Culture

Parlez-vous le français comme un vieux riche blanc?

Marie Kock et Stylist, mis à jour le 22.05.2017 à 11 h 07

Accent ou pas accent, telle est la question.

Perla Nation est une fille sympa. Elle n’est pas allée voir Rogue One, le dernier Star Wars, avec ses copains le jour de sa sortie. Non, elle a attendu que son père, un jardinier qui a quitté Guadalajara au Mexique au début des années 1980, puisse l’accompagner. Pas parce qu’il en avait quelque chose à carrer de Star Wars, mais parce qu’elle savait que l’un des acteurs principaux, Diego Luna, avait gardé son accent mexicain. Et pas pour jouer un dangereux membre de gang ou un dealer complètement loco, mais un des héros de la rébellion.


Brave fille: cet accent, c’est exactement ce qui a mis son père sur le cul. Une réaction que Nation a racontée sur son Tumblr et qui est devenue virale: partage sur les réseaux, reprise par CNN et réponse de Diego Luna lui-même sur Twitter («très ému en lisant ceci»).


En plein début de la présidence Trump et de sa valorisation du vieux riche blanc, le père de Perla n’est pas le seul à être reconnaissant à Diego Luna d’avoir gardé son accent dans un blockbuster américain. De nombreux Latino-Américains l’ont remercié sur les réseaux avec des messages comme: «Pour tous ceux d’entre nous qui ont un accent quand ils parlent anglais, merci et félicitations.»

«Quand il y a une trop grande coercition pour l’uniformisation, trop de xénophobie, cela provoque forcément une réaction des gens qui, à un moment donné, revendiquent leur légitimité à parler, analyse Philippe Blanchet, spécialiste de sociolinguistique et auteur de Discrimination: combattre la glottophobie. En sociologie, c’est ce qu’on appelle le retournement du stigmate: on vous a stéréotypés, les personnes revendiquent le stéréotype pour renvoyer le stigmate.»

Et si les accents sont en train de faire leur coming out, c’est qu’ils ont beaucoup à dire sur notre époque.

Erreur de casting

«J’aurais bien aimé prendre l’accent polynésien, mais comme c’est un film destiné à toute la francophonie, souvent, ils préfèrent un accent neutre, expliquait Anthony Kavanagh, l’une des voix françaises de Vaiana, comme ça, tout le monde est content.» Tout le monde? Pas vraiment. Dès la diffusion du teaser du dernier Disney en français (dont l’action se passe en Polynésie), de nombreux internautes se sont indignés de la disparition de l’accent polynésien dans la VF alors qu’aux États-Unis, ils avaient quand même fait l’effort de donner le rôle de Maui à Dwayne Johnson, qui est demi-samoan, et celui de Moana à l’actrice hawaïenne Auli’i Cravalho.


Un lobbying qui a payé puisque Disney a promis une prochaine version avec l’accent polynésien (une fois que tout le monde aura vu le film mais bon, passons…). La firme, souvent clashée pour sa vision du monde en blanc et blanc, n’a pas fait la même erreur pour Coco. Le prochain Pixar, qui a lieu pendant le Día de los Muertos, aura un casting vocal entièrement latino (dont Gael García Bernal).

«On s’est retrouvé avec un incroyable mélange de gens, certains de Mexico, d’autres de L.A.», a déclaré le réalisateur Lee Unkrich à Entertainment Weekly. Parce que c’est bien de ça qu’il s’agit: montrer que l’on peut parler la langue d’un pays en venant d’un autre.


 

«Revendiquer son accent, c’est une façon d’affirmer qu’on a une identité plurielle et pas une identité unique, rappelle Philippe Blanchet. Ces populations prennent conscience des renoncements qu’ils ont acceptés et réexaminent leur position.»

Et dans un monde de plus en plus globalisé, la position qui est demandée à ceux qui sont nés quelque part (interlude karaoké), c’est l’uniformisation. C’est ce dont a témoigné en mars dans le Daily Trojan, le journal étudiant de l’université de Southern California, Terry Nguyen. Née à Westminster de parents vietnamiens, elle a grandi dans le quartier de Little Saïgon en parlant anglais avec un fort accent du sud du Vietnam, là où c’était accepté. Mais quand elle a changé de quartier, son «viet-glish» n’était plus le bienvenu et provoquait des «micro-agressions raciales» tout en lui appliquant de facto le «foreigner label».

Mythe de la pureté

En décembre 2016, Yann Moix a réussi à dire deux énormités en une seule phrase (on le sait bon à ça, mais quand même quel talent). Dans «On n’est pas couché», il s’en est pris à l’«accent pourri» de Cristina Córdula alors qu’elle vit «en France depuis trente ans».


Première absurdité: reprocher à la Damidot du vêtement d’avoir gardé des intonations brésiliennes alors qu’elle a eu assez de temps pour parler un français pur. «C’est un processus d’assimilation demandé aux francophones, explique Philippe Blanchet. On reproche aux gens de ne pas s’intégrer, de vouloir encore être les deux, comme s’il fallait maintenir une homogénéité nationale. Or le mythe d’une pureté linguistique, car c’est un mythe, peut vite dévier sur celui de la pureté ethnique.»

Córdula a mal choisi son pays de cœur parce que c’est justement en France que cette notion est particulièrement forte. À l’inverse des États-Unis qui refuse la notion de langue nationale, c’est sur le français que s’est construit l’idée d’une nation unifiée dans notre pays. Dès la création de l’Académie française au XVIIe siècle, mais surtout après la Révolution française, il y a eu une chasse aux accents et aux dialectes régionaux. Aujourd’hui encore, ces accents sont priés de ne pas s’exprimer dès lors qu’il y a un enjeu (c’est-à-dire dès que vous ne concourez pas à la prochaine saison des« Cht’is vs les Marseillais»).

«Dans les écoles de journalisme, les élèves sont enjoints à gommer l’accent, rappelle Philippe Boula de Mareuil, chercheur en linguistique au CNRS. On ressort toujours l’exemple de Jean-Michel Aphatie qui, en plus, est un journaliste politique. Mais c’est l’exception qui confirme la règle. Les rares journalistes à avoir un accent sont cantonnés à la gastronomie, au sport ou à la météo.»

Seconde absurdité proférée par Yann Moix : porter un jugement esthétique («pourri», donc) sur l’accent de Córdula. En 2015, une étude du site d’apprentissage Babbel nous apprenait que 37,4 % des 1.400 personnes interrogées à travers le monde trouvaient que l’accent français était le plus sexy. Le chinois et le turc n’atteignaient même pas les 1 %.

«Or, il n’existe pas de règles phonétiques objectives pour déterminer ce genre de choses, rappelle Philippe Boula de Mareuil. Un accent chantant, par exemple, pourrait être défini comme celui qui comporte plus de mouvements mélodiques. Mais en réalité, c’est complètement subjectif. Si on trouve l’italien joli et l’allemand moche, c’est surtout à cause du poids de l’Histoire et des clichés.»

Le poids des clichés, c’est aussi ce qui a créé une polémique en mars dernier quand Channel 4 a sous-titré dans un docu des musulmans qui parlaient anglais avec un fort accent. Mais celui de Birmingham. Oups.

Voix intérieure

«Posh» n’est pas seulement le surnom d’une des Spice Girls. C’est aussi un verbe qui veut dire embellir, rendre chic. C’est ce qui a été demandé aux profs stagiaires britanniques qui ont l’accent du Nord, selon un article du Telegraph daté de mai 2016. L’administration les a priés d’adopter l’accent de la reine, qui faisait quand même moins popu. Car la discrimination de l’accent cache souvent celle de classe.

«Il est plus facile de coller une étiquette à un accent régional qu’à une classe sociale, rappelle Philippe Boula de Mareuil. Il y a eu, par exemple, toute une mythologie autour de l’accent du Havre alors que c’était seulement celui des dockers. Et puis l’accent marque aussi la ruralité. En roulant les “r”, pas besoin de savoir vraiment d’où ça vient pour le catégoriser comme un accent paysan.»

Au cinéma, c’est d’ailleurs sur ce critère que l’on «traduit» les accents. «Dans Inglourious Basterds, par exemple, l’accent populaire du sud des États-Unis du personnage joué par Brad Pitt a été traduit par un français rural, explique Philippe Blanchet. Pourtant, on ne doublait pas auparavant l’accent en fonction d’une classe sociale mais d’une région. À la grande époque du cinéma italien des années 1950, les films étaient systématiquement doublés avec l’accent provençal.»

Un amalgame qui n’est pas sans conséquence sur l’identité. Les profs britanniques à qui on a demandé de gommer leur accent du Nord expliquaient ainsi qu’ils avaient le sentiment d’avoir perdu leur «vraie voix» tout en trouvant irréconciliable le fait de gommer leurs origines et celui d’encourager les élèves à être eux-mêmes.

Cette «vraie voix», c’est aussi celle que tente de trouver Timothy Evans, héros de la série Rillington Place, qui passe du cockney à l’accent gallois au gré de ses changements identitaires. Ou celle du héros de Legion qui, en pleine crise schizophrène, donne un accent britannique à son moi rationnel; ou encore celle de Pierric Bailly, qui reprend l’accent du Jura à la mort de son père dans son dernier livre, L’Homme des bois. Une fluidité qui rappelle celle qu’ont réussi à gagner les questions de genre qui se libèrent peu à peu de la binarité fille-garçon, et qui peut même aller jusqu’à créer sa propre norme.

Ce premier pas vers un accent libéré des contraintes et des standards, c’est étonnamment peut-être bien Lindsay Lohan qui l’a fait. Fin 2016, elle a pris un accent qui sortait de nulle part, baptisé «Lilohan» et dont elle a expliqué au Daily Mail qu’il s’agissait d’un «mélange de toutes les langues que je peux comprendre ou que j’essaie d’apprendre». Elle devient la risée d’internet. Sauf qu’au milieu des railleries, Tory Higgins, prof de psychologie de la Columbia University a proposé au New York Post une autre hypothèse: sa bascule vers le Lilohan pourrait être un prolongement de sa prise de conscience politique (elle venait notamment de prendre position sur la crise des réfugiés syriens). 

« Il y a, après tout, des Américains qui sont mal à l’aise avec l’Amérique et ce qu’elle est en train de faire à l’échelle mondiale (…) et préfèrent se définir comme “quelqu’un appartenant au monde”. Une forme d’esperanto de l’accent, qui donnerait la liberté de parler d’où on veut.» Et de ne pas se taper ces débats pénibles sur la clause Molière (dont on vous rappelle que si on devait parler comme lui, ce serait avec l’accent du Languedoc). 

 

Marie Kock
Marie Kock (21 articles)
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Mode, culture, beauté, société.
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