Monde

Comment l'administration Trump s'y prend pour dire n'importe quoi

William Saletan, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 16.05.2017 à 7 h 01

Quand vous dites des choses qui ne sont pas vraies, vous avez aussi tendance à déformer les propos allant soi-disant dans votre sens.

Donald Trump à la Liberty University, le 13 mai 2017 à Lynchburg, en Virginie | Alex WONG / AFP

Donald Trump à la Liberty University, le 13 mai 2017 à Lynchburg, en Virginie | Alex WONG / AFP

Donald Trump dit beaucoup de choses qui ne sont pas vraies: que des millions de voix frauduleuses lui ont coûté le vote populaire, qu'il a vu des milliers d'Arabes de Jersey City célébrer les attentats du 11-Septembre, que Barack Obama a mis la Trump Tower sur écoute. Beaucoup de gens, y compris chez ses partisans, ont appris à se méfier de ses propos. Trump et ses conseillers ont donc trouvé la parade pour redorer sa crédibilité: citer d'autres personnalités, censément plus fiables. Selon cette logique, vous pouvez croire ce qu'affirme Trump parce qu'un représentant officiel, indépendant et tenu en estime, a confirmé ses dires.

Sauf qu'il y a un problème avec cette astuce: quand vous dites des choses qui ne sont pas vraies, vous avez aussi tendance à déformer les propos allant soi-disant dans votre sens. C'est ce que nous observons aujourd'hui, à l'heure où la Maison-Blanche tente d'expliquer pourquoi le directeur du FBI, James Comey, a été limogé.

«Trump a-t-il commandé le mémo?»

Le 9 mai, Trump publiait un communiqué dans lequel il affirmait virer Comey sur la base d'un mémo, joint dans le document, rédigé par Rod Rosenstein, procureur général adjoint. Le mémo, daté du même jour, statuait que Comey avait enfreint le protocole du département de la Justice en traitant Hillary Clinton de manière injuste. Tous les représentants de la Maison-Blanche, y compris le vice-président Pence, allaient attribuer la paternité du licenciement de Comey à Rosenstein. Dans la bouche de Kellyanne Conway, Rosenstein est même devenu une glorieuse «personnalité non-partisane» et la conseillère du président Trump de citer abondamment des passages du mémo. Le porte-parole de la Maison-Blanche, Sean Spicer, dira «tout vient de lui». Son adjointe, Sarah Huckabee Sanders, ajoutera: «Quand le président est recommandé par quelqu'un d'aussi respecté, il n'a pas d'autre choix que de l'écouter et d'agir rapidement et fermement». Le 10 mai, à la question «Trump a-t-il commandé le mémo?», le vice-président Pence répondra que Rosenstein avait simplement «fait cette recommandation au président» et que Trump avait décidé de l'appliquer.

Tout ceci est faux. Trump a bien sollicité le mémo le 9 mai lors d'une réunion avec Rosenstein et le procureur général, Jeff Sessions. Et avant même cette entrevue, il avait décidé qu'il mettrait fin aux fonctions du directeur du FBI. Le 11 mai, pressé par Lester Holt, journaliste de NBC, Trump admettait: «Recommandation ou non, j'allais virer Comey». Pour justifier sa décision, le président américain donnera des raisons à mille lieux du mémo de Rosenstein –par exemple, qu'il était dégoûté par l'enquête menée par Comey sur les liens entre la Russie et son équipe de campagne. Rosenstein a servi d'homme de paille.

Rosenstein n'est pas le seul à avoir été entourloupé. Le 10 mai, Pence balayait d'un revers de main l'idée selon laquelle le limogeage de Comey était lié à l'enquête du FBI sur l'ingérence de la Russie lors de la campagne présidentielle. Le vice-président s'est alors abrité derrière James Clapper, ancien directeur du renseignement national des États-Unis qui, selon lui, avait déclaré qu'il n'existait «aucune preuve de la collusion». L'argument sera repris le 11 mai par Donald Trump qui, dans un tweet, écrira «James Clapper lui-même et tous ceux qui sont au courant de cette chasse aux sorcières disent qu'il n'y a pas de collusion».

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Sauf que Clapper n'a jamais dit ça. Le 5 mars, Clapper déclarait qu'il ne savait pas si le renseignement était en mesure de déceler des «contacts illicites entre la campagne Trump et des officiels russes». Le 9 mai, lors d'une audition devant le Sénat, Clapper précisera que son ignorance ne s’apparentait pas à une absence de preuve. «Lorsque j'étais directeur du renseignement national», déclarera Clapper, «je devais me référer au directeur du FBI (…) pour savoir si, quand et comment ils allaient m'informer de telles enquêtes». Il dira ensuite qu'il n'était même pas au courant –avant que Comey ne le révèle le 20 mars– que le FBI enquêtait sur des liens entre la Russie et l'équipe de campagne de Trump.

Le 12 mai, Clapper niait les propos que Trump et Pence avaient mis dans sa bouche. «Je ne sais pas s'il y a eu collusion ou non», déclarait-il sur NBC News. «Je ne sais pas s'il y a ou non des preuves de collusion». Sauf que le même jour, Spicer affirmait à tort que Clapper «avait dit à de nombreuses reprises, y compris sous serment devant le Congrès, qu'il n'y a pas eu de collusion».

L'histoire est légèrement différente

Selon l'administration Trump, Comey en personne aurait garantit l'innocence du président américain. Dans le document du 9 mai, Trump affirme que Comey lui aurait dit «à trois occasions distinctes que je ne faisais pas l'objet d'une enquête». Ce que Pence a répété le 10 mai devant des journalistes: Trump aurait été «informé à plusieurs reprises par [Comey] qu'il ne faisait l'objet d'aucune enquête». Ce que Trump précisera le lendemain lors de son interview avec Holt: «Il m'a dit: “on n'enquête pas sur vous” (…) Il me l'a dit une fois durant un dîner, puis deux fois au téléphone». Selon Trump, leur interaction aurait débuté de la sorte: «Il voulait dîner, parce qu'il voulait rester (…) Je crois que c'est lui qui a proposé le dîner».

Si on en croit Comey, l'histoire est légèrement différente. Dans le New York Times, selon les dires de deux collaborateurs de Comey, le directeur du FBI a été «convoqué par la Maison-Blanche pour un dîner en tête-à-tête» avec Trump. Au cours de la conversation, le président lui demandera de lui jurer fidélité, un serment d'allégeance que Comey lui refusera. «Plus tard lors du dîner, M. Trump dira une nouvelle fois à M. Comey qu'il avait besoin de sa loyauté». À aucun moment il n'est question d'enquête dans laquelle Trump serait ou ne serait pas impliqué.

Le 12 mai, après la sortie du New York Times, Trump s'est fait menaçant sur Twitter: «Mieux vaut pour James Comey que notre conversation n'ait pas été “écoutée” s'il veut balancer à la presse». Le tweet, que Spicer refusera d'expliquer lors de la conférence de presse du jour, n'est pas sans rappeler les pratiques de Richard Nixon qui enregistrait toutes ses conversations dans le Bureau ovale avant sa destitution en 1974, et ironise sur les fausses écoutes de la Trump Tower par Obama. Reste que si la conversation entre Trump et Comey a réellement été consignée, c'est Trump qui a plutôt du souci à se faire. La dernière fois que la Maison-Blanche avait accusé Comey d'avoir déformé des propos –sous George W. Bush– la version de Comey avait été confirmée par les notes du directeur du FBI de l'époque. Et aujourd'hui, Clapper a d'ores et déjà fourni un témoignage allant dans le sens de Comey, pas dans celui de Trump. Sur NBC News, l'ancien directeur du renseignement national déclare qu'avant de se rendre au dîner, Comey lui a dit que la «Maison-Blanche l'avait invité à dîner avec le président et que l'impression de compromission le mettait mal à l'aise, pas seulement pour lui, mais pour tout le FBI».

Ne croyez pas ce que la Maison-Blanche raconte

Il est aussi possible que la Maison-Blanche ait mal interprété les propos du successeur temporaire de Comey, le directeur du FBI par intérim Andrew McCabe. Le 14 février, un article du Times statuait que «des membres de l'équipe de campagne de Donald J. Trump et d'autres collaborateurs de Trump ont eu des contacts répétés avec des agents haut placés du renseignement russe un an avant l'élection». Le chef de cabinet de la Maison-Blanche, Reince Priebus, fera le tour des médias pour discréditer l'article. Il affirmera qu'un cadre du renseignement, soit McCabe selon la Maison-Blanche, lui avait assuré –et permis d'en informer les Américains au nom du renseignement fédéral– que l'article du Times ne «reposait sur rien». Les jours suivants, la Maison-Blanche ne cessera de répéter que McCabe et Comey, comme le mentionne l'Associated Press, «avaient donné le feu vert à Priebus pour discréditer publiquement l'article».

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Soit un geste étrange de la part de McCabe si on en croit son témoignage –et celui de Comey– devant le Congrès, où il affirme n'avoir jamais discuté de l'enquête du FBI avec la Maison-Blanche. Et d'autant plus bizarre que d'autres articles ont ensuite confirmé celui du 14 février. Le 23 février, une source «policière» anonyme déclarait à CNN que «McCabe n'a pas discuté [avec Priebus] du dossier». Visiblement, McCabe n'a pas encore réagi directement aux dires de Priebus et il n'en a pas été question lors de son audition du 11 mai devant le Sénat. (Durant laquelle il a cependant réfuté l'idée que la hiérarchie du FBI souhaitait le départ de Comey). La prochaine fois que McCabe se retrouve devant la presse ou le Congrès, que quelqu'un lui demande s'il a réellement dit que l'article du Times reposait sur du vent et réellement permis au chef du cabinet de la Maison-Blanche de le vilipender au nom du FBI.

Rosenstein. Clapper. Comey. McCabe. Encore et encore, Trump, Pence et leurs collaborateurs ont déformé, falsifié si ce n'est tout bonnement inventé des propos émanant de responsables de confiance. Pour le public, la leçon est claire: ne croyez pas ce que la Maison-Blanche raconte, surtout si c'est pour disculper le président. Pour les officiels, la leçon est évidente: faites attention à ce que vous dites à ou sur Trump. Réfléchissez à la manière dont vos propos pourront être déformés. Notez immédiatement tout ce qui se dit lors de vos rendez-vous à la Maison-Blanche. Et n'attendez pas que Trump dévoile les enregistrements de vos conversations, mais gardez toujours un micro allumé dans votre poche.

William Saletan
William Saletan (79 articles)
Journaliste
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