France

La droite qui ne va pas avec Macron est idiote

Claude Askolovitch, mis à jour le 16.05.2017 à 15 h 33

La seule chose qui puisse séparer les Républicains d'Emmanuel Macron et Edouard Philippe, nonobstant l’envie, c’est cette saleté idéologique qu’une Nadine Morano ou un Laurent Wauquiez agiteront pour se croire exister.

Edouard Philippe sur le plateau de TF1, le 15 mai 2016 | CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Edouard Philippe sur le plateau de TF1, le 15 mai 2016 | CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Ce n’est pas pour faire joli qu’un quadragénaire portant beau la barbe et la modération est venu lundi 15 mai sur TF1 nous parler du gaullisme, des maires et du président Macron, avant de composer un gouvernement «de rassemblement de compétences», aussi efficace et dévoué qu’un conseil municipal. À s’émerveiller (ou s’offusquer, toutes les sottises sont dans la nature) de la transgression Edouard Philippe, on rate l’essentiel de ce qui s’installe; une logique absolue; une adéquation lumineuse; un projet énoncé, qui précède la «recomposition» dont le commentaire fait ses délices.

Philippe et Macron mean business, et lundi 15 mai, jour un du nouveau pouvoir, ils l’ont dit. Edouard Philippe, sur TF1, évoquant le printemps 2002, qui vit Jacques Chirac, triomphalement réélu face à Jean-Marie Le Pen, composer un gouvernement avec la seule droite et le centre, eut ce regret:

«Il a fait le choix de rester dans une tradition; beaucoup de gens se sont demandés si l’on n’aurait pas dû etre plus audacieux pour mettre en œuvre, dès 2002, les réformes qui ont été mises ailleurs et qui ont permis de faire avancer le pays.»

Plus tôt dans la journée, en Allemagne, entre amitié poétique et refondations possibles, Emmanuel Macron avait donné le cadre, si on l’oubliait: il est élu pour «conduire des réformes en profondeur pour restaurer la confiance», son agenda est «un agenda de réformes dans les prochains mois, en matière économique, sociale et éducative, non pas parce que l’Europe le demande, parce que la France en a besoin».

La recomposition n’est que politique

Comprenons bien, et passons sur les narrations idiotes qui nous empoisonnent, sur la France aux ordres de «Muti» Merkel ou sur les nostalgies de l’union nationale que le nouveau pouvoir ranimerait. La recomposition n’est que politique. Elle existe pour porter un agenda, et existe pour cet agenda: accomplir, en France, la mue sociale-libérale, ou libérale-sociale, ou libérale, ou de flexi-sécurité auquel le système politique s’est toujours dérobé, alors même que cette évidence est devenue hégémonique dans les cercles des pouvoirs. Quand Edouard Philippe nostalgise sur l’occasion manquée de Jacques Chirac, il nous compare, sans le dire, à l’Allemagne; réélu la même année que Chirac, le chancelier social-démocrate Schröeder transforma à la hussarde le système social allemand, dans une séries de lois, «agenda 2010», inspirées par un ancien DRH de Volkswagen, qui rendirent aux allemands une flexi-prospérité, tissée de plein-emploi global et d’incertitudes individuelles.  

Quand on parle des réformes manquées par la France, on pense à Shröeder. C’est ainsi, en gros. Edouard Philippe ne dit pas tout, mais on saisit le projet. Les ordonnances qui se préparent doivent être l’équivalent, en France, des réformes Schröeder, quinze ans après. En gros. Dans l’esprit. Toutes choses égales par ailleurs. La recomposition est l’outil de cet accomplissement. Il nous fallait ça.

On n’avance pas seul

Nous sommes, Français, des gens charmants de prudence. Pour chambouler son pays, Schröeder n’avait pas pratiqué une recomposition politique. Il était à la tête d’un gouvernement rose-vert à peine majoritaire, et mina durablement son SPD en affrontant, brutalement, syndicats et mécontents de gauche. Ensuite seulement, le socio-démocrates, épuisés du travail accompli, se lovèrent en partenaires minoritaires des Chrétiens-démocrates de Mme Merkel.

En France, on ne se suicide pas par sentiment du devoir. On n’avance pas seul. On a besoin de ce mythe du rassemblement. On n’est pas très courageux en somme: rien n’aurait empêché Chirac de faire du Schröeder, avec une assemblée à sa main. Sauf l’angoisse qui saisit le gouvernant français à l’approche de l’orage. Chez nous, les réformes libérales (sociales-libérales, libérales-sociales, de flexi-sécurité, whatever, juste name it et n’y revenons plus) se sont opérées jusqu’ici imparfaitement, dans la douleur et le malentendu. Initiées par la droite, elles se polluaient de jactance mauvaise, sentant trop la revanche des classes aisées contre les salopards, et les gauches mécaniquement freinaient le processus, dans le verbe ou dans la rue. Venues de la gauche, elles n’osaient pas dire leur nom, et, sous Hollande ou Valls, se perdaient dans les règlements de comptes internes à la social-démocratie cocufiée (ou accomplie), et la droite, confite en méchant sectarisme, regardait l’ennemi se perdre en se trahissant.

Ainsi le PS hollandais s’opposait en congrès à la réforme des retraites de 2003, et puis sabotait, par ses jeunes, qui seraient ensuite les gardes roses de Hamon, les tentatives villepinistes d’assouplir le marché du travail en faveur des jeunes générations. Ainsi la droite ne leva pas le petit doigt à l’assemblée pour construire un consensus sur la fameuse Loi macron, et préféra souligner les reculades de la loi El Khomri que ses avancées (on parle de son point de vue).

Il faut revenir à l’origine du macronisme. C’est dans le blocage de sa loi que Macron a décidé de s’affranchir des codes d’un monde déjà mort. C’est dans le refus de Hollande et de Valls d’aller à marche forcée, ensuite vers une grande loi d’urgence économique, qu’il avait soupesé ce que valaient ses amis d’alors: des vélléitaires, politiciens, conservateurs, qui n’oseraient pas, se gargariseraient de discours pour ne pas accomplir leur tâche. La droite ne valait pas mieux, qui n’avait pas osé être d’accord, publiquement, avec ce qu’elle approuvait. Les hystéries du 49.3, en 2015, témoignaient simplement du blocage manœuvrier du vieux système. On y avait vu des sarko-centristes dissuader leurs parlementaires de concourir à la réforme, pour acculer le pouvoir à la faute. Belle réussite.

Prendre Edouard Philippe, démontrer publiquement qu’on est de la droite, aussi bien que de la gauche, c’est la réparation qu’offre le Président au ministre qu’il fût. C’est la revanche et l’antidote à l’échec politique de la Loi Macron. Pourquoi s’en étonner? Macron avait tenté en vain, au parlement, sur quelques dizaines d’élus de droite, ce qu’il accomplit désormais avec Philippe. Lors d’une discussion au Sénat, à propos d’un dispositif de «suramortissement des investissements productifs industriels», l’alors ministre s’était un peu fait plaisir, célébrant le capital et titillant les gauches:

«Nous sommes dans une économie ouverte, où les talents bougent. Ouvrez les yeux. Dans un monde ouvert, il faut être lucide! La France sans le CAC 40, c’est l’Espagne ! Si on vit mieux chez nous, c’est aussi grâce à nos grandes entreprises. Nous ne redresserons pas notre économie sans elles.»

Et à la sénatrice communiste qui lui lançait, «Regardez qui vous applaudit», il avait rétorqué:

«Je m’en moque de qui m’applaudit ou pas. Je parle du pays où on vit, lui rétorquait M. Macron. On peut décider d’avoir un régime soviétique dans un seul pays, ça ne marche pas !»

La droite avait adoré, sur le moment. Une gauche, aussi, embarrassée peut-être? Ce qui arrive désormais reprend l’histoire. De droite, et de gauche. Du libéralisme. Il n’y aura plus de faux prétexte entre les libéraux?

La revanche du capitalisme

Emmanuel Macron prolonge des lignes; il accomplit ce que Giscard ne sut faire, qui aurait tant aimé agréger des socialistes à ses libéraux, et concrétise ce que Mitterrand mima, dans son ouverture cosmétique, sous le gouvernement Rocard, et solidifie ce que le même Rocard, en dépit des ruses de son président, tentait dans les discussions parlementaires. Il abouti les modernités de la Fondation Saint-Simon, qui naquit en 1982, quand il était enfant. Un projet européen, une démocratie sociale rénovée...

C’est magnifique, ou pervers, si l’on pense que ces réformes sont le masque d’une simple revanche du capitalisme sur un siècle et plus de régulations. C’est en tous cas attendu. Cela éclaircit les clivages. Depuis le temps que la gauche et la droite étaient fracturées, en interne, sur le modèle social à réinventer et sur l’ouverture au monde, il ne s’agissait que d’entendre la logique. Macron et Philippe se contentent d’être eux-mêmes. La difficulté conceptuelle du Premier ministre à se définir «de droite», évoquant un attachement aux libertés dont chacun peut faire son miel, témoigne du monde enfoui. Ces deux-là étaient faits l’un pour l’autre. S’en extasier est une habitude politicienne. Ils n’ont rien fait qu’acter une évidence. L’urgence les a aidé. Les fronts du refus du libéralisme et de l’Euripe composent une petite moitié de l’électorat. La séparation politicienne entre droite ouverte et gauche réformiste est un luxe artificiel. Macron et Philippe vont accomplir le programme commun de Rocard et Giscard, au moment où celui-ci est menacé comme jamais. 

A cette aune, les absents ont tort. La droite qui n’y va pas est idiote et le parti socialiste absurde. Et l’absurdité comme l’idiotie peuvent devenir deux formes de suicide, si la France sociologiquement acquise ou résignée au social-libéralisme, valide le pouvoir. Le PS chougnant à Edouard Philippe pour se réinventer une nécessité, feint d’ignorer qu’il gouverna cinq ans selon les canons du juppéo-rocardisme, et eut gagné à le revendiquer. La droite rage de voir son utilité politique préemptée par d’autres; elle n’est, dans sa séquence Baroin, qu’un syndicat d’élus gagnés par l’obsolescence, qui s’échine à conserver son existence bureaucratique; disons autrement: ses places, l’assiette au beurre de ses bruyants inutiles. Tout ceci est curieux pour des gaullistes, qui nient le primat de l’élection présidentielle, et absurde pour des libéraux-centristes, dont les idées, au pouvoir depuis si longtemps, sont désormais assumées par un chef d’État. Ils n’y vont pas. C’est dommageable. Elle peut aussi, cette droite, ne pas s’en remettre, ou s’abandonner à ses penchants les plus laids. Le prurit identitaire, l’obsession du passé, la grande exaltation de Clovis et de nos racines et l’obsession de l'islam irréductible à la France, a envahit le discours politique, parce qu’il fallait distraire salement une opinion à qui on ne disait rien, sur la vérité sociale et ce que les pouvoirs comptaient en faire. Aussi bien le buissonisme de Sarkozy, le républicano-laïcisme de Valls, le conservatisme néo-maurrassien de Fillon –gaulliste libéral égaré par l’ambition– furent des prétextes, des poisons mentaux, que l’on a instillés à l’opinion, aux médias, au débat public, parce qu’il était plus simple de déblatérer sur nos décadences que d’expliquer l’économie, et d’en tirer les conséquences.

La seule chose qui puisse séparer les Républicains de Macron et Philippe, nonobstant l’envie, c’est cette saleté idéologique qu’une Nadine Morano ou un Laurent Wauquiez agiteront pour se croire exister. Nos racines, et sus au Sarrasins. Cela existera, forcément. La droite, en se ralliant à Macron, qui lui ressemble, peut s’éviter cette disgrâce. Elle est libre, et aussi de parier sur le pire, et d’en disparaître. En se macronisant, la gauche accomplit sa mue libérale. S’il elle se macronisait, la droite mettrait un terme à sa dérive pré-fasciste. Les mots sont parfaitement pesés.

Il y aura des opposants à Macron, à Philippe. Heureusement. Ils seront indignes, ou de bonnes raisons. Ils seront sans doute syndicalistes, qui n’admettront pas un bouleversement social né d’une simple certitude technocratique, imposé pour son bien à la société. Ils seront politiques, chez les tenants, sincères ou de calcul, d’un keynésianisme de protection. Ils seront simplement démocrates, qui s’étonneront d’un gouvernement, à peine installé, qui décide de mettre entre parenthèses une assemblée qu’il contrôle. Tout cela se mesurera, dans les élections, au Parlement, dans la rue, dans l’assentiment, dans nos pauvretés ou nos confiances retrouvées. La recomposition ne justifie pas l’impérium du nouveau pouvoir, et le mariage idéal n’est pas une preuve en soi. Mais à juger Macron et Philippe, jeunes, minces, convaincus, parlant juste, boxeurs amateurs, que sais-je, on fera désormais l’économie de ceci: ils n’ont réalisé aucun exploit en choisissant de s’unir. La France, depuis lundi, est un peu mieux rangée. C’est déjà ça.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (122 articles)
Journaliste
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