France

Édouard Philippe, notre «pote de droite»

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 15.05.2017 à 16 h 59

Depuis plus d'une décennie, la caméra de Laurent Cibien, un ancien camarade de lycée, suit l'ascension politique du nouveau Premier ministre.

Image extraite du documentaire «Édouard, mon pote de droite» de Laurent Cibien.

Image extraite du documentaire «Édouard, mon pote de droite» de Laurent Cibien.

C'est dans l'air du temps: la politique française se raconte en séries, au point que même Alain Juppé s'incruste sur le tournage de la deuxième saison de Baron noir. Après le film de Yann L'Hénoret sur Emmanuel Macron, dont on a évoqué une possible version sérielle sur Netflix, voici donc la nomination à Matignon d'un Premier ministre, le député-maire du Havre Édouard Philippe (LR), qui est déjà le héros d'une série documentaire.

Celle-ci s'appelle Édouard, mon pote de droite, et son premier épisode a été diffusé en salles et à la télévision l'an dernier. Le «pote de gauche», c'est le réalisateur Laurent Cibien, qui a fait la connaissance du nouveau chef de gouvernement en 1988, en classe d'hypokhâgne au lycée Janson-de-Sailly à Paris. 1988, ou l'année de la «France unie» et de la tentative d'ouverture du gouvernement socialiste vers le centre-droit. Édouard Philippe éprouve alors de l'intérêt pour les idées de Michel Rocard, au point d'adhérer brièvement au PS –penchant que confesse également, dans son récent livre Rase campagne, le bras droit d'Alain Juppé Gilles Boyer, qui se présente comme le «frère» en politique du nouveau chef de gouvernement.

Cibien et Philippe se perdent ensuite de vue. En 2002, le premier, devenu journaliste, lit dans le Canard enchaîné une brève qui raconte le recrutement comme directeur général des services de l'UMP, le nouveau parti unique de la droite, d'un certain Édouard Philippe. Ce dernier est alors présenté comme un «clone de Juppé», dont un sarkoyste anonyme dit qu'il est «technocrate jusqu'au bout des ongles» et a «avalé un parapluie». Les deux hommes renouent. Le premier propose au second, qui est devenu l'année précédente adjoint du maire du Havre, le chiraquien Antoine Rufenacht, de le filmer régulièrement pour raconter son itinéraire politique. Pendant que Laurent Cibien mûrit ce qu'il présentera comme «le premier chapitre d'un travail au long cours sur la fabrique du pouvoir dans la France contemporaine», Édouard Philippe gravit les échelons: conseiller régional en 2004, député suppléant en 2007, conseiller général en 2008, maire du Havre en 2010 quand Rufenacht décide de passer le flambeau en cours de mandat, puis député en titre en 2012. Une liste à laquelle on peut ajouter un éphémère passage d'un mois au cabinet d'Alain Juppé à l'Écologie en mai 2007, avant que l'éviction du maire de Bordeaux ne le pousse à aller dans le privé, comme directeur des affaires publiques chez Areva.

«Est-ce que tu veux être président de la République quand tu seras grand?»

De cette première décennie aux portes du pouvoir, Édouard, mon pote de droite, a gardé un précipité d'images et une première séquence. Sur le générique en split-screen se dévident, à coups de vieilles photos et de plans d'illustration, les itinéraires parallèles du réalisateur et de son sujet, avant et après Janson: Nanterre ou Sciences-Po, l'école de journalisme ou l'ENA, le blouson décontracté ou le costard-cravate. La première scène les rassemble ensuite, en 2004, le temps d'un champ-contrechamp au siège de l'UMP. Édouard Philippe est en chemise ouverte, sans cravate. Cibien arbore un tee-shirt vert pétant. Les deux hommes ont 33 ans.

«Il me semble me souvenir qu'il y a quinze ans, tu voulais déjà faire de la politique.
–La politique, ça m'a toujours passionné. J'ai toujours adoré ça. Après, c'est vrai que quand t'as un gamin de douze ans qui est passionné par la politique, t'as forcément le mauvais débile de la famille qui lui dit “Alors, qu'est-ce que tu veux faire, est-ce que tu veux être président de la République quand tu seras grand?”. Et comme t'es con et que t'as douze ans, peut-être que j'ai dit “oui” un jour. Mais ça n'a aucun sens.
–Qu'est-ce que tu veux faire plus tard, est-ce que tu veux être président de la République?
–(Rire) Non, je crois pas, non.»

Flash-forward de dix ans. Édouard Philippe est devenu maire du Havre, mais n'a pas encore été élu sur son nom propre. Un défi auquel il s'attelle au printemps 2014 dans cette ville de gauche, dirigée par le PC pendant un demi-siècle, qui a voté majoritairement Royal en 2007 et encore plus largement Hollande en 2012.

Laurent Cibien filme son «pote» dans la moindre activité quotidienne de campagne. Édouard en réunion d'appartement avec une dizaine d'électeurs. Édouard expliquant l'action municipale à une classe de lycéens. Édouard discutant politique avec son coiffeur (vous saviez, vous, qu'il fallait toujours un coiffeur sur une liste de candidats?). Édouard dans son bureau de l'hôtel de ville classé au patrimoine mondial de l'Unesco, sur les façades duquel la caméra s'attarde. Édouard faisant la traditionnelle tournée des bureaux de vote, le 23 mars 2014, quelques heures avant de l'emporter dès le premier tour par plus de 52%. Un exploit qu'il est alors un des rares maires de grandes villes à réaliser, avec notamment Alain Juppé à Bordeaux, autre ville de gauche qui plébiscite son maire de droite.

«Sphère de liberté»

Juppé, celui qu'il appelle le «patron», dont il deviendra, en 2016, porte-parole lors de la campagne des primaires. Au Havre, le 23 avril, François Fillon, le candidat qu'Édouard Philippe soutenait officiellement, a recueilli moins de 15% des voix, loin derrière Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Au second tour, le candidat En Marche!, pour lequel Philippe s'était prononcé dès le soir du premier tour, l'a emporté avec un score proche de son total national, avec un peu plus de 67%.

Il est évidemment tentant, aujourd'hui, de voir Édouard, mon pote de droite, à la lumière d'une France «macroniste» dont il va devenir Premier ministre. S'il surjoue sa différence avec son «pote» Laurent Cibien, le présentant à ses partisans comme «un vrai gauchiste», il revendique aussi, en réunion de liste, sa «triangulation» en matière de politique culturelle, qui lui a permis de «siphonner» la gauche et qui fait que «le maire du Havre, ce n'est pas un épouvantail pour l'électorat socialiste ou communiste». Le film s'attarde très peu sur son idéologie et constitue en cela un bon symbole d'une gestion municipale où les différences partisanes sont souvent neutralisées –où, comme le dit le personnage principal, les tramways ne sont ni de gauche ni de droite. «Il y a un élément du pouvoir qui est central, c'est le pouvoir de nommer», lâche-t-il aussi: campagne électorale oblige, la décision sur laquelle le film s'attarde le plus est la constitution de la liste, ce qui nous vaut une séquence révélatrice ou, pour tromper une certaine nervosité, Philippe fait les cent pas au moment d'annoncer à une conseillère municipale sortante qu'elle ne sera pas candidate.

«C'est quoi, être de droite?», se demande en filigrane Laurent Cibien. Édouard Philippe ne répond pas vraiment à la question. Il revendique tout au plus sa «rigueur» financière et se dit avant tout «libéral», avec toutes les ambiguïtés que ce terme recouvre en français, lors d'un dialogue avec le réalisateur. «Je pense qu'on est libres. Je ne sais pas si je suis optimiste ou pessimiste, mais je sais que je suis libéral. C'est à dire que je pense que c'est la liberté qui compte, parce que c'est la liberté qui permet de prendre des bonnes décisions ou des mauvaises.» Au point de nier les déterminismes? «Quel que soit le déterminisme qui s'impose à toi, physique, presque biologique, familial, social, politique, je pense que fondamentalement, tu as une sphère de liberté et que c'est celle-là qu'il faut développer dans l'humanité en général pour pouvoir justement aller au bout de ce que tu as. Alors, y'a des gens qui sont libres d'être mauvais...»

Fausse modestie

On aura compris à cette dernière phrase qu'Édouard Philippe ne craint pas qu'elle s'applique à lui, malgré sa modestie affichée («Un jour, une rue portera ton nom ici. –Oh oui, peut-être que ça sera une impasse»). On ne sait pas tout à fait, au sortir du film, à quel moment il joue pour les autres ou pour la caméra (sachez-le, il imite plutôt bien Nicolas Sarkozy ou Valéry Giscard d'Estaing), et à quel moment il exprime sa vraie personnalité. On ne sait pas vraiment non plus qui est, idéologiquement, celui qui dit «refuser le sectarisme partisan» et a centré l'essentiel de ses (rares) interventions à l'Assemblée sur des sujets liés à son territoire ou au statut d'élu local, comme la critique de la limitation du cumul des mandats.

Vers la fin du film, alors qu'il attend de savoir si oui ou non il passera au premier tour («Ça va se jouer à un poil de bite») aux municipales en 2014, il est filmé discutant avec Antoine Rufenacht et le vice-président socialiste de la région Haute-Normandie, Laurent Logiou, que les deux hommes plaisantent sur la nature de son vote. «J'ai même voté Jacques Chirac une fois», répond l'autre. «Moi aussi», enchaîne Édouard Philippe. «C'est peut-être la seule fois où on a voté pareil! –Pas sûr. C'est pas sûr...» Ils ont depuis eu à nouveau l'occasion de le faire, le 7 mai, pour Emmanuel Macron.


Dans un teaser du deuxième volet de Édouard, mon pote de droite, qui sera consacré à la campagne des primaires, on voit le nouveau Premier ministre, lors d'une réunion à Boulogne-Billancourt, être interpellé par un chef d'entreprise qui en a assez des énarques au pouvoir. Lui-même est passé par l'école une dizaine d'années avant Emmanuel Macron, et dit combattre l'idée d'une «énarchie» uniforme: «Je refuse l'idée que tous les énarques sont identiques, parce que quand je vois Alain Juppé d'un côté et François Hollande de l'autre, je ne vois pas la même chose. Vraiment pas.» Moins d'un an plus tard, c'est par l'ancien protégé de François Hollande qu'il vient d'être nommé à la tête du gouvernement. Dans les séries américaines comme À la Maison Blanche, dont il est si friand, on appelle ça un plot twist.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (925 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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