Culture

Mes écrivains préférés (1): William Faulkner

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 13.05.2017 à 8 h 39

[BLOG] Lire Faulkner vous rend meilleur. Tout simplement.

Flickr/Nicholas Fine-William Faulkner Stencil. I don't know why.

Flickr/Nicholas Fine-William Faulkner Stencil. I don't know why.

Le mois prochain, si je suis toujours de ce monde, je fêterai le sixième anniversaire de ce blog de mes deux. Tout au long de ces années, il m'est arrivé ici et là de pontifier sur ProustFitzgerald, Malcolm Lowry, Céline, Kafka et d'une poignée d'autres mais jusqu'à présent, par peur ou par paresse, je ne me suis jamais aventuré à écrire au sujet de William Faulkner.

Pourtant s'il y a bien un écrivain que je chéris par-dessus tout, que je n'ai jamais cessé de louer, que je lis et relis à longueur d'année, qui est mon phare, ma Bible, mon Dieu, mon héros, ma figure tutélaire, ma référence, ma mascotte, mon marabout, mon romancier fétiche, ma source d'inspiration, ma référence absolue, c'est bien lui.

Depuis mes années adolescentes Faulkner me fascine et me terrorise ; face à la grandeur chaotique de sa phrase, à cette phrase qui n'en finit pas de finir, qui se retourne sur elle-même pour mieux se déployer, qui piétine, tourne en rond, repart en arrière, qui, sans s'affoler, avec l'assurance de l'artisan sûr de sa main, s'éloigne de son sujet pour mieux venir l'encercler, qui emprisonne la langue dans les rets d'une narration toujours centrée sur elle-même, en de lents et paresseux et majestueux cercles concentriques chacun doués d'une vie propre ; face à cette phrase immense, intemporelle, ancrée dans l'éternité du temps, je reste comme un petit enfant, terrassé de peur et d'admiration, confronté à l'apparition d'un géant au sommet d'une colline.

A cet âge de ma vie, j'ignore encore si Dieu existe mais je suis à peu près certain qu'aucun autre écrivain (hormis Doistoïevski peut-être) ne s'est aventuré aussi loin dans la quête désespérée de comprendre l'être humain sous toutes ses coutures, de tenter de circonscrire les limites de sa folie, d'essayer au risque d'échouer de s'approcher au plus près de ce qui constitue son essence même : sa bravoure et sa lâcheté, sa grandeur et sa mesquinerie, son égoïsme et sa soif d'amour, son sens du sacrifice et son appétence pour la violence, son goût pour la chute et son exaltation à tenter de vivre au-delà des contingences du temps, ce cahier à spirale où s'écrivent, dans la plus parfaite et la plus glorieuse des répétitions, nos tentatives toujours avortées de s'affranchir du poids du destin.

Quand je lis Faulkner, je suis au plus près de l'homme, je suis le gardien de mon frère, je suis Caïn et Abel, je suis la somme de toutes les histoires jamais contées à la surface de cette terre, je suis la Genèse et la Résurrection, je suis la rédemption et la fatalité, je suis celui qui défie la mort pour mieux l'étreindre, je suis la destruction du Temple et je suis le Fils sur la croix, je suis la vie même, dans toute sa merveilleuse et impossible complexité.

Lire Faulkner, il faut le dire – quitte à apparaître comme présomptueux – n'est pas donné à tout le monde. Plus d'un s'est abîmé dans la touffeur et l'accablement de cette langue qui ne se laisse jamais dompter, qui, furieuse, déchaînée, vagabonde, jamais apaisée, prend néanmoins son temps pour mieux dire la douleur de vivre et l'inexpugnable beauté de l'existence ; cette langue préhistorique, archaïque, au goût de terre, au parfum de cendres, à la senteur d'éternité, qui est la voix même de Dieu ou de son absence, de la narration établie comme le récit à jamais recommencé de l'homme terrassé par les vicissitudes du destin.

Il faut lire Faulkner pour mériter le droit de vivre.

Il faut se frotter à sa prose pour comprendre le cœur des hommes.

Il faut se perdre dans son univers pour saisir la grandeur de l'échec et la beauté de la chute.

Lire Faulkner vous rend simplement meilleur.

Si vous ne l'avez jamais lu, commencez par Lumière d’août, si vous avez oublié la grandeur de son génie, replongez-vous dans Le bruit et la fureur" ou Si je t'oublie Jérusalem, et s'il vous reste un seul jour à vivre, un seul livre à lire, une seule heure à consumer, alors emparez vous de Absalon, Abaslon!, c'est encore le meilleur moyen de se sentir vivant.

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici : Facebook-Un Juif en cavale
Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (140 articles)
romancier
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte