France

«Francis Heaulme, il a toujours voulu rentrer chez lui»

Sandrine Issartel, mis à jour le 18.05.2017 à 16 h 27

Francis Heaulme a été reconnu coupable du meurtre d'Alexandre Beckrich et de Cyril Beining, le 28 septembre 1986, à Montigny-lès-Metz. La cour d'assises de Moselle l'a condamné, ce 17 mai 2017, à la réclusion criminelle à perpétuité. Un verdict qui n'a pas fait l'unanimité. Les familles des victimes sont reparties, une fois encore, sans en savoir plus. Heaulme a annoncé qu'il ferait appel.

Un dessin de Francis Heaulme à son procès à Metz, le 25 avril 2017 | Benoit PEYRUCQ / AFP

Un dessin de Francis Heaulme à son procès à Metz, le 25 avril 2017 | Benoit PEYRUCQ / AFP

La journaliste Sandrine Issartel a suivi pour Slate le procès de Francis Heaulme accusé du meurtre de deux enfants âgés de 8 ans, tués à coups de pierres, le 28 septembre 1986 à Montigny-lès-Metz. Après avoir fait un point sur les protagonistes de l'affaire et s'être intéressé à Patrick Dils, incarcéré pendant quinze ans pour ce dossier avant d'être acquitté en 2002, et à l'enquêteur Jean-François Abgrall, elle s'est penché sur le sort d'Henri Leclaire. Voici le dernier article de la série, après le verdict.

«Je ne dis pas qu'il n'est pas coupable, je dis qu'on ne m'a pas prouvé qu'il l'était.» Ces mots, le père d'Alexandre, Serge Beckrich, les a empruntés à Jean Giono dans ses Notes sur l'affaire Dominici. C'est ce qu'il ressent alors que la cour d'assises de Moselle vient de désigner Francis Heaulme comme étant l'homme qui a tué, il y a 31 ans, son fils de 8 ans, à coups de pierres sur un talus SNCF. Monsieur Beckrich se sent-il soulagé, apaisé? Va-t-il pouvoir fermer ce livre ouvert il y a 31 ans? Difficile de trouver des paroles qui ne soient pas déplacées pour le lui demander. Manifestement, cet homme qui ne se remettra jamais de ne pas avoir été là, ce dimanche 28 septembre 1986 au moment où son fils a croisé la route de l'homme qui l'a massacré, repart sans les réponses dont il aurait eu besoin. C'est seul qu'il repart, avec sa fille de 28 ans qui, bien que n'ayant rien à voir dans le malheur qui a frappé ses parents dix ans avant sa naissance, se tient à leurs côtés, partageant leurs peines et leur combat. Son épouse, avait prévenu lorsqu'elle est venue parler de son fils à la barre: «je ne viendrai plus jamais. Ça suffit maintenant!». Pour eux, c'était peut-être le procès de trop. L'avocat de la grand-mère d'Alexandre, Me Rondu, l'avait annoncé avant même l'ouverture de l'audience, il y a quatre semaines: «Nous n'attendons rien de ce procès. Nous exigeons des preuves et ne nous contenterons pas d'une intime conviction». Force est de constater que les preuves, ils auront dû repartir sans.

Dans le box, celui qui n'a cessé de clamer «Montigny, c'est pas moi», est resté de marbre au prononcé du verdict. Mais lorsque ses avocats, manifestement abattus, viennent le consulter, alors il s'anime, il parle avec les mains, et l'on peut deviner qu'il conteste cette décision. Qu'attendait-on de lui au juste? Des aveux? Que peuvent valoir les aveux d'un homme qui dit de lui «des fois je mens, des fois je dis la vérité»? D'autant que dans ce dossier, sur lequel plane l'ombre de Patrick Dils condamné par deux fois après avoir passé des aveux circonstanciés, avant d'être acquitté en 2002 après 15 ans de prison, le terme même d'«aveux» a une résonance bien particulière. Car, des aveux il y en a eu, ceux d'Henri Leclaire, ceux de Patrick Dils, ceux de parfaits inconnus venus se dénoncer sur un coup de tête, et ceux que l'on cherche à attribuer à Heaulme. Condamné à sept reprises pour neuf meurtres, le «routard du crime» a toujours fini par reconnaître être l'auteur des crimes pour lesquels il a été condamné. Mais pas Montigny-lès-Metz.

Des éléments fragiles

Quelles certitudes dans ce dossier? Les scellés ont été détruits ou égarés. Il n'y a plus une once d'espoir de profiter des progrès de la science pour désigner un coupable. Alors subsistent les témoignages, tardifs, parfois fragiles. Ces éléments fragiles suffisent-ils à asseoir la culpabilité de Francis Heaulme. Cela ne fait aucun doute pour le procureur général Jean-Marie Beney, et son substitut Brigitte Harmand-Colette qui ont requis, mercredi, la réclusion criminelle à perpétuité à l'encontre de Francis Heaulme. «Les charges retenues contre lui valent-elles comme éléments de preuve de sa culpabilité?». Par leur démonstration, les magistrats ont répondu par l'affirmative.

«Fermons les yeux et remontons dans le temps», a commencé Mme Harmand-Colette avant de retracer l'emploi du temps des victimes les quelques heures qui ont précédé leur mort. «Il fait beau, les enfants sont heureux. Ils ont 8 ans et la vie devant eux.» Mais ce jour-là, après avoir fait du vélo, joué au foot, pris un goûté, être allé jouer dans leur «cachette secrète», «Cyril et Alexandre ont croisé la route d'un homme qui ne leur a laissé aucune chance en leur traversant la tête d'un coup de pierre». À 16h50, ils viennent de prendre leur goûter et retrouvent leur camarade David. Qui ne tardera pas à leur fausser compagnie. À 17h, les deux vélos sont aperçus au pied du talus. À 17h20, des témoins en promenade entendent des rires d'enfants en provenance de ce talus, ainsi qu'un bruit metallique. A 17h25, le train Metz-Dijon passe sur la voie ferrée masquant tous les autres bruits. Puis plus rien. À 18h, les parents d'Alexandre s'inquiètent que leur fils ne soit pas encore rentré. «S'il n'était pas mort, il serait rentré», en déduit la substitut. Les corps des deux enfants sont découverts, côte à côte, à 19h45.

Ce jour-là, Francis Heaulme est parti du domicile de sa grand-mère, à Vaux, vers 13h30. Il s'est rendu à l'hôpital pour faire soigner une plaie. Trop de monde dans la salle d'attente, il renonce. Après avoir bu de la bière dans un square, il est passé en vélo le long de la voie ferrée. «Francis Heaulme a toujours admis être passé à deux reprises sous le pont des voies ferrées», rapporte la magistrate. C'est de ce pont que des enfants lui auraient jeté des pierres. Deux pêcheurs rapporteront très tardivement aux enquêteurs avoir, ce jour-là, à la tombée de la nuit, à quelques kilomètres du lieu du crime, pris dans leur voiture, Francis Heaulme, le visage taché de sang, et l'avoir déposé chez sa grand-mère. Ce sang était-il celui des enfants qu'il venait de tuer –bien que l'on puisse s'interroger sur l'absence de sang sur ses vêtements après avoir commis pareil geste? Ou provenait-il, comme il l'affirme, d'une récente chute à vélo?

Pour le procureur général, cela ne fait aucun doute. «Francis Heaulme a croisé la route des enfants» et, citant l'enquêteur Francis Hans, «il ne faisait pas bon croiser la route de Francis Heaulme en 1986». «Les enfants sont morts d'une irruption de violence de la part de celui qui, pour une raison futile, a subitement vu rouge», déclare M. Beney. «Pourquoi continue-t-il à nier alors qu'en apparence, une nouvelle condamnation ne changerait rien à sa situation?», interroge-t-il rappelant que, condamné par sept cours d'assises, dont deux fois à la perpétuité, Francis Heaulme purgeait, de manière confondue, 125 années de réclusion criminelle.

«Les enfants sont morts d'une irruption de violence de la part de celui qui, pour une raison futile, a subitement vu rouge»

Le procureur général invoque un problème d'image –«cette condamnation écorne très certainement l'image et la représentation qu'il a de lui-même et qu'il veut donner»–, la peur que sa culpabilité dans un meutre d'enfants ne dissuade sa sœur bien aimée de rester en contact avec lui, et l'impact que des aveux pourraient avoir sur son quotidien en prison car «dans le milieu carcéral, on ne touche aux enfants». Il y voit même le symptôme d'une personnalité qui se délécterait de la souffrance d'autrui: «cette absence d'aveux, c'est une manière d'aggraver la douleur des familles, mais ce n'est pas une façon d'égarer la justice».

«Lorsque Francis Heaulme vous dit “Montigny, ce n'est pas moi!”, par votre décision, vous lui direz: “Alexandre, c'est vous ! Cyril, c'est vous!”.»

Cette affirmation est pourtant loin de faire l'unanimité auprès des différentes parties, y compris civiles. Deux familles qui partagent le même chagrin mais qui vivent leur deuil différemment en s'accrochant à des réponses qui ne sont pas forcément les mêmes.

Que ce procès soit le dernier

L'avocat de Ginette Beckrich, la grand-mère d'Alexandre, et d'Alyson, sa sœur, avait surpris lorsqu'il a plaidé, mardi, l'acquittement de Francis Heaulme. «Nous avons un sentiment mitigé sur la culpabilité de Heaulme», «nous ne voulons pas de coupable de substitution», avait-il déclaré avant de faire part de ses interrogations concernant Patrick Dils et ses aveux si précis. «Des faits troublants accablent Heaulme (…). Tout ceci nous interroge, nous interpelle mais ne nous apporte pas de certitude.» «Aujourd'hui, ils sont perdus, ils n'en peuvent plus, il n'ont plus les éléments nécessaires pour analyser les éléments de culpabilité de Francis Heaulme», a expliqué l'avocate des parents d'Alexandre, Me Alexandra Vautrin. «Ils souhaitent que ce procès soit le dernier afin qu'ils puissent refermer la page de ce mauvais roman-feuilleton judiciaire qui leur pourrit la vie depuis 30 ans», a-t-elle ajouté.

Me Moser, l'autre avocat des parents Beckrich, s'est démarqué de ses confrères et surtout de ses clients se disant en proie à un «cas de conscience». «Je ne suis pas seulement l'avocat de M. et Mme Beckrich, je suis un avocat tout court au service de la justice», a-t-il déclaré prenant le parti de démontrer la culpabilité de Francis Heaulme tandis que ses clients n'ont pas encore clos le chapitre Patrick Dils. Dès les premiers mots prononcés par son avocat, Mme Beckrich a quitté la salle. Des déclarations qui ressemblent à des aveux, une parfaite connaissance des lieux, un mobile, des témoins, une analogie entre les différents meurtres pour lesquels il a été condamné: Me Moser a «la conviction absolue de la culpabilité de Francis Heaulme». «Justice pour nos enfants, je vous le demande du fond du cœur», a-t-il déclaré, en s'adressant aux jurés.

Longtemps convaincu, lui aussi, de la culpabilité de Patrick Dils, M. Beining, le père de Cyril, a fait savoir, par la voie de son avocat, Me Buisson, que «sa position avait changé».

«Nous sommes maintenant persuadés que Heaulme n'est pas étranger à ce crime. (...) Il n'avouera jamais un meurtre d'enfants. Il a une morale et dans sa morale, on ne tue pas un enfant, on ne tue pas une personne âgée. Il a une morale, même s'il la transgresse.» 

«Que la justice laisse tranquilles mes clients et qu'elle les renvoie à leur chagrin éternel», a déclaré l'avocat qui a fait savoir que si un procès supplémentaire venait à se tenir, «ce sera sans nous».

Le costume du «coupable idéal»

Cette «division des parties civiles», Me Glock l'a pointée du doigt. «Certains refusent la vérité que l'on voudrait leur servir». Selon elle, son client endosse le costume du «coupable idéal» qu'une justice maintes fois défaillante sur ce dossier voudrait voir condamné, comme pour se faire pardonner de ses errances. «Il est bien commode Francis Heaulme», ironise-t-elle insistant sur le fait qu'«acquitter Dils, ce n'est pas condamner Francis Heaulme». «La justice voudrait bien retrouver son honorabilité par un verdict, mais pensez-vous vraiment qu'un verdict de condamnation va pouvoir apaiser les familles?», a-t-elle demandé aux jurés avant de les enjoindre à «cloturer cette affaire proprement» en acquittant Francis Heaulme.

Ce procès? «Un service commandé», selon Me Boutier, autre avocat de Francis Heaulme. «Avec son pedigree et sa personnalité, pensez-vous qu'il aurait fallu 15 ans pour en arriver à démontrer sa quasi-culpabilité?» L'avocat s'insurge contre les enquêteurs qui ont tenté de trouver la «quasi-signature» de Heaulme à l'œuvre dans ce double meurtre. «Cette expression porte en elle l'expression du doute. Et une quasi-certitude mène à un quasi désastre.» Il a également dénoncé l'absence de considération portée à certains témoignages notamment celui d'un jeune homme de 16 ans qui avait rapporté avoir vu, le jour du crime, un homme blond, portant une moustache et une chemise de soirée, les mains couvertes de sang, non loin du talus. Une description qui ne peut être celle de Francis Heaulme. «Je pense que nous voulons tous rentrer chez nous», a-t-il dit, faisant allusion au titre du livre de Patrick Dils, Je voulais juste rentrer chez moi. «Francis Heaulme, il a toujours voulu rentrer chez lui. N'ayez aucune crainte, Mesdames Messieurs les jurés, en l'acquittant, vous le renvoyez à la prison, parce que sa maison, c'est la centrale d'Ensisheim.»

Un dossier monté comme un puzzle

En sait-on plus à l'issue du procès sur ce qui est arrivé aux deux enfants? Madame Beining sait-elle enfin si «son gosse», Cyril, «est mort le premier»? Dans une brillante plaidoirie, avocat de Francis Heaulme, Me Stéphane Giuranna a démontré que non. En 1h20, il a démonté, un à un, tous les arguments de accusation dénonçant un dossier monté comme «un puzzle» dont on aurait «oublié volontairement certaines pièces». Il a également évoqué un élément balayé depuis le début: la présence d'une voiture avec un homme à son bord à proximité du lieu du crime. «N'ayez pas honte de dire que vous ne savez pas, (…) cela rendra service à la justice. Parce que Montigny, ce n'est pas lui!»

La cour en a décidé autrement en condamnant Francis Heaulme à la réclusion à perpétuité. Mme Beining, la mère de Cyril, qui a assisté à toutes les audiences est repartie seule, prendre son bus pour regagner son petit appartement de Montigny-les-Metz. Son avocate, Me Boh-Petit, avait rappelé, dans plaidoirie, le parcours de cette femme qui, «seule contre tous», a bravé tous les obstacles juridiques qui se sont opposés à elle depuis 30 ans, elle qui ne veut «que savoir». Elle qui livre à la fois un combat contre la maladie et pour la vérité est peut-être la seule qui soit sortie plus sereine de cet éprouvant procès. Lundi, son avocate avait instauré un face à face poignant entre elle et l'accusé mettant sur un même plan leurs souffrances communes. «Vous devez lui dire ce que vous avez vu, Monsieur Heaulme, vous savez des choses», avait supplié Me Boh-Petit face à un Heaulme troublé, touché, mais qui avait fini par se refermer en prononçant son désormais sempiternel «Montigny, ce n'est pas moi». De cette absence de réponse, Me Boh-Petit en tiré «aveu explicite». «Vous étiez prêt à l'aider, mais si vous ne l'avez pas fait, c'est parce que vous n'étiez pas qu'un simple témoin.» L'aide, elle est habituée à s'en passer. Francis Heaulme a annoncé vouloir faire appel de sa condamnation. Qu'à cela ne tienne, elle a déjà annoncé qu'elle serait de la bataille, comme toujours. Mais, demain, Mme Beining ira, seule, au cimetière, fleurir la tombe de «son gosse», celui qui, pendant 8 ans, lui aura laissé croire qu'elle avait droit au bonheur.

Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (13 articles)
Journaliste
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