France

Moi aussi ai-je été de droite sans le savoir?!

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 16.05.2017 à 15 h 32

[BLOG] «Parfois on se sent de droite et parfois on se sent de gauche», a déclaré notre nouveau Premier ministre Édouard Philippe. Depuis, vaguement inquiet, je m'interroge: ai-je jamais été de droite sans le savoir?

CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Hier soir, lors de sa prestation au journal télévisé, notre Premier ministre fraîchement nommé a eu cette heureuse formule: «Parfois on se sent de droite, et parfois on se sent de gauche».

Pendant les deux heures qui ont suivi cette déclaration vouée à demeurer dans l'histoire, je me suis livré à un furieux exercice d'introspection: dans le secret de mon bureau, en face-à-face avec moi-même, je me suis longuement interrogé afin de savoir quand, mais quand donc, lors de ma vie passée, j'avais pu me sentir de droite, j'ai cherché tant et plus, j'ai fouillé les moindres recoins de ma mémoire, je me suis sommé de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. 

J'ai appelé mes anciennes maîtresses afin de savoir si jamais j'avais pu avoir dans un moment de faiblesse, après une étreinte fougueuse, pareille inclinaison, j'ai exigé de mes camarades de me dire si, par une nuit d'ivresse, plein de vin et de bière, à l'heure de s'épancher, au beau milieu d'une partie de poker, je n'avais déclamé mon admiration infinie pour Brice Hortefeux, loué le génie visionnaire de Nadine Morano ou vanté la faconde de Claude Guéant. J'ai même fini par étrangler de mes propres mains un poulet et j'ai sondé ses entrailles afin de savoir si, dans une autre vie, je n'avais pas eu le coup de foudre pour les rondeurs de Raymond Barre –en vain.

Je ne me suis jamais senti de droite. Jamais. 

C'est que j'abhorre cette inclinaison de la pensée qui consisterait désormais à gommer toutes différences entre la droite et la gauche, à établir une sorte de nouvel ordre moral où, «ma foi, on n'aurait jamais vraiment tout à fait tort sans avoir complètement raison», où tout se vaudrait, où aux opinions des uns répondraient les avis des autres sans qu'on puisse affirmer la prédominance d'une pensée sur l'autre.

Cette volonté d'aplanir nos différences afin d'unir nos forces pour mieux sortir le pays de l'ornière, je l'appelle la défaite de la pensée, la nécrose d'une société arrivée à son stade terminal qui, avant d'expirer, veut encore croire en la réunion de ses maigres forces pour terrasser le mal qui la ronge.

Ce fantasme qui voudrait qu'il existe dans chaque parti des hommes et des femmes formidables capables de travailler ensemble au redressement du pays, cet œcuménisme de façade tant prôné par notre nouveau président, ce ravalement de nos singularités, ce consensus mou, cette tiédeur de l'esprit qui jamais ne prend parti, jamais ne tranche, m'apparaît comme un nouvel Évangile en tout point contradictoire avec la nature profonde des hommes.

C'est dans le combat, c'est dans la révolte, c'est dans la remise en question perpétuelle que l'homme s'épanouit, se construit, avance et non pas dans cette catéchèse molle érigée comme principe de gouvernance où l'on s'empresse de gommer les aspérités des uns et des autres afin de respecter l'esprit de concorde, où on est un jour gaucher, l'autre droitier, avant de finir tôt ou tard manchot.

J’exècre plus que tout cette mollesse de l'esprit capable de voir en chacun de nous un prophète pour son pays, je vomis cette idée qu'il nous faudrait désormais être sans idées, sans colère, sans radicalité, sans rien, juste une simple éponge qui jamais ne juge, jamais ne hausse la voix, jamais ne vibre, jamais ne frémit de colère et à qui on demande de se renier ou de taire ses indignations afin de ne pas bousculer l'ordre nouvellement établi.

Surtout, je ne veux pas finir par ressembler à François Bayrou, cet homme élastique qui parle comme il prie, qui n'est ni de gauche, ni de droite, ou l'inverse, dont les discours convenus parviendraient à vaincre les insomnies les plus féroces, cet homme de rien qui en trente ans de carrière politique n'a jamais eu le début d'un commencement de fulgurance, qui a dit tout et son contraire dans la plus parfaite hypocrisie afin de masquer le vide abyssal d'une pensée circonscrite à sa plus simple expression, celle d'être mesurée en toutes circonstances.

Cette mesure-là, cette tempérance-là a un nom et ce nom est capitulation et ce nom est renoncement et ce nom est affadissement et ce nom est immobilisme et ce nom est faiblesse et ce nom est le salut dans la médiocrité.

Ce serait là l'homme nouveau? Ce serait par ce genre de personnages que la renaissance du pays passerait ? Merci bien mais sans façon. Et surtout sans moi.

Autant devancer son enterrement et choisir soi-même son bouquet de chrysanthèmes...

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (115 articles)
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