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Finis les horaires de bureau, les fonctionnaires belges choisissent de plus en plus le télétravail

Jacques Besnard, mis à jour le 22.05.2017 à 6 h 01

Pour lutter contre le stress et le burn-out, l'État belge encourage les fonctionnaires du pays à travailler partiellement à domicile. Un système qui présente des avantages, mais attention aux affres de l'hyperconnexion.

Home office... at work? | deldevries via Flickr CC

Home office... at work? | deldevries via Flickr CC

En Belgique, on les appelle les navetteurs, ils sont 340.000 à venir travailler à Bruxelles le matin et à repartir le soir même. Si vous passez par la capitale aux heures de pointe, vous ne pourrez pas les rater, ils klaxonnent dans les embouteillages qui font de Bruxelles une des villes les moins fluides d'Europe, ou marchent avec hâte dans les couloirs des différentes gares. Dans une ville qui compte 1.183.545 million d'habitants, on vous laisse imaginer le bazar. 

Eric Delcommune est l'un d'entre eux. Lorsqu'il se rend de son domicile liégeois jusqu'à la tour en verre qui sert de siège au ministère belge des Finances à côté du World Trade Center (belge donc), c'est tout sauf une partie de plaisir: une heure et demie de galère pour effectuer le trajet en train de la cité ardente jusqu'à la porte de son bureau. Mais c'est moins le cas aujourd'hui car, depuis plus d'un an, cet expert administratif a fait le choix du télétravail. 

«Lorsque je travaille à Bruxelles, je pars pour onze heures loin de la maison. Mes clients, ce sont mes collègues puisque je suis gestionnaire de ressources humaines. Que je sois chez moi ou à Bruxelles, je peux faire quasiment les mêmes tâches. Lorsqu'ils ont besoin de documents sur la législation en vigueur, je suis là pour les servir et tout est quasiment en ligne. Chez moi, je m'installe dans ma véranda, je profite du soleil et du jardin. C'est une bonne chose pour ma santé mentale et physique. Je ressens moins de fatigue et  je suis moins stressé vu que n'ai plus ce temps de transport.»

«Un gros avantage pour la vie privée»

Comme lui, dans la fonction publique belge, ils sont de plus en plus nombreux à avoir choisi de travailler chez eux qu'ils soient statutaires ou contractuels. Depuis un arrêté de 2006, ils y étaient autorisés sur une base régulière, un autre texte datant de 2011 a fortement changé la donne puisqu'il permet aux fonctionnaires de travailler occasionnellement ailleurs qu'au bureau. Cela fonctionne apparemment bien puisque plus de 18.000 fonctionnaires fédéraux ont opté pour le télétravail une à trois fois par semaine en 2016. Ils n'étaient que 1.790 cinq ans auparavant.

Au sein du SPF Finances, le ministère belge des Finances, le phénomène est très présent à en croire les chiffres fournis par Christophe Vanderschueren, chef du Centre d'expertise Conditions de travail au sein de cette administration, et donc chargé de gérer la flexibilité des travailleurs. Selon lui, 59% des collaborateurs (13.029 des 22.062 agents) ont utilisé le télétravail au moins une journée l'an passé, contre 20,5% (4.862 des 23.672 agents) en 2013. 

«On a beaucoup communiqué sur le sujet. Ce plan de télétravail, on l'a initié en 2012 car on pense, qu'en tant qu'organisation, on a le devoir de donner de la flexibilité aux gens. Qu'ils puissent décider où ils veulent travailler et quand. C'est pour cette raison qu'on a fourni à tous nos agents un ordinateur pour qu'ils aient la possibilité de travailler chez eux.» 

Aux oubliettes, donc, les pointeuses et les horaires fixes. Les fonctionnaire doivent désormais travailler 7 heures et 36 minutes quotidiennement avec la possibilité d'adapter leur emploi du temps. Ce mardi matin, Alex Neys, fonctionnaire au service rémunération du SPF finances, qui travaille deux jours par semaine loin du bureau, a pu, par exemple, se rendre chez le dentiste pendant une heure entre deux dossiers. 

«C'est un gros avantage pour la vie privée. Par exemple, je ne dois pas réveiller mes enfants plus tôt pour les amener à l'école et je vais les rechercher dès qu'ils ont fini. Je rattrape les heures en travaillant plus tard.» 

Il y a néanmoins deux contraintes. Tout d'abord, le télétravail ne doit pas représenter plus des 3/5 du temps de travail total des agents. Une limite parfaite pour Eric Delcommune qui utilise justement la durée maximale autorisée.

«Je n'aimerais pas être tout le temps chez moi car je pense, sinon, qu'on est coupés de la réalité. On a besoin parfois d'un feedback du chef et d'un lien avec les collègues, car il y a aussi un besoin d'échanger.»

De même, il est nécessaire que le supérieur hiérarchique donne son accord au préalable. «Les cadres moyens doivent supporter le projet, ils valident ces demandes ou pas en fonction du poste, du travailleur et du type de travail à faire», assure Christophe Vanderschueren.

Moins d'absentéisme ?

N'allez pas penser que les boss «fliquent» pour autant tous les soirs les agents. «Ils doivent se mettre d'accord sur les objectifs à obtenir mais on ne fait pas du micromanagement, on demande aux chefs d'avoir une vision à long terme. On a formé les dirigeants dans ce sens car c'est différent de diriger une équipe à distance. C'était important de changer les mentalités.»

Une pomme, une cigarette, dix minutes de télé, cinq minutes de Facebook, la fascination d'une mouche qui vole, une vidéo sur Youtube... Les procratinateurs savent pourtant qu'il n'est pas forcément toujours évident de se motiver quand on est seul face à son écran. Alex Neys, pense au contraire que le fait de travailler à distance lui permet d'être plus productif en évitant les plaintes de José et les blagues potaches de Jean-Paul à la machine à café.

«Certains jours, j'ai besoin de calme pour des travaux qui demandent plus de concentration. Par exemple, pour vérifier les chiffres d'un tableau, effectuer un travail plus long. Je suis, du coup, plus tranquille en le faisant chez moi.»

A l'heure où, paraît-il, le stress est le mal du siècle et où 80.000 Belges sont en burn-out chaque année, le télétravail présente à première vue pas mal d'avantages et notamment en si l'on regarde les chiffres de l'absentéisme, selon le ministère des Finances.

Le graphique ci-dessous montre ainsi, selon les années, l'évolution du taux d'absentéisme dans le secteur privé (gris), dans la fonction publique fédérale (orange) et au ministère des Finances (bleu). 

Crédit: Ministère des Finances belge

S'il n'est pas évident de prouver qu'il y a forcément une corrélation entre la mise en place du télétravail et les chiffres avancés par l'administration, pour Christophe Vanderschueren, il ne fait aucun doute que la flexibilité a une influence sur ces chiffres. «On voit la courbe qui baisse à partir de 2011, il y a pour moi clairement un impact.»

Alex Neys fait le même constat et explique que travailler à domicile l'encourage à bûcher plutôt qu'à poser un jour de congé. 

«Si je suis légèrement malade,  je peux travailler de chez moi et faire les choses les plus urgentes. Par le passé par contre, j'aurais hésité avant de sortir dans le froid et d'endurer deux trajets d'une heure et demie.»

Un nécessaire droit à la déconnexion

Le télétravail serait-il pour autant un remède au burn-out? Pas si évident, l'Organisation internationale du travail (OIT) vient de sortir un rapport pour alerter les salariés quant aux dangers que peut entraîner le fait de travailler loin du bureau. Roland Vansaingele, secrétaire général du syndicat CGSP AMiO (administration et ministères), a lui même travaillé au SPF Finances et prévient:

«Une des dérives qui a été relevée dans ce rapport, c'est que, dans certains cas, il n'y a pas de rupture claire et nette entre la période de travail et la vie familiale. Garder ses enfants en travaillant, ça semble sympathique mais l'enfant peut être frustré car on ne s'occupe pas suffisamment de lui et vice versa, le travail ne sera peut-être pas tout à fait optimal.»

Cette mince frontière n'a pas été facile à gérer au départ pour Alex Neys qui avait transféré sa ligne professionnelle sur son téléphone portable. À l'époque, il a été régulièrement contacté par certains collègues en dehors de ses horaires et même le week-end. Le Wallon a finalement décidé de totalement déconnecter après avoir fini sa journée. C'est le cas aussi de son collègue Eric Delcommune qui a fait du droit à la déconnexion une de ses maximes:

«Je crois que ceux qui risquent d'être hyperconnectés sont ceux qui n'ont pas confiance en leurs capacités. Il faut de l'autodiscipline. Dans les deux sens. Il faut se dire en début de journée: “Je suis à la maison mais je suis au travail” et pareil une fois que c'est terminé, j'ai atteint mes objectifs, je dois couper. Les problèmes que je rencontre au travail restent au travail, les problèmes de la maison restent à la maison, même si mon lieu de travail est ma maison.» 

Compris les workaholics? En France, le décret d'application permettant le télétravail des fonctionnaires est paru en février 2016

Jacques Besnard
Jacques Besnard (59 articles)
Journaliste
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