France

Le corbeau est-il paranoïaque, délirant ou idéaliste?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 22.09.2009 à 17 h 15

La réponse des psychanalystes

Image de une: Flickr CC, gun project

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L'auteur présumé de courriers de menaces, contenant parfois des balles, adressés à des hommes politiques dont le président Nicolas Sarkozy, a été interpellé le 20 septembre dans l'après-midi, à Hérépian, dans l'Hérault. Il est passé aux aveux durant sa garde à vue et a déclaré qu'il avait agi seul.

Thierry J., 51 ans, sans profession et membre d'un club de tir local, a été interpellé à son domicile en raison d'une concordance entre son ADN et l'ADN qui avait été extrait par la police scientifique des quatre premiers courriers envoyés par la mystérieuse «cellule 34». Cet homme sans antécédent judiciaire, handicapé, avait été entendu la semaine dernière comme témoin, une audition au cours de laquelle son ADN avait été prélevé. Placé en garde à vue, le «corbeau» présumé devrait être rapidement transféré dans les locaux de la sous-direction anti-terroriste (SDAT) à Paris. Slate.fr republie trois hypothèses de la psychologie du corbeau, élaborées grâce à la lettre envoyée en février dernier au chef de l'Etat.

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Le 26 février 2009, Nicolas Sarkozy reçoit une lettre de menaces de mort. Anonyme, elle est accompagnée d'une balle de calibre 38; d'autres ministres (dont Rachida Dati et Michèle Alliot-Marie) et élus UMP reçoivent la même lettre. Dès les premiers mots de cette lettre, publiée sur le site du «Monde», il semble clair que la menace est tellement délirante qu'elle n'est pas une menace terroriste.

Paul Bensussan, psychiatre et expert agréé par la Cour de cassation, et Marc Grohens, psychiatre des hôpitaux et chef de service à l'hôpital de Poissy, ont accepté de se prêter à un exercice difficile: décrypter la personnalité de l'auteur de cette lettre sans l'avoir rencontré. Ces deux médecins émettent trois hypothèses.

Celle d'un paranoïaque

Voici ce qu'écrit le «corbeau»:
«VOUS,
Sarkozy, Alliot-Marie, Dati, Juppé, Blanc, Alduy, Couderc, Albanel, Lefebvre, Vannestre, dit la fiote et l'enculé car qui mieux qu'une raclure empaffée parle le mieux de ce qu'il connaît.»

Ce que dit le docteur Paul Bensussan: «Au début, on décèle tous les signes d'un paranoïaque». Pas un parano comme on les imagine couramment, qui croit que tout le monde lui en veut, mais un paranoïaque au sens clinique: une personne à l'ego surdimensionné, un mégalomane à l'orgueil démesuré, qui méprise les autres, est incapable d'autocritique. «On voit bien la familiarité avec laquelle il s'adresse aux puissants, souligne Paul Bensussan : il leur écrit d'égal à égal, presque avec condescendance, les traite de "fiote", d'"enculé"».

Mais cette condescendance, ce mépris, c'est un mépris «projectif»: il méprise pour échapper au mépris dont il se sent victime. Un effet de miroir. Toute la lettre est parcourue d'adresses aux puissants qui révèlent en fait ce que l'auteur pense de lui-même.

Quand il écrit:
«vous croyez disposer de nos vies et bien non c'est nous qui disposons des vôtres», c'est parce qu'il ne se sent pas libre; quand il ajoute: «Vous n'êtes que des morts en sursis, des morts verrouillés», c'est que sans doute il est dépressif.

Au moment où il rédige cette lettre, l'auteur «vit dans un instant de destruction, explique Marc Grohens, il décompense». Quand une personne décompense, cela signifie que son mode de fonctionnement habituel n'est plus possible: il en change. L'auteur de la lettre se met à écrire des menaces de mort. Il y a des gens qui vivent normalement pendant longtemps, mais qui ont des troubles en puissance, un délire potentiel. Quand une situation les active, la façon dont ils vivaient au quotidien n'est soudainement plus possible. Quelle est cette situation? «Il peut s'agir de la perte d'un être cher, d'une mise en retraite, du chômage, de l'impossibilité d'obtenir un nouvel emploi... Ce sont des gens qui souvent ont un trouble de la personnalité qui existe mais n'ont jamais été mis en situation d'être mal.»

L'auteur de cette lettre avait probablement une occupation avant et ne l'a plus: «sa mégalomanie ne lui permet plus de faire face. Au lieu de se tuer lui-même, il préfère menacer des personnalités. L'avantage, c'est qu'il fait parler de lui, ça lui fait du bien. Et ça rend le passage à l'acte plus difficile», souligne Marc Grohens.

Il n'est pas dit que le corbeau veut réellement passer à l'acte. En tant que paranoïaque, ça pourrait être simplement un moyen de faire parler de lui, et de signaler qu'il va mal. «Il y a beaucoup de chances que ce monsieur donne un signal de sa souffrance, demande à être écouté, et veuille que l'on arrête sa souffrance, et qu'on l'arrête lui-même.» Ce qui, bien sûr, est assez susceptible d'arriver s'il menace le président de la République. Le parano a du mal à admettre sa souffrance, il la dévoile donc de manière implicite. «Il veut être cherché et secouru dans sa souffrance et sa détresse.» Somme toute un appel à l'aide assez bruyant.

Deuxième option: l'idéaliste passionné

«Mais on poursuit la lettre et l'impression change», remarque Paul Bensussan. «On voit éclore le délire». Un délire manifeste: la surveillance est partout, on parle de photographie, de piste, de dispositif de surveillance. On rentre dans le délire de persécution, qui peut mener au désir de vengeance.

Cette vengeance est double: celle du mal-aimé, seul, abandonné, et celle de l'idéaliste passionné. Parce que c'est l'autre diagnostic qui se dégage. Les idéalistes passionnés sont ces gens qui veulent changer l'ordre du monde pour y mettre un peu plus de justice...

Il écrit: «Le mépris total de vous envers le peuple nous impose d'agir dès maintenant.» ou les remarques contre la droite qui suggèrent une sensibilité anarchiste d'extrême gauche: «Donc Vous UMP Nouveau centre FN et autres collabos centristes et socialos collabos. Vous êtes dans les starting blocs de la mort.»

Presque un discours idéologique, mais qui perd de plus en plus en cohérence.

Et qui nous conduit à la troisième hypothèse, celle du délire paranoïde. Le délire paranoïde n'est pas la paranoïa: le délire paranoïde, c'est du délire, en forme de paranoïa. La paranoïa est d'une cohérence extrême, le délire paranoïde n'en a aucune. C'est pour ça que la lettre devient incompréhensible. Par exemple la «boîte M» évoquée est pour le moins mystérieuse («la boîte M est déjà considérer OUT») Sans parler de cette hermétique phrase finale: «Comment va le peintre débile ??????????».

Dernière option: et si l'auteur n'avait aucune des pathologie précédentes et qu'il se fasse passer pour un délirant? «Mais enfin il ne faudrait pas être très bien non plus pour élaborer une telle stratégie. N'oublions pas que la simulation a le plus souvent une portée utilitaire», conclut Paul Bensussan.

Charlotte Pudlowski

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Rédactrice en chef de Slate.fr
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