05.2017 à 9 h 02

Ni bourge, ni beauf? De Molière à Magic System, le nouveau président de la République incarne à la perfection la nouvelle culture des classes supérieures, marquée par une aisance à passer du registre cultivé à des références commerciales et anglo-saxonnes.

Emmanuel Macron, le 7 mai 2017, célèbre sa victoire devant le Louvre | Eric FEFERBERG / AFP

Emmanuel Macron, le 7 mai 2017, célèbre sa victoire devant le Louvre | Eric FEFERBERG / AFP

Ancien assistant du philosophe Paul Ricœur, j'ai étudié le piano au conservatoire d'Amiens, je suis fan des Tontons Flingueurs et je cite Georges Bernanos sur TF1, je parle l'anglais de start-up couramment et je peux donner mon avis sur les suites pour violoncelle de Bach. Je suis, je suis... Je suis bien sûr Emmanuel Macron, huitième président de la République française.

Comment définir l’univers culturel du macronisme sans sombrer dans les caricatures faciles? De prime abord, le plus jeune président de la Ve République s'inscrit dans une tradition de bons élèves qui respectent la culture classique et savante. Quand au cours de sa campagne, le journaliste Cyril Eldin lui propose de rejouer une scène d’Alceste de Molière, Macron, qui a caressé le projet d’être acteur, se plie joyeusement à l’exercice, comme s'il s'agissait d'un examen de fin d'année.

Lors de son fameux meeting inaugural de Lyon, début février, il a pu citer le poète René Char, le romancier André Gide, et il a évoqué Georges Bernanos sur le plateau du JT de TF1. «À son emploi de la langue, à son goût de la précision, à son bonheur de s’appuyer sur l’adjectif bien choisi, je perçois l’éventuel président littéraire», écrit l'écrivain Éric-Emmanuel Schmitt à son propos.

Côté musique, le président de la République peut se lancer, lors d’une interview, dans une analyse musicologique assez précise de la manière dont le compositeur Rossini a réinventé le chant lyrique, ou évoquer la dimension spirituelle des pièces pour clavier ou pour violoncelle de Bach. «Son œuvre pour clavier (orgue, clavecin) et pour violoncelle est d’une précision qui n’empêche pas l’élévation spirituelle, mais pour ainsi dire la favorise. J’entends moins une froideur mathématique qu’un discours musical charriant toutes les émotions possibles», expliquera-t-il doctement sur Classique News. Comme l’a écrit Titiou Lecoq sur Slate, on l’imagine difficilement remuer la tête au son de l’album générationnel Nevermind de Nirvana, et son panthéon puise dans une époque qui n’est pas la sienne, celle des Tontons Flingueurs ou de Léo Ferré, peut-être parce que ces œuvres, un temps populaires, sont désormais patrimonialisées.

La culture en mode projet?

Le tableau semble donc univoque. Admis en hypokhâgne et en khâgne, diplômé d’un DEA de philosophie et de Sciences Po, énarque, Emmanuel Macron possède tous les attributs de l’héritier au sens sociologique. Dans son livre Les candidats du système, sociologie du conflit d’intérêts en politique (éditions Le Bord de l’Eau), le sociologue Nicolas Framont analyse le parcours des élites dirigeantes. Il écrit qu’Emmanuel Macron «est issu d’un milieu bourgeois, mais pas grand bourgeois comme celui de Marine Le Pen, avec des parents médecins et universitaires. Il bénéficie donc d’un capital scolaire élevé [...]» Légitimiste, c’est-à-dire attentif au respect de la culture classique qu'on enseigne à l'école, il «veut s’ancrer dans la tradition des présidents cultivés et de l’élite culturelle», nous explique le sociologue des élites.

Mais Macron est également le président conspué par une partie des mêmes élites culturelles et universitaires qui lui reprochent ses emprunts fréquents à la culture marketing et managériale et ses modes de pensée et d’action inspirés du monde anglo-saxon, sa fameuse «start-up nation». Comme ce mode «projet» qu’il instaure lors de sa campagne, son mouvement pensé comme une plateforme ou une «start-up en hyper-croissance» et son programme envisagé à l’issue d’une sorte d’étude de marché auprès des électeurs-cibles. En somme, une sorte de retour du Sarkozysme culturel, ce mélange d’efficacité à l’américaine et de références à la culture commerciale, comme lorsqu’Emmanuel Macron a invité un artiste pop, Cris Cab, pour ouvrir sa fête de victoire au Louvre. Une soirée jugée «vulgaire» et de «mauvais goût», dont les «danseuses en bikinis casquées de rouge rabaissaient l’exercice [de la culture] à une démo vulgaire pour étudiants en école de commerce en soirée à Ibiza», selon un article du magazine Politis.

Le brouillage culturel

Le profil culturel d’Emmanuel Macron résiste ainsi aux tentatives de classifications immédiates et paraît difficile à circonscrire, précisément parce qu’il reflète l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle classe culturelle aux références cosmopolites qui emprunte aux deux mondes, fidèle à sa conviction du dépassement –ou du brouillage?– des clivages anciens. La culture Macron n’est réductible ni à la gauche, ni à la droite culturelle. «En sociologie de la culture, le groupe social qui soutient le plus Macron, la bourgeoisie des centre-villes, est un groupe plus éclectique que la bourgeoisie traditionnelle d’un point de vue culturel, qui est à l’aise dans un tas de références variées et pas seulement sur les références classiques», décrypte Nicolas Framont.

Loin du snobisme culturel et intellectuel des classes supérieures de la France du XXe siècle et de leur volonté de distinction, longuement étudiés par le sociologue Pierre Bourdieu, l'éclectisme de la France de Macron évoque bien plus la figure de l’«omnivorité» culturelle. Cette notion a été introduite par des sociologues américains dans les années 1990 alors qu’ils s’intéressaient aux goûts musicaux des individus de différents groupes sociaux. Ils s’attendaient à ce que les membres des classes supérieures aient des goûts exclusivement savants et légitimes (opéra, musique classique) et les plus pauvres des goûts plus populaires. Sauf qu’«à notre grande surprise, écrit le sociologue Richard Peterson, ceux qui occupaient des emplois supérieurs avaient également tendance à s'intéresser plus souvent que les autres à une vaste gamme d'activités de statut inférieur, tandis que ceux qui occupaient des emplois inférieurs avaient une gamme d'activités culturelles limitée». D’où l’hypothèse que les membres des classes aisées ne se distinguent plus seulement et en  premier lieu par leurs goûts puisant dans la haute culture, mais par leur «omnivorité», leur capacité à s’intéresser à toutes sortes de genres et de registres culturels, passant de l’opéra au hip hop et de Racine à Harry Potter, quand les catégories sociales populaires resteront cantonnées à une approche «univore».

I Speak English, Macron english

«Macron semble maîtriser un peu tous les répertoires, avec à la fois le côté très lettré de la culture classique traditionnelle et une maîtrise des ressources culturelles contemporaines pour accéder à “la mondialisation heureuse”», confirme Philippe Coulangeon, sociologue spécialiste des pratiques culturelles et directeur de recherches au CNRS. «Si ça n’est pas une stratégie maîtrisée –et je ne pense pas que ça le soit– il concentre sur sa personne un certain nombre de propriétés culturelles dont la réunion n’est pas si fréquente que ça, ce qui est frappant dans le personnage. Il est assez rare qu’un étudiant lettré khâgneux puisse également se mouvoir avec aisance dans une réunion de start-upeurs à Las Vegas». Il y a chez lui un «hyperconformisme mâtiné d’un peu de transgression et d’une certaine bienveillance à l’égard de la culture de masse», soit la définition précise de cet éclectisme culturel des nouvelles catégories supérieures.

Une des manifestations de ce grand écart culturel permanent chez Macron: «des orientations mélomanes très classiques et légitimistes, et une soirée d'élection avec des danseuses en minishort ou en présence de Line Renaud», poursuit Philippe Coulangeon. «Lors de ses meetings il y avait de la musique, une ambiance un peu boite de nuit. Et la soirée du Louvre était très “pop” sans pour autant être populaire», note Nicolas Framont, «à la différence de Nicolas Sarkozy qui jouait beaucoup plus sur une trame populaire», par exemple en invitant Johnny Hallyday à fêter sa victoire, place de la Concorde, à Paris, en mai 2007.

Mais, plus encore que la French Touch, le marqueur de la nouvelle bourgeoisie macronienne est définitivement la maîtrise de ce qu'on pourrait appeler le «Wall Street english», qui va de pair avec la culture de la mobilité et de la mondialisation:

«L'accès à la maîtrise des langues étrangères est devenu extrêmement clivant et distinctif dans toutes les formations d'élites en France comme à Sciences Po, explique Philippe Coulangeon. Or l'une des caractéristiques révélatrices de Macron est sa très grande maîtrise de l'anglais. C'est un trait culturel très révélateur de l'environnement culturel des élites.»

De même, la notion très managériale de «projet», très présente dans son discours, «est une expression très employée dans toutes les professions du tertiaire, qui correspond aux catégories sociales de travailleurs qualifiés» auxquelles le candidat envoyait beaucoup de signaux pendant sa campagne, ajoute Nicolas Framont.

Le piège de l’opposition culture ouverte / culture fermée

Dans ce «brouillage des frontières et cette capacité de se jouer, au moins en apparence, des hiérarchies», comme le formule Philippe Coulangeon, on retrouve l'attitude du nouveau président mais aussi et surtout, de son électorat de conviction. «Ce sont des attitudes culturelles propres à une partie des élites actuelles», souligne le sociologue. Une disposition qui va d’ailleurs au-delà des seuls goûts culturels stricts pour s’appliquer aux modes de vie, aux mœurs et aux valeurs, par exemple avec l’aisance à l’égard de la diversité. À rebours de l’hypothèse d’un entre-soi des classes dominantes, «ce dont cette évolution peut être le révélateur, c’est du fait que la domination culturelle des classes supérieures sur les autres groupes sociaux est désormais moins le fait du rejet de la culture populaire que de son absorption.»

Là où «Sarkozy incarnait la bourgeoisie du fric opposée à la bourgeoisie de la culture», explique Nicolas Framont, dans une dichotomie finalement assez confortable pour tout le monde, le macronisme tente un cross-over sur l'électorat du capital économique et culturel. Des populations qui, si elles peuvent pencher plutôt à gauche ou à droite, partagent un certain nombre de référents et de codes culturels. D'ailleurs, Macron «incarne parfaitement cette réunification idéologique et sociale de la bourgeoisie française», comme le note dans une interview à L'Humanité le politologue Jérôme Sainte Marie.

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Brouillage culturel, le macronisme est donc parallèlement une clarification politique. Or cette clarification peut être porteuse de conflits à venir, car «ce syncrétisme culturel n’est pas le synonyme d’une abolition des hiérarchies», prévient Philippe Coulangeon. À trop prendre à la lettre ce syncrétisme macronien, on risquerait de prolonger le récit qui l'a tellement servi jusqu'ici d'une société ouverte contre «la France du repli» et d’en conclure que les élites éclairées culturellement, ouvertes à l’autre et à la mondialisation s’opposent à des masses aliénées, bornées et fermées sur leur culture comme sur leurs valeurs.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (988 articles)
Journaliste
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