Culture

C'est l'histoire de la pire première phrase d’un roman

Elise Costa, mis à jour le 18.05.2017 à 15 h 32

Les hommes politiques ne sauraient écrire de la fiction. Edward Bulwer-Lytton en est la preuve.

Regarde le ciel | Denis Bocquet via Flickr CC License by

Regarde le ciel | Denis Bocquet via Flickr CC License by

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Face à sa feuille blanche, Edward Bulwer-Lytton ne se doute pas qu’il va entrer dans l’histoire. Il prend sa plume et teinte le papier d’encre: «C’était une nuit sombre et orageuse.». Nous sommes en 1830. L’écrivain britannique vient alors de commencer le roman qui le mènera à une postérité douce-amère, Paul Clifford.

Tous les manuels de création littéraire et d’art du récit dramatique vous le diront: la première page est la plus importante de toutes. Que faisons-nous lorsque nous traversons les allées d’une librairie à la recherche d’un bouquin à se mettre dans les mains? Nous regardons la couverture, la quatrième de couverture, puis nous l’ouvrons pour en lire quelques passages pris au hasard. Si nous sommes séduits, il faudra reprendre à zéro et démarrer la lecture par le premier chapitre –il pourra nous arriver de sauter la préface pour entrer plus vite dans le vif du sujet. Et qu’est-ce qui fera que nous tournerons la page? Pourquoi poursuivrons-nous la lecture? C’est tout le travail de l’accroche.

«Longtemps, je me suis couché de bonne heure»

Meilleure est la première phrase, moins nous décrochons: «Aujourd’hui, maman est morte» (L’Etranger, d’Albert Camus); «Longtemps, je me suis couché de bonne heure.» (Du côté de chez Swann, de Marcel Proust); «Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m’avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça et tout» (L’Attrape-cœurs, de J.D. Salinger).

«C’était une nuit sombre et orageuse» («It was a dark and stormy night»), parfois traduite «Par une nuit sombre et orageuse…» est une phrase qui semble avoir été lue un milliard de fois. L’un des responsables de ce déjà-vu est Charles M. Schutz, le père de Snoopy. Au fil des albums de Peanuts, le chien cherchant l’inspiration face à sa machine à écrire commence toujours son histoire par «C’était une nuit sombre et orageuse». Une phrase qui n’a pas été choisie au hasard, puisqu’elle symbolisait pour Schutz la phrase cliché par excellence. Peanuts a, depuis les années 1950, été publié dans 75 pays différents et dans 21 langues, pour plus de 350 millions de lecteurs quotidiens.

Et ainsi le destin de l’œuvre d’Edward Bulwer-Lytton fut scellé.

Certifiée «pire première phrase de tous les temps» par le Professeur Scott Rice du département de langue anglaise à l’université américaine de San José, elle devient en 1982 l’objet d’un concours de fiction. Dans la lignée des Gérard du cinéma, le Bulwer-Lytton Fiction Contest est une récompense littéraire d’un genre un peu particulier: qui parviendra à écrire «la pire première phrase de roman»?

Pas question ici de la débusquer dans des romans déjà publiés, mais de la créer. Ainsi, en 2016, c’est William Brockett, de Tallahassee en Floride, qui a remporté le prix (d’environ 150 dollars). Cet entrepreneur en bâtiment de 55 ans a imaginé cette ouverture de roman: «Même depuis le hall, l’odeur fortement nauséabonde me disait que la lueur terne couleur caramel de son bureau devait être due à une couche de nicotine de 10.000 cigarettess cuite sur une ampoule nue et suspendue à un fil effiloché depuis un plafond tâché d’eau.»

Vous ne l’avez probablement pas lue en entier, et ce n’est pas grave. Au cas où, la liste complète des gagnants se trouve ici. Vous pouvez aussi lire leurs œuvres ici. Pour autant, Edward Bulwer-Lytton ne saurait être réduit à sa seule formule.

La marque d'un génie

L’homme est d’abord connu pour sa politique dans l’Angleterre du début du XIXe siècle. Député, puis secrétaire d’État aux colonies, il se trouve régulièrement au cœur de plusieurs controverses –par exemple, lorsqu’il fait enfermer son ex-femme dans un asile psychiatrique pour l’empêcher de parler. De temps à autres, il lève le pied pour se consacrer à l’écriture. Un domaine où il n’est pas si mauvais. Le monde des livres retiendra de lui d’autres œuvres et d’autres phrases, telle que «La plume est plus forte que l’épée».

Son roman historique, Les Derniers Jours de Pompéi, sera adapté plusieurs fois au cinéma. En 2008, Henry Lytton-Cobbold, arrière-arrière-arrière petit-fils de Bulwer-Lytton, fut convié à un débat avec le Professeur Scott Rice, le créateur du concours de la pire première phrase. Pour la défense de son ancêtre, il dit: «Être la première personne à écrire un cliché est en soi la marque d’un génie». Et pourquoi pas ?

S’il n’est pas le premier, Bulwer-Lytton n’est en tous cas pas l’unique auteur à ouvrir le bal par un bulletin météo. Dans La Position du tireur couché, Jean-Pierre Manchette commence par exemple par «C’était l’hiver et il faisait nuit.». Plus culte, dans son livre 1984 George Orwell débute ainsi: «C’était une journée d’avril froide et claire.»

Les manuels d’écriture ne sont pas hypocrites. Tous précisent, quelque part entre les lignes, que les règles sont faites pour être transgressées. Julia Cameron, l’auteure du bestseller Libérez votre créativité, l’admet elle-même: «Je commence toujours par la météo, car le temps qu’il fait est la première chose que je note en me levant le matin.». Et c’est ce que nous avons encore en commun avec l’Angleterre du XIXe siècle.

Elise Costa
Elise Costa (80 articles)
Journaliste
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