Culture

La polémique Netflix à Cannes pose au moins deux questions essentielles

Aurélien Ferenczi, mis à jour le 20.05.2017 à 10 h 30

La sélection en compétition de deux films qui ne sortiront pas en salle en France fait débat depuis un mois. Si les avis sont souvent tranchés, le fond de l'affaire est complexe.

Mise à jour: Ce vendredi 19 mai, la projection du film Okja de Bong Joon-ho, premier film Netflix diffusé au Festival de Cannes, a été accueillie avec des sifflets et interrompue après cinq minutes car le format du long-métrage n'était pas le bon.

Vendredi 17 mai 2017, dans la salle des Conférences de Presse du Festival de Cannes. Il est, disons, 11h10, le temps que le meneur de jeu ait présenté l'équipe, quand un journaliste –français, on le parie– interpelle le cinéaste sud-coréen Bong Joon-ho. «Cela vous fait quoi que votre dernier film, Okja, ne soit pas visible en salles mais uniquement sur Netflix?» Murmures variés dans l'assistance, traduction expresse en coréen, probable dégagament en touche du cinéaste: «Mais il sort en salles dans mon pays...» Il ajoute sans doute, reprenant ce qu'il a dit quatre jours plus tôt au site anglais Screen:

«Je suis sûr que Ted [Sarandos, le patron de Netflix, pas l'ourson homonyme] va au cinéma avec sa famille et que les exploitants français regardent des films chez eux.»

Retour sur le mini-drame qui agite depuis quelques semaines le cinéma français: la sélection en compétition au 70e Festival de Cannes, prestige, glamour et tapis rouge, de deux films financés par Netflix, le géant de la s-vod (vidéo à la demande par abonnement) aux cent millions d'abonnés, bientôt visibles avec bière et paquet de chips sur votre télé ou n'importe quel «deuxième écran» –ordi, smartphone, tablette, selon la sophistication de votre équipement.

Des œuvres cinématographiques?

 

Le 13 avril dernier, Thierry Frémaux, le délégué général du Festival, dévoile ses choix. On y trouve donc, sans grande surprise, Okja, de Bong Joon-ho (Mother, Snowpiercer), mais aussi, ça a un peu échappé aux radars, The Meyerowitz Stories, de l'Américain Noah Baumbach (Frances Ha). Les deux en compétition, les deux sous la bannière Netflix.

Le lendemain, la FNCF (Fédération Nationale des Cinémas Français), qui regroupe les exploitants, dégaine:

« Si des films du Festival de Cannes contrevenaient à la réglementation en vigueur sur la chronologie des médias, par exemple en étant diffusés sur internet simultanément à une sortie en salles, ils seraient passibles de sanctions par le CNC! Et qu’en sera-t-il demain, si des films du Festival de Cannes ne sortaient pas en salles, remettant ainsi en cause leur nature d’œuvre cinématographique?»

Le problème est franco-français. Dans tous les pays du monde où il est présent, Netflix peut envisager une sortie en salles et une mise en ligne quasi-simultanées; chez nous, la règlementation lui impose d'attendre trois ans entre la sortie et l'offre aux abonnés: c'est la fameuse/sacro-sainte/complexe (gardez l'adjectif que vous voulez) «chronologie des médias». On y reviendra...  

Dans les semaines qui suivent débute un poker menteur: les distributeurs se joignent aux exploitants pour rouspéter. Une partie des producteurs appelle au calme. On espère un temps une sortie de crise par une dérogation (un visa de sortie temporaire) qui accorderait aux films une petite place dans les salles, mais non ça ne marche pas. Puis on murmure que les films basculeraient hors-compétition, ah mais non, finalement ils y restent.


Un débat complexe et animé

Le 10 mai, le Festival reprend la main et siffle la fin du match en adaptant son règlement pour... l'édition 2018: aucun film ne participera à la compétition cannoise s'il n'est pas assuré d'une sortie en salles. Ok, on verra l'année prochaine –quoique rien, légalement, n'empêche Netflix d'offrir le film à ses abonnés puis de le confier, une semaine après, à une poignée de salles (dont les patrons finiront recouverts de goudron et de plumes par leurs pairs).

Le débat a paru «clochemerlien», comme en témoignent par exemple, les tweet-clashs réjouissants opposant Jean Labadie, distributeur multi-palmé (Ken Loach, l'an passé) à Vincent Maraval, trublion «vendeur» de films (Ken Loach, l'an passé) : le premier entend la plainte des exploitants (qui sont ses premiers clients quand il cherche à mettre un film en salles), le second fustige sans relâche l'immobilisme des salles françaises, qu'il accuse –avec un langage souvent fleuri– d'être de marchands de bonbons, voire d'être massivement à la solde de Guy Verrecchia, le patron d'UGC.

Exemples (soft)  :

 

Mais durant cette guerre picrocholine deux questions essentielles et disjointes ont tout de même pu être posées: 1) Le Festival de Cannes doit-il offrir au monde une photographie de l'état du cinéma mondial ou être une opération de promotion pour le cinéma, pardon les cinémas français? La réponse paraît évidente, mais en fait, non. 2) Comment la règlementation française peut-elle s'adapter aux nouveaux «acteurs» du marché, et aux nouveaux usages? C'est encore plus compliqué.

Netflix vs Amazon

Commençons par le commencement: bien sûr que le Festival de Cannes a eu raison d'accueillir deux films de deux cinéastes importants. Netflix ne se conduisant pas comme Menahem Golan et Yoram Globus, quand l'éphémère Cannon phagocytait le festival il y a trente ans, on suppose que ce n'est pas Ted Sarandos lui-même qui a composé le 06 de Thierry Frémaux pour lui proposer ses nouveaux produits. C'est avec Scott Rudin, producteur renommé (des Coen et de Wes Anderson notamment) que le patron de la sélection a été en contact pour le film de Noah Baumbach; idem côté Okja où le bureau de Bong Joon-Ho et Plan B, la boîte de Brad Pitt, ici coproducteur, ont servi d'intermédiaires.


Des gens de cinéma, familiers de Cannes, qui ont fabriqué un film, un vrai. Pas un sous-produit pour le net. Possible que Netflix ait ensuite gardé un certain flou sur ses intentions: sortir les films dans leur pays d'origine (c'est le cas pour l'un des deux), voire en France, voire pas du tout. Qu'il y ait eu une part de malice de la part du diffuseur, c'est probable. Que les cinéastes eux-mêmes s'en mordent un jour les doigts, c'est possible aussi: un film qui passe sur Netflix est un film qui y reste, sans diffusion télé ultérieure, parfois sans sortie DVD. Qui se souvient de Beasts of No Nation (2015), de Cary Fukunaga avant cela très bon réal de True detective?

 

Pour Netflix, l'enjeu est double: d'abord, répondre à l'offensive d'Amazon. L'an passé, le commerçant-en-ligne devenu producteur et diffuseur avait co-financé plusieurs films cannois, dont le Woody Allen et le Jim Jarmusch. Les sorties en salles avaient été préservées, parce qu'Amazon Prime, leur service de s-vod, n'est pas encore mondial. Pas sûr qu'ils feront de même quand leur développement commercial sera achevé. Et puis Netflix chercher à remonter en âge et en gamme un public de plus en plus jeune, attiré par des séries «marvelisées» (Iron fist, par exemple). À défaut de ligne éditoriale, Cannes fournira un marketing un peu corrigé vers le haut.

Cannes, un laboratoire de la création contemporaine

Du côté du Festival, au nom de quoi se priver de films d'auteurs prestigieux? A fortiori une année où les «majors» sont discrètes, et où la sélection a mis du temps à se dessiner. Pourquoi –et la question vaut aussi pour l'année prochaine–, le Festival devrait-il se soumettre à la stricte loi du marché? Un film que personne ne voudrait sortir – parce que trop novateur artistiquement et donc risqué commercialement– n'aurait pas le droit d'être montré à Cannes? Mais où, alors? Et que faire si un distributeur étranger, d'un pays à haut taux de cinéphilie –le cinéphilistan, disons– prenait, lui, ce risque? Jadis, les films de Cannes étaient choisis par les ambassades, demain par les salles françaises...

La fonction laboratoire du Festival est indéniable et bienvenue. En 2002, les premières projections numériques (L'Arche russe, de Sokourov) avaient provoqué, déjà!, la colère des exploitants. Depuis, le numérique est la norme–regrettable, diront certains, mais inéluctable. En 2010, Olivier Assayas propose Carlos, un film de 5h34 ou une série en trois parties pour Canal +. Ou plutôt et l'un et l'autre... Grogne au Conseil d'Administration du Festival quand le film est annoncé en compétition, reculade, le voilà hors-compèt' –alors que c'est peut-être la meilleure œuvre de son auteur et qu'une place au palmarès, celui dominé par Oncle Boonmee, aurait été probable... Chaque avancée est menacée avant d'imposer sa légitimité.


Ce qui est en jeu, c'est la définition de ce qu'est un film. Faut-il privilégier la définition juridique qui implique la sortie en salles et le respect des obligations qu'elle entraîne? Ou la définition esthétique, qui distingue une oeuvre audiovisuelle d'une autre? D’une certaine façon, le Festival de Cannes n'a pas à choisir la première option. Ni à choisir entre Netflix et la règlementation française.

Celle-ci, on y vient, est complexe: un système de redistribution et d'obligations de financement a permis à la production française de rester forte, alors qu'ailleurs, les cinématographies locales s'effondraient. La chronologie des medias en est un des fondements: chaque investissement dans un film –qui peut être règlementaire: les obligations des chaînes de télé, par exemple–donne droit à une fenêtre de commercialisation dont le temps et la durée sont garantis: Canal + dix mois après la sortie, les chaînes en clair vingt-deux mois, etc.


Un modèle à réinventer

Mais cette chronologie est peu à peu rendue obsolète par les nouveaux usages et les nouveaux entrants. Un exemple: si les chaînes gratuites se plaignent que les films ne font guère d'audience sur leur antenne, c'est aussi parce que ces films sont diffusables trop tard. Supposée garantir leur valeur aux films, la chronologie, en réalité, leur en fait perdre, alors que le numérique a accéléré la circulation des oeuvres: c'est la demande d'une consommation volatile, dispo sur tous les écrans, qui file un coup de vieux à la télévision linéaire et fait le succès de Netflix. D'ailleurs, sa catch-up et son service MyCanal ne font-ils pas aussi de Canal+ une sorte de site de s-vod...? On peut trouver cette accélération du monde triste ou dangereuse, on ne peut pas la nier.

Le modèle français est à réinventer: le diagnostic est à peu près connu, quoique visiblement pas admis par tous, la cure plus compliquée à trouver. Il y a en a pour aujourd'hui et pour demain. En vrac, trouver un substitut au financement par les chaînes de télévision, qui seront elles-mêmes menacées dans leur monopole. Plus facile à dire qu'à faire. Faire rentrer Netflix –et ceux qui suivront– dans les clous du système, ce à quoi le CNC s'attelle: faire en sorte que la plate-forme soit taxée sur ses abonnés français, contribue à la production, respecte les quotas européens. Un premier pas, symbolique mais insuffisant au regard de la puissance financière de ces nouveaux acteurs.

Amender la chronologie pour l'adapter au monde d'aujourd'hui: bien sûr, mais les discussions interprofessionnelles ne cessent d'achopper et, au mieux, on grappillera un mois ici ou là. Amender la chronologie selon les films, leur budget, la taille de leur sortie: intéressant et compliqué. Parce que les films qui pourraient être concernés au premier chefs –des films d'auteurs, sortis sur un circuit limité– sont ceux qui n'existent en grande partie que par le réseau de salles art et essai, ce joyau et cette spécificité français. En vod, on achète compulsivement une comédie ou un film familial. Rarement un film roumain de 2h50...

L'Eurovision plutôt que Scorsese?

L'affaire Cannes/Netflix est un petit coup asséné au système. Une piqûre de rappel pour dire que le monde bouge. Des coups de massue suivront: aux États-Unis, Disney a signé un accord avec Netflix, en sautant la case des chaînes de télé locales, peu friandes de cinéma. Imaginons qu'un accord de ce genre porte sur des droits mondiaux: panique des chaînes françaises privées des produits d'appel, perplexité des exploitants qui réclameraient alors haut et fort le droit à sortir les films Netflix dans leurs salles...

Retour sur Cannes 2018 –ou 2019. The Irishman, de Martin Scorsese, est pressenti. Il est produit par Netflix, parce que ce sont aujourd'hui les seuls à débourser cent millions de dollars pour un film du maître, à l'heure où les majors alignent les blockbusters pour ados. Sortie salles aux États-Unis seulement, en ligne partout ailleurs. Et le Festival de Cannes devrait snober Scorsese? Ou peut-être que Netflix, conquis par sa première expérience cannoise, proposera le film à un distributeur frnaçais, pour goûter à nouveau au tapis rouge? Pendant ce temps, dans certains cinémas, outre la saison du Metropolitan Opera et le nouveau spectacle de Florence Foresti, on diffusera sans doute encore, comme c'était le cas cette année, le concours de l'Eurovision, lumières éteintes et pop-corn sortis. CQFD: parce qu'il est aussi en salles, le concours de l'Eurovision est bien un film. Pourquoi ne pas le mettre en compétition?

Aurélien Ferenczi
Aurélien Ferenczi (3 articles)
Journaliste
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