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À quel moment Jean-Vincent Placé est-il devenu un mème français?

Grégor Brandy, mis à jour le 01.06.2017 à 11 h 05

Après chaque élection ou remaniement, internet s'amuse à imaginer les techniques utilisées par le sénateur pour obtenir un ministère ou un secrétariat d'État.

Jean-Vincent Placé aux universités d'été du PS, à La Rochelle, le 29 août 2014 | XAVIER LEOTY / AFP

Jean-Vincent Placé aux universités d'été du PS, à La Rochelle, le 29 août 2014 | XAVIER LEOTY / AFP

«Jean-Vincent Placé décide d’avaler les clés de son ministère pour ne pas avoir à les rendre.» Ce (faux) article article du site parodique Le Gorafi publié le 15 mai dernier n'est pas le premier à se moquer de l'ambition tenace de Jean-Vincent Placé. Au jour de la passation de pouvoir entre les ministres de Bernard Cazeneuve et ceux du gouvernement d'Edouard Philippe, le sénateur écologiste n'avait pas sa place. Et pourtant, Twitter avait presque tout essayé.

Sur le réseau social, la blague dure depuis des années: à l'arrivée d'un nouveau gouvernement, ou avant un remaniement, les internautes qui suivent la vie politique (et les autres) s'amusent de l'ambition affichée de Jean-Vincent Placé, toujours à la recherche de «responsabilités». Depuis l'élection d'Emmanuel Macron, le 8 mai dernier, des centaines de photos, photomontages et blagues ont été publiés à propos de l'ancien sénateur prétendument en train d'essayer de récupérer le poste de Premier ministre, ministre ou de secrétaire d'État au sein du gouvernement.  

Au début des années 2010, Benjamin Lancar avait longtemps fait rire la twittosphère française, mais le jeune homme n'avait pas le même poids politique. Ancien président des Jeunes Populaires, et conseiller régional d'Île-de-France, il a tout plaqué fin 2012, pour entrer à l'ENA. Depuis, personne n'a vraiment pris la relève. Certes, Nadine Morano a longtemps suscité les moqueries, mais pas de quoi devenir un mème: cette figure, cette image que l'on détourne à l'envi. Mais c'était avant Jean-Vincent Placé.

A quel moment l'écologiste a-t-il donc commencé à intéresser les internautes toujours enclins à faire une bonne blague? En remontant le temps, et surtout grâce aux fonctions de recherches de Twitter, il semble que les premières traces de cette tradition datent de 2012, peu après l'élection de François Hollande. Quelques heures après l'annonce des premières estimations et de la victoire du candidat socialiste sur Nicolas Sarkozy, celui qui est alors président du groupe écologiste au Sénat se montre au milieu des proches du futur président de la République, comme le note alors Le Lab:

«S'afficher ainsi sur les images de la victoire est peut-être pour Jean-Vincent Placé une façon de tenter de sauver son pacte PS-EELV. Malgré le tout petit score d'Eva Joly au premier tour: 2,31%. Au-delà du pacte, cette omniprésence de Jean-Vincent Placé est aussi une façon pour lui de se positionner pour un ministère. Le numéro 2 du parti écolo assumait ainsi dans un entretien à France Soir au lendemain du premier tour: “Si d'une part on gagne le 6, et d'autre part mon parti décide de participer au gouvernement, je fais partie de ceux qui souhaitent exercer des responsabilités, bien sûr.”»

Placé mais pas gagnant (LOL)

Et ses ambitions vont se confirmer un peu plus au fil des jours en ce mois de mai 2012. Il sera ainsi le seul écologiste à être présent à l'Élysée pour l'investiture du nouveau président. S'ajoutent à cela les multiples passages télé et radio. Une partie d'internet, et certaines figures écologistes et socialistes, un peu énervées par ses manœuvres et ses ambitions ministérielles un peu trop évidentes, décident alors de prendre les choses en main.

Dans les premières heures d'existence du mème, il est fort probable que son nom de famille joue un rôle dans la propagation des moqueries. On trouve ainsi plusieurs jeux de mots à base de «Placé, mais pas gagnant», ou de tentatives de «placement» au sein du prochain gouvernement.

Avant même les premières nominations, Jean-Vincent Placé le reconnaîtra lui-même: à la chasse aux portefeuilles, les écologistes en ont trop fait. Quand le premier gouvernement de Jean-Marc Ayrault est donc annoncé, le 15 mai 2012, avec deux Verts (Cécile Duflot et Pascal Canfin) en son sein, mais pas Jean-Vincent Placé, internet choisit d'en rigoler.

Une ambition pas au goût de tous

Depuis, la situation a empiré pour le sénateur. Sébastien Tronche, journaliste au Lab d'Europe 1, avance plusieurs facteurs expliquant la diffusion du mème et sa viralité: tout d'abord cette ambition clairement assumée, (même s'il rejette les accusations d'«arrivisme») et ses revirements entre critiques du gouvernement et appels du pied.

Quand il annonce avoir «toujours été [centriste]» dans une interview à France Info, en mars 2016, il reçoit ainsi une nouvelle volée de bois vert de la part d'internautes y voyant une nouvelle preuve de son opportunisme, même si certains soulignent qu'il n'a «jamais été d'extrême gauche, donc se dire centriste est plutôt cohérent».

Pour l'ambition, il suffit de se plonger dans ses interviews: on y trouve régulièrement quelques phrases qui disent parfaitement et ouvertement son ambition politique, et son absence de mesure sur le sujet. Dans un article du Monde publié avant son entrée au gouvernement, le journaliste Olivier Faye avait retrouvé une interview diffusée sur Public Sénat, où le sénateur affirme avoir toutes les qualités pour faire partie du gouvernement.

«“J’ai un savoir-faire, c’est utile. Dans la rue, les gens me disent bonjour monsieur le ministre. Ils auraient du mal à citer dix membres du gouvernement. Il faut de la prétention pour être responsable politique. Je considère que j’ai les qualités pour être au gouvernement de la France, je ne fais pas semblant. La capacité de négociation qu’on me prête, c’est utile.»

«J'assume cette ambition clairement», nous explique-t-il aujourd'hui par téléphone. «Je ne vois pas pourquoi on ferait de la politique pour ne pas être élu et ne pas exercer de responsabilités. Les autres sont sûrement hypocrites. Souvent, on me dit que j'ai une image d'opportuniste, alors qu'il n'y a pas plus fidèle et loyal que moi. Je suis probablement responsable d'avoir suscité une image aussi éloignée de ce que je suis réellement.»

On arrête difficilement une telle ambition. Pour essayer de récupérer un maroquin, Jean-Vincent Placé a tout tenté (ou presque), se souvient Sébastien Tronche.

«Il a commencé par critiquer le gouvernement au début, n'étant pas lui-même dans les quelques écologistes qui y étaient. Et puis quand il a vu sa chance s'éloigner, il est devenu de plus en plus laudateur du gouvernement, et de François Hollande. Quand les Verts ont décidé de partir, il s'est dit qu'il venait de laisser passer sa chance, et il a fait péter les Verts pour avoir la chance d'avoir son maroquin d'ici la fin du quinquennat.»

«J'ai compris ce qu'était un buzz»

Mais toutes les personnalités politiques en France ne sont pas devenues des mèmes, simplement parce qu'elles affichaient leurs ambitions. En plus de certains facteurs que l'on ne comprendra jamais vraiment, il faut se pencher sur certains éléments qui ont marqué l'histoire du Twitter politique français, et dans lesquels Jean-Vincent Placé a eu une place à part. Sébastien Tronche retient ainsi une photo, publiée par le sénateur le 14 août 2013, en train de tenir un bar «de 47 centimètres».

Internet rigole, détourne la photo, fact-checke la taille du poisson, face à un ministre qui n'en démord pas –en continuant d'assurer que sa prise faisait bien 47 centimètres– et rend toute l'histoire plus comique encore. Avec cette première photo, Jean-Vincent Placé sort du monde purement politique pour devenir un personnage d'internet, et il gagne en notoriété. Celui qui est alors sénateur se souvient de l'histoire:

«Je poste la photo, et ça a fait un buzz...! Incroyable! J'ai compris ce qu'était un buzz. Je n'étais pas du tout là-dedans, donc je trouvais ça marrant. Je m'étais dit que ça allait tourner autour de mes proches, et en réalité, c'est invraisemblable à quel point ces choses-là peuvent prendre. À la fin, il y même eu un article du Figaro.fr, créé le 14 août au soir, franchement. C'était titré: Jean-Vincent Placé pêche le bar. C'est incroyable.»

Mais, cette photo n'est pas la seule avec laquelle le sénateur écologiste fait parler de lui. En 2015, le magazine féminin Marie Claire demande à plusieurs personnalités de poser avec une poule pour dénoncer le sexisme. Mais la seule photo qui fait marrer internet, c'est celle de Jean-Vincent Placé qui ne sait pas pourquoi.

«C'est débile ce truc. En 36 heures, c'est arrivé sur les plateaux de BFM et d'iTélé. On a demandé à Laurence Parisot ce qu'elle en pensait. Elle est passée pour parler d'économie, et les mecs sont arrivés sur la poule. Le 8 mars. On est chez les barjos.»

Pour Sébastien Tronche, «c'est l'ensemble de ce contexte, de cette ambition assumée et parfois maladroite, et ces deux photos qui ont réussi à créer cette popularité».

La même blague à chaque remaniement

Cette combinaison lui accorde une place à part au sein du Twitter français, qui n'oublie pas ses ambitions à chaque remaniement. Et le fait qu'à chaque fois, il ne fasse pas partie des nouveaux membres du gouvernement donne un aspect encore plus comique à toute cette histoire, explique le journaliste du Lab.

«C'était un peu lui le dindon de la farce. En 2012, il espérait entrer au gouvernement et il s'est fait avoir. Puis il a émis des critiques pour montrer qu'il n'était pas content. Quand les écolos ont commencé à s'éloigner avec l'arrivée de Manuel Valls, il s'est dit qu'il avait peut-être laissé passer sa chance, et s'est mis à soutenir François Hollande, devenant le plus hollandais des écologistes.»

Voici, par exemple, des tweets publiés à chacun des remaniements ministériels, entre juillet 2013, et janvier 2016.

«Ça me fait plutôt rigoler»

Jean-Vincent Placé nous assure qu'il est au courant du phénomène, mais que ça ne l'affecte pas beaucoup. Il trouve cela «un peu ridicule», même s'il admet qu'il y a peut-être une part de vérité qu'il est «prêt à assumer».

«C'est vrai qu'il y en a des bons. Ça me fait plutôt rigoler. J'ai beaucoup de recul par rapport à moi-même. Ça ne me dérange pas qu'on rie de moi quand c'est drôle. Ce que je n'aime pas, c'est quand c'est injurieux, raciste, ou diffamatoire.»

Il faut dire, qu'au-delà des blagues, l'ancien secrétaire d'État subit régulièrement des attaques sur les réseaux sociaux, de la part de personnes appartenant à l'extrême gauche, assure-t-il, mais aussi de certaines venant de l'extrême droite.

«La fachosphère cogne dur. Il y a tout un côté raciste dans ce camp politique. Sur le net, ils sont très forts, très organisés, et se relaient beaucoup. Parfois les gens me demandent ce qui se dit et je leur montre les dix derniers messages que j'ai reçus. Et on voit des comptes avec quatre abonnés et la tête de Charles Martel et le drapeau tricolore.»

En observant les internautes qui parlent de lui sur internet, on trouve ainsi quelques tentatives de blagues racistes. En 2013, celui qui était alors président du groupe écologiste au Sénat, et l'un des cadres d'Europe Écologie-Les Verts expliquait avoir été victime de racisme au cours de sa carrière politique:

«Je vois bien ceux qui pensent que l'Asiatique est fourbe... Alors que s'il y a un mec qui est franco, c'est bien moi! [...] Si des gens pour des raisons X ou Y n'aiment pas mes idées ou ma personne, c'est tout à fait légitime de leur part, c'est autre chose. À la fin, forcément, ça fait du monde.»

Il est cependant compliqué de déterminer si ce cliché a joué un rôle (ou non) dans l'émergence du mème.

Le bout du tunnel

En février 2016, le sénateur écologiste aurait pu tous les faire taire. Avec le départ de Laurent Fabius au Conseil constitutionnel commence un grand jeu de chaises musicales: certains préfèrent profiter de l'occasion pour partir, d'autres intègrent le gouvernement. Parmi ces derniers, Jean-Vincent Placé, qui passera la fin du mandat de François Hollande au poste de secrétaire d'État chargé de la Réforme de l'État et de la Simplification. Mais, même à son heure de gloire, des petits malins ont trouvé de quoi se moquer de lui.

Certaines archives sont ressorties par les internautes. Comme celle datant d'octobre 2011, où le désormais secrétaire d'État assurait qu'il ne devrait pas obtenir autre chose qu'un poste de ministre.

«Vous auriez déclaré ne pas vouloir être secrétaire d'État, déclarant: “Maman va penser que je fais le courrier!”
– Oui, c'est vrai! (rires)

– Donc pas de secrétariat d'État?
– Non. D'ailleurs, la tradition française veut que, quand on a été président d'un groupe parlementaire, on n'obtienne pas moins qu'une fonction de ministre…»

L'ancien secrétaire d'État explique que ça ne l'a pas touché. Au téléphone, il nous assure, que ça l'indiffère, puisqu'il ne connaît pas «ces gens, souvent sous pseudo», tout en indiquant ne pas avoir de mépris pour eux.

Pas de répit

On aurait pu penser qu'internet s'arrêterait là, qu'une fois son objectif atteint, on passerait à autre chose. Mais, même après sa nomination au gouvernement, les moqueries n'ont pas cessé, et certains ont tenu à l'envoyer dans le gouvernement du futur Premier ministre d'Emmanuel Macron. Pourtant, Jean-Vincent Placé l'assure: il n'a pas couru après une place dans le gouvernement d'Edouard Philippe. Il ne faisait pas partie des soutiens initiaux du nouveau président.

«J'ai voulu être ministre de Manuel Valls et de François Hollande. Ce sont des gens que j'apprécie, que je respecte, dont la ligne politique me va. Il y avait la COP21, et plein de choses que je voulais faire. Je n'ai jamais demandé quoi que ce soit à Emmanuel Macron. Dans ce quinquennat, je ne pense pas avoir vocation à être au gouvernement. Je n'avais pas non plus cherché à rentrer dans un gouvernement sous Nicolas Sarkozy.»

Certains internautes n'étaient pas du même avis. Sur Twitter, entre l'élection d'Emmanuel Macron, et la nomination des membres de son gouvernement, on a pu voir des centaines de blagues sur le sujet. Pour Sébastien Tronche, c'est cependant assez logique que le mème ne soit pas mort avec sa nomination au poste de secrétaire d'État, en février 2016.

«Je pense tout d'abord que le personnage politique est assez marrant. Ce personnage a créé un mème, qui a rendu le personnage politique encore plus marrant, et l'on souligne donc encore plus ses incohérences, ses mauvais pronostics. Jean-Vincent Placé est devenu un personnage, au-delà de la personnalité politique.»

Pas de récupération

Cette visibilité peut parfois avoir un effet bien plus positif que négatif. Comme le notait justement Le Monde après le bad-buzz de Jean-Christophe Cambadélis, seul sur sa palette rouge, que son équipe de campagne a ensuite vite tenté de récupérer, «les mèmes sont des objets à signification que la politique tente de récupérer pour en faire des outils, avec le but qui a toujours été celui des campagnes politiques: interpeller, possiblement intéresser, taper virtuellement sur l’épaule, même quémander un peu de temps d’attention aux électeurs constamment connectés». En somme, en politique, «toute viralité est bonne à prendre». Pourtant, certains hommes politiques, comme l'ancien secrétaire d'État, affirment ne jamais avoir tenté de récupérer quoi que ce soit, ou tenté de jouer à ce jeu.

«Tout le monde me dit de retravailler mes profils sur les réseaux sociaux, mais ça ne m'intéresse pas. Courir après ces gens-là ne sert à rien. [...] Je ne sais pas si ça aide à renforcer ma visibilité. Je ne cherche pas à faire ça. C'est terrible ce contraste entre “les vrais gens” et les histoires des réseaux sociaux. Il doit y avoir 1% des gens dessus. Alors oui, ça joue dans les médias, et ça influe l'image que l'on a. Mais ça n'a pas trop d'importance pour moi. Ça a une influence sur les investitures. Lorsque c'est bien structuré comme avec Macron ou Mélenchon, ça a beaucoup d'importance. Comme je ne cherche pas à devenir président de la République, et que je ne me sens pas obligé de formater mon image, je préfère que les gens voient qui je suis. Quand ils me rencontrent, ils me disent que ça n'a pas grand chose à voir avec ce qu'ils lisent sur les réseaux sociaux ou dans les émissions satiriques. Donc c'est du bonus. C'est négatif quand ça touche mes proches, en revanche.»

Le mème qui s'est développé autour de Jean-Vincent Placé a ainsi apporté une nouvelle forme de notoriété à l'homme politique. Aujourd'hui, même s'il venait à quitter ce milieu, et alors qu'il n'a pas été un acteur majeur du dernier quinquennat, il y aura toujours un internaute pour se souvenir de lui et demander s'il n'est pas intéressé par une petite place au gouvernement. Parce que, même s'il n'arrive pas à l'intégrer, Jean-Vincent Placé finira toujours par se faire une petite place dans votre timeline.

Grégor Brandy
Grégor Brandy (426 articles)
Journaliste
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