France

Nicolas Hulot, le seul ministre de gauche du nouveau gouvernement

Claude Askolovitch, mis à jour le 17.05.2017 à 18 h 34

Nicolas Hulot n’a cédé qu’au dernier moment aux insistances d'Emmanuel Macron.

Nicolas Hulot, le 19 octobre 2012 à Paris | Fred DUFOUR / AFP

Nicolas Hulot, le 19 octobre 2012 à Paris | Fred DUFOUR / AFP

Le seul mot qui importe dans l’intitulé du ministère de Nicolas Hulot, c’est «solidaire», et ce fut sans doute une condition, sémantique pour commencer, de son risque. Ministre de la Transition écologique et solidaire: pas seulement l’action écologique, donc, mais l’idée qu’elle ne saurait être déconnectée d’une transformation sociale, sous peine d’être rejetée et inapplicable. C’est le seul sujet de Hulot, et sa seule inadéquation possible, dans une équipe droitière et libérale: non pas l’inadaptation à un univers politique qui ne serait pas le sien  –considérations du vieux monde– mais une affaire de conviction: Hulot est le ministre le plus à gauche du gouvernement, sans doute son seul ministre de gauche, au sens le plus simple du terme; pensant que la crise environnementale ne se sépare pas de la crise du libéralisme, et que c’est la logique de l’accumulation capitaliste qui doit être dynamitée, si l’on veut donner à l’humanité une chance de survie; considérant que l’urgence première, en France, est celle de l’égalité, sans laquelle rien ne tiendrait.

En mars dernier, Hulot appelait à lutter «contre les inégalités, la fraude, l'évasion fiscale, l'impunité des banques, des politiques ou des multinationales». Il lançait, à la tête d’un collectif de 80 organisations non-gouvernementales, un «appel des solidarités» et parlait tel un Abbé Pierre radical:

«Tout le monde parle d'équité ou de solidarité, très bien. Mais comment partager la richesse quand elle se concentre dans les mains de quelques-uns? Comment la solidarité peut s'exprimer quand l'évasion fiscale représente l'équivalent de notre déficit budgétaire?»

Macron doit savoir ce qu'il a décroché

C’est donc cet homme qui rejoint un gouvernement dont le ministre des Finances Bruno Le Maire, candidat aux primaires de la droite, voulait éradiquer 500.000 emplois publics et dont le Premier ministre Edouard Philippe, alors député, a voté contre la loi de transition énergétique, à l’unisson des droites. Contradiction ou accomplissement? Emmanuel Macron voulait Hulot; il doit savoir, forcément, ce qu’il a décroché.

Hulot n’a cédé qu’au dernier moment aux insistances du Président; il a obtenu gain de cause mardi matin, à quelques heures de l’annonce du gouvernement, ayant obtenu dans son périmètre les transports et l’énergie, sans lesquels l’affichage écologiste n’avait pas de sens. Les discussions avaient commencé le 12 mai dernier, au siège d’En Marche!, avant l’entrée de Macron à l’Elysée. Les deux hommes se connaissaient déjà. Ministre de l’Economie, Emmanuel Macron descendait parfois de sa navette fluviale –de Bercy jusqu’au centre de Paris– pour bavarder avec Hulot, sur la péniche de son ami Gérard Feldzer, ancrée au pont de la Concorde. C’était une approche comme de la séduction? Il faut se méfier de ce mot. On va l’employer trop souvent, concernant Macron, cet homme qui obtient des autres ce qu’ils n’ont jamais donné auparavant: pour Hulot, l’entrée en politique et en pouvoir, avec tous les risques que cela suppose. La séduction a moins à faire qu’une recherche politique et un rapport de force.

Pendant l’élection présidentielle, Hulot avait préféré, au premier tour, la radicalité écologiste de Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, à la marche de Macron. Il n’en faisait pas mystère. Dans une tribune au Monde, le 29 avril, dans l’entre-deux-tours, Hulot avait averti le futur Président: «Macron, un vote de raison, pas d’adhésion», titrait-il, et il détaillait:

«Il ne s’agit en aucun cas d’un chèque en blanc et encore moins d’une adhésion sans réserve à votre projet, qui sous bien des aspects n’a pas pris la mesure de l’exigence de solidarité dans laquelle se trouvent le pays, l’Europe et le monde. Ce projet est en première lecture trop souvent le prolongement d’un modèle économique qui n’est pas la pierre angulaire de la justice sociale et de la dignité humaine. La poursuite d’un jeu à somme nulle qui épuise les ressources, détruit la nature et concentre les richesses. Un modèle qui semble préférer le libre-échange au juste échange, la croissance à la prospérité, l’écologie saupoudrée ici et là à l’écologie intégrale. Comme si la crise écologique ne conditionnait pas l’ensemble de nos choix économiques.»

Macron avait-il bien lu? Hulot demandait au candidat de «renégocier ou à défaut rejeter ces accords de libre-échange de nouvelle génération, et en priorité celui noué avec le Canada (CETA), qui sont l’expression la plus aboutie d’une mondialisation sauvage et dérégulée». 

Deux jours plus tard, à La Vilette, dans son discours du 1er-mai, Macron répondait à Hulot:

«J’entends aussi la crainte, les doutes, de celles et ceux qui veulent que nous allions plus loin pour réguler cette mondialisation devenue intenable, les injustices du cours du monde qui détruit l’environnement, qui détruit la cohérence et la cohésion de nos sociétés, qui fragilise celles-ci, les classes moyennes comme les classes populaires. Et je sais que beaucoup peuvent avoir l’image de moi, de quelqu’un qui aime une société dérégulée, mondialisée, un peu folle ou qui détruirait l’environnement. Je veux vous le dire ici : je veux que nous changions cette mondialisation.»

Et s’engageait, «j’entends les doutes», à faire évaluer le CETA –ce traité conclu entre l’Europe et le Canada– par des experts, dans les trois premiers mois de son quinquennat, et le faire modifier si besoin.

Un entrée en politique pas évidente

Paroles, paroles? Hulot a choisi de les entendre. Un de ses proches, Mathieu Orphelin, militant écolo, est devenu activiste de En marche! et candidat aux législatives dans l’Anjou. Il se réjouit de l’aventure et que ses fidélités soient compatibles. «Nicolas a déjà fait bouger les lignes; il est là pour qu’il y ait une cohérence, une globalité de l’action environnementale.» Il sait pourtant –tous les amis de Hulot le savent– à quel point l’entrée en politique n’était pas évidente. «Si cela se passe mal, tu pourras toujours démissionner», lui suggérait ces jours-ci un autre ami, pour vaincre son scepticisme. Mais imagine-t-on conclure une vie par une démission?

Hulot est porté par une gravité que l’on soupçonne mal. Si l’idée de l’animateur aventurier des années TF1 n’a pas été effacée, il subit, de manière intime, l’idée de notre fragilité et des disparitions possibles. Son rapport au politique en est imprégné. Comment faire pour que le Prince agisse justement? Il a pensé longtemps qu’il suffisait de l’en convaincre. Sa proximité humaine avec Jacques Chirac en témoignait. C’était au temps du discours sur «la maison qui brûle», que la France tenait par son Président. C’était insuffisant. Le parcours de toute une vie, le besoin aussi de justifier son existence, lui qui découvrit son frère suicidé un soir de Noël, les lectures et les rencontres, accumulées, ont fait de Hulot, porte-parole des Cassandre, depuis René Dumont jusqu’aux scientifiques du GIEC, un combattant. Son seul sujet –à côté même de l’éducation populaire– a été l’investissement et la subversion des pouvoirs. En douceur, ou en percussion, en supplique, en habileté.

En 2006, porté par une popularité étonnante mais encore impure, qui devait autant à la télévision qu’à l’environnement, en phase avec une prise de conscience mondiale, il avait envisagé l’idée d’une candidature de rupture à la présidentielle. Il avait renoncé au dernier moment, préférant utiliser sa menace comme un rapport de force, pour que tous les candidats signent un «pacte écologique» qui les engagerait. Nicolas Sarkozy accomplit la promesse, un moment, dans le Grenelle de l’Environnement, puis renonça, dans ses égarements d’orgueils. Hulot pris ses pertes. Il fit un film. Il se gauchit, profondément, préférant appréhender le capitalisme avec Besancenot que courtiser le sarkozysme. Mais comment agir sans se marginaliser? Il hésitait. La médiocrité sectaire des chapelles écologistes firent de lui un candidat dupé et rejeté, évincé par Eva Joly lors des primaires écologistes de 2011; il l’avait redouté; il était à peine déçu. Il décida ensuite d’accompagner François Hollande, avant la COP 21, mobilisant les autorités religieuses, lui qui est d’une imprégnation messianique. Il ne voulut pas devenir ministre ensuite. À quoi bon épuiser son crédit dans une aventure achevée?

Maintenant Macron. C’est un pari, sur un homme qu’il n’a pas ménagé, et dont l’orgueil ne le cède en rien au sien. Il n’y a chez lui aucune gloriole, et son orgueil, son image, n’ont d’intérêt que parce qu’elles portent sa cause. Tout chez lui est transcendance; cela peut-il rencontrer le mysticisme de Macron, pour le meilleur d’un pays sceptique? Il y a onze ans, Hulot, négociant avec les politiques, s’écœurait des prétentions de Sarkozy et des manipulations de Ségolène Royal qui avertissait une équipe de télévision avant de dîner avec lui, pour le rendre prisonnier d’une image. C’était, pour lui, la quintessence de la politique qui le repoussait, mais y en avait-il une autre? Prenant, mardi 17 mai 2017, la succession de Ségolène Royal dans un vieil hôtel de la République, Boulevard Saint-Germain, Nicolas Hulot n’aura même pas pensé à la revanche. Mais à la lourdeur de son destin.

Nicolas Hulot et Ségolène Royal lors de la passation, à Paris, le 17 mai 2017 | GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Claude Askolovitch
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Journaliste
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