France

Alain-Michel Jucard, vrai vainqueur de la présidentielle

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 17.05.2017 à 6 h 01

Emmanuel Macron est l'un des héritiers autoproclamés de Rocard, et la droite a affirmé que peu de choses le séparaient de Juppé. Édouard Philippe est un juppéiste qui a commencé sa carrière politique comme militant rocardien. Leur duo concrétise le rapprochement entamé par les deux hommes eux-mêmes.

Michel Rocard et Alain Juppé lors de la remise du rapport sur le grand emprunt, le 19 novembre 2009. ERIC FEFERBERG / AFP.

Michel Rocard et Alain Juppé lors de la remise du rapport sur le grand emprunt, le 19 novembre 2009. ERIC FEFERBERG / AFP.

Retenez bien ce nom, il devrait avoir une influence majeure sur la politique française dans les prochains mois ou années: Alain-Michel Jucard. Soit la combinaison d'Alain Juppé et Michel Rocard, deux hommes qui ont en commun de s'être arrêtés à l'avant-dernière case de la marelle politique française mais dont les hommes, sinon les idées, occupent aujourd'hui l'Élysée et Matignon par procuration.

Désormais dominé par deux énarques (ce qui est plus rare qu'on ne le croit) âgés de moins de cinquante ans, le pouvoir s'est offert pour modèle deux autres qui étaient aux affaires avant l'euro. On connaît depuis longtemps les racines rocardiennes d'Emmanuel Macron, qui rencontra l'ancien Premier ministre au début des années 2000 et en fit le seul invité politique à son mariage, en 2007. Le nouveau chef de l'État est aussi juppéo-compatible: avant qu'il ne devienne un prétendant crédible à la présidence, l'ancien patron de Saint-Gobain Jean-Louis Beffa rêvait d'une «coalition rassemblant la gauche de la droite et la droite de la gauche avec Juppé à l’Elysée et Macron à Matignon» tandis que Jean-Pierre Raffarin estimait qu'il n'y avait «aucune incompatibilité» entre les deux hommes. Diagnostic qui peut se vérifier à la lecture d'un programme qui estimait notamment qu'«il n'y a pas de politique qui vaille sans responsabilité budgétaire».

Éphémère militant rocardien au début des années 1990, Édouard Philippe, lui, est passé de Rocard à Juppé sans oublier le premier: «Rocard [...] avait largement conditionné mon intérêt pour la vie politique et Juppé [...] est celui qui, pour moi, incarne le mieux ce que doit être un responsable politique et un président», racontait l'an dernier celui qui dresse aussi régulièrement l'éloge du modèle de Rocard, Pierre Mendès France.

Le «couple de l'année»

Jusqu'à la mort, le 2 juillet 2016, de l'ancien Premier ministre socialiste, lui et Juppé n'ont quasiment pas cessé de s'envoyer des fleurs, le premier qualifiant le second d'«homme sage, responsable et compétent, c'est déjà beaucoup», le second parlant avec humour de leur duo comme du «couple de l'année». Longtemps, ils se sont pourtant méconnus, même si l'actualité les a parfois placés face à face: de 1988 à 1991, quand Rocard était Premier ministre de Mitterrand, Juppé, en tant que secrétaire général du RPR, était chargé de mordre les mollets de la majorité, par exemple en parlant de «la gauche la plus pourrie du monde». Jusqu'à ce qu'à l'été 2009, Nicolas Sarkozy leur propose la coprésidence de la commission sur le grand emprunt créée pour répondre à la crise financière.

Voici réunis, selon les mots de Rocard, «deux vieux renards de la politique, respectés au nom de leur passé, riches d'une expérience très diverse, puissants de ce fait, dégagés tous deux des lourds appareils politiques auxquels ils ont tous les deux appartenu toute leur vie». La commission qu'ils président, où siège Édouard Philippe, alors directeur des affaires publiques d'Areva, décide notamment que le montant de l'emprunt sera de 35 milliards d'euros, là où Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, réclamait 100 milliards, et détermine son allocation, notamment centrée sur l'économie de la connaissance et l'environnement.

Avant cette première convergence, rocardisme et juppéisme avaient pourtant déjà connu un premier rapprochement lourd de sens. À l'occasion, signal pour l'avenir, d'un épisode qui avait fracturé la gauche: le «plan Juppé» de l'automne 1995, qui prévoyait des économies dans les dépenses de santé, l'alignement du régime de retraite du public sur celui du privé et la fin des régimes spéciaux. Alors que des grèves et des manifestations gigantesques contestent le Premier ministre, une partie de la «deuxième gauche» et de ses satellites le soutiennent, à l'image de la CFDT de Nicole Notat (aujourd'hui citée comme ministre potentielle du gouvernement Philippe), de la revue Esprit, du sociologue Alain Touraine ou de l'ancien ministre de la Santé Claude Évin, tous deux rocardiens. Tout en critiquant la méthode et certaines des mesures retenues par le gouvernement, Rocard, qui avait fait publier un Livre blanc sur les retraites lors de son propre passage à Matignon, sème lui la zizanie en PS en affirmant que Juppé a raison de «taper fort» car il y a «le feu à la maison».

«Mon copain Alain»

«Dans un seul discours, mon copain Alain a réussi à annoncer son intention de s'attaquer à quatre des plus belles bombes à retardement du dispositif social français», s'amusait encore Rocard en 2011. Le propos se trouve dans un livre d'entretien, La Politique telle qu'elle meurt de ne pas être, instructif sur ce que peut être le «jucardisme». Cornaqués par le journaliste Bernard Guetta, qui voit dans leur rencontre celle de la deuxième gauche et d'une «deuxième droite», les deux hommes y dessinent autour d'un scotch leur rapprochement autour d'une poignée de grandes idées: un État moins acteur et plus arbitre, un relatif libéralisme sociétal (plus marqué chez Rocard)...

«Il ressort que la social-démocratie, c'est le socialisme et la liberté, y compris économique. Si je tente, à mon tour, de me définir, c'est le libéralisme –l'amour de la liberté– et la justice sociale, pointe ainsi Juppé. Je ne veux pas chercher de consensus artificiel mais le fait est que, concrètement parlant, ça ne met qu'une feuille de papier à cigarette entre nous.» Lui et Rocard affichent leurs références intellectuelles communes, qu'elles soient négatives, comme Milton Friedman, ou positives, comme un autre prix Nobel d'économie américain, Joseph Stiglitz. «Stiglitz est vraisemblablement considéré, aux États-Unis, comme un dangereux social-démocrate, pour ne pas dire un socialiste, alors que je le considère, moi, comme un libéral tempéré», estime l'ancien Premier ministre de Chirac. Celui de Mitterrand rebondit: «Les sociaux-démocrates sont des libéraux tempérés.»

Ces échanges ne signifiaient pas qu'ils étaient d'accord sur tout: Juppé, par exemple, s'est régulièrement montré critique envers la réduction du temps de travail, une des marottes de Rocard qui, juste avant sa mort, estimait d'ailleurs qu'il fallait que Macron se montre prêt à envoyer «le vrai signal de gauche, qui consiste à donner à l'homme plus de temps libre pour la culture, les choses de l'esprit, le bénévolat associatif...».

«Une sorte de maëlstrom où tout se mélange»

Les deux hommes convergent en revanche sur une question de procédure. Ils sont d'accord pour débattre de nouvelles solutions, mais pas vraiment pour que cela devienne, sur le modèle de la «grande coalition» allemande, une constante de la vie politique française. Quand Guetta leur demande s'ils envisageraient de gouverner ensemble, Rocard répond que cela sera «très difficile» en raison de ces coutumes politiques que sont l'«appartenance partisane» et ce qui va avec: «des amitiés, des traditions, des encouragements, des solidarités»... «Je n'envisage pas non plus trente secondes de participer à une ouverture que [le PS] pratiquerait sauf si, vraiment, il changeait profondément», redouble Juppé, avant d'ajouter:

«Quand nous coprésidons la commission sur le grand emprunt, c'est bien un geste bipartisan montrant que ce n'est pas la guerre de religion et qu'on peut transcender les clivages de nos partis sur des problèmes spécifiques. Il y a des zones de convergence, mais je préfère travailler comme ça que d'évoluer vers une sorte de maëlstrom politique où tout se mélange car il y a nos histoires, une fidélité à des partis…»

À l'automne 2009, Rocard et Juppé s'étaient également retrouvés côte à côte pour un colloque consacré au quarantième anniversaire de la «nouvelle société» de Jacques Chaban-Delmas, ce discours d'investiture dans lequel le Premier ministre gaulliste avait clamé sa volonté de réformer une «société bloquée», un «pays de castes». Celui qui allait «léguer» la mairie de Bordeaux à Alain Juppé avait voulu l'accompagner d'une nouvelle politique, d'une politique d'ouverture: en 1970, il proposa en vain à Georges Pompidou d'intégrer progressivement au gouvernement des personnalités de gauche, comme le radical Félix Gaillard ou le socialiste Gaston Defferre. Vingt ans plus tard, François Mitterrand aurait pu lui aussi tenter une «ouverture» majeure après sa réélection, en laissant une partie de la majorité parlementaire de droite faire défection pour soutenir le nouveau gouvernement, mais il opta pour la dissolution, ramenant la politique française à l'affrontement bipolaire. Et Rocard et Juppé face à face...

Un affrontement qui, trente ans après, reste officiellement structurant pour le maire de Bordeaux, qui a félicité Édouard Philippe pour sa nomination à Matignon tout en affirmant qu'il soutiendrait les candidats LR aux législatives. Quand on l'interrogeait sur sa double filiation Rocard-Juppé, le maire du Havre rappelait d'ailleurs que «l'un a été un Premier ministre de gauche, l'autre un Premier ministre de droite. Et ils ne se sont jamais pris l'un pour l'autre». Des propos qui font écho à ceux qu'il a tenus lors de sa passation de pouvoirs avec Bernard Cazeneuve, en se revendiquant de manière appuyée comme un «homme de droite». Comme si le «jucardisme» devait encore rester prudent dans les mots, en attendant de voir ce que ses promoteurs –membres d'une génération qui n'a connu ni la Seconde Guerre mondiale ni le gaullisme historique et a multiplié les passerelles public-privé– en feront. Car si le projet d'ouverture débouche sur un échec, et sur une crise politique encore plus grave que celle de ce printemps 2017, cette nouvelle idéologie, tête de social-démocrate, corps de gaulliste tempéré, aura mérité son nom de créature mythologique: une chimère.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (938 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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