Monde

Les town halls, ces réunions où les Américains viennent hurler sur leurs députés pro-Trump

Claire Levenson, mis à jour le 22.05.2017 à 7 h 00

Ces événements locaux sont devenus des haut-lieux de résistance anti-Trump: les représentants au Congrès qui défendent le président doivent expliquer leur choix à des foules furieuses.

Un résident du New Jersey en colère contre son représentant au Congrès, le républicain Tom MacArthur (à gauche). DOMINICK REUTER/AFP

Un résident du New Jersey en colère contre son représentant au Congrès, le républicain Tom MacArthur (à gauche). DOMINICK REUTER/AFP

Aux États-Unis, les citoyens en désaccord avec leurs élus locaux peuvent le faire savoir en participant à un town hall, une réunion publique dans laquelle les résidents d'une circonscription viennent discuter avec leur représentant au Congrès ou leur sénateur. Avant l'élection de Donald Trump, ces rencontres étaient calmes: la plupart du temps, un élu présentait ses PowerPoint dans une salle des fêtes à moitié vide. Mais depuis que Trump est président, elles sont devenues des hauts-lieux de resistance contre la nouvelle administration. Des centaines de résidents font parfois la queue pour avoir une place, comme ici en Californie.

Une fois à l'intérieur, le ton monte très vite. En règle générale, les élus Républicains qui essayent de défendre la politique de Trump passent un mauvais quart d'heure. Après avoir voté en faveur de la réforme de santé de Trump, le représentant républicain du New Jersey Tom MacArthur a passé plus de quatre heures à écouter des citoyens furieux, dont Geoff Ginter, un assistant médical dont la tirade est devenue virale sur internet.

Il y explique qu'avec la loi santé de Trump, s'il perd son emploi, il ne pourra pas payer une assurance maladie pour sa femme. Comme elle a eu un cancer, elle sera considérée comme à risque, ce qui implique des cotisations très élevées. La réforme de santé d'Obama protégeait les personnes dans ces situations (entre deux emplois, travailleurs indépendants, personnes malades) mais le projet des Républicains rendrait leur situation incertaine.

«Vous êtes la plus grande menace envers ma famille, explique Ginter (à 1:56 sur la vidéo). Vous êtes la raison pour laquelle je ne dors pas la nuit...Qu'est-ce qui se passe si je perds mon emploi?»


«Ils sont obligés d'écouter»

De nombreuses interactions de ce genre ont été médiatisées ces derniers mois, et elles font partie d'un plan de riposte général de l'opposition.  Sur le terrain, des organisations progressistes encouragent les populations à faire pression sur leurs élus locaux, qui ont le pouvoir de faire passer ou non les projets de loi de l'administration Trump. 

«Les représentants sont constamment obligés de préparer leur réelection, donc si les résidents de leurs circonscriptions leur disent: “je ne voterai pas pour vous si vous soutenez les politiques de Trump”, ils sont obligés d'écouter», explique Gonzalo Martinez de Vedia, un des responsables de l'organisation progressiste Indivisible, qui a émergé après l'élection de Trump.

C'est ce qui est arrivé au sénateur républicain de l'Arkansas Tom Cotton. Sa réunion publique de février a été extrêmement houleuse, avec plusieurs moments forts qui sont devenus viraux, comme lorsqu'un garçon de 7 ans lui a demandé pourquoi le président voulait éliminer les financements pour la télévision de service public et dépenser des milliards pour construire un mur:

Plus tard, une femme dont le mari a la maladie d'Alzheimer s'est levée pour expliquer comment la réforme d'Obama avait sauvé la vie de sa famille. La réforme Républicaine pourrait les mettre en banqueroute.

«Au fait quelle assurance est-ce que vous avez?» a-t-elle demandé à son sénateur, sous les applaudissements et les cris de la foule. 

«Personne ne meurt parce qu'il n'a pas accès aux soins»

Quelques semaines après ces confrontations, le sénateur Tom Cotton a tweeté que les républicains du Congrès devraient revoir leur projet et prendre leur temps. Son État de l'Arkansas vote Républicain, mais de nombreux résidents ont bénéficié de la réforme Obamacare. Pour Gonzalo Martinez de Vedia, le scepticisme de Cotton est en partie une victoire de la pression des citoyens en colère. 

Après le passage de la loi Trumpcare au Congrès le 27 avril, les militants ont redoublé d'efforts. Lors d'un town hall dans l'Idaho, une femme a dit s'inquiéter que les coupes budgétaires voulues par Trump mettent en danger la vie de nombreuses personnes qui perdraient leur assurance. Le représentant du district, Raul Labrador, a répondu:

«Personne ne meurt parce qu'il n'a pas accès aux soins», une phrase absurde qui a été abondamment huée par la foule.

Dans le Dakota du Nord, un homme furieux en est venu aux mains contre son député, après l'intervention d'une mère en larmes, inquiète de perdre son assurance maladie. Il a expliqué l'interaction au Washington Post:

«J'ai dit: "vous allez donner 800 millions de dollars de réduction d'impôts pour les riches et détruire Obamacare et cette pauvre femme sera sans rien." Ensuite, quelqu'un a crié: "je veux bien payer plus d'impôts pour aider cette femme!" et j'ai dit que j'aiderais aussi.»

C'est alors qu'il a pris tous les billets qu'il avait sur lui et les a mis dans la poche de chemise de son représentant. Il a aussitôt été expulsé de la salle par la police et s'est ensuite excusé d'en être arrivé là.


Les techniques du Tea Party

 

Le groupe Indivisible a mis en ligne un guide de résistance à l'administration Trump, avec un chapitre entier sur les town halls. Dans le document, les auteurs expliquent plusieurs règles: rester polis, préparer ses questions à l'avance, raconter des histoires personnelles, filmer les interactions et venir avec des pancartes de couleur –vert pour dire que vous êtes d'accord, rouge pour marquer votre opposition de façon visuelle.

Bien que leurs buts politiques soient opposés à ceux du Tea Party, Martinez de Vedia explique que les groupes progressistes s'inspirent actuellement des tactiques de ce mouvement. En 2009, les militants conservateurs du Tea Party avaient utilisé les town halls pour faire pression contre les représentants qui soutenaient la réforme de santé d'Obama et l'augmentation des dépenses publiques. En 2010, les démocrates avaient perdu leur majorité au Congrès, et l'opposition à Trump voudrait une victoire similaire: que les démocrates reprennent la majorité lors des élections de 2018.

Un des problèmes  avec les town halls, c'est qu'ils ne sont pas obligatoires. Et étant donné l'hostilité de nombreux électeurs (et le taux de popularité très bas de Trump) la majorité des représentants et sénateurs republcains choisissent de ne pas tenir de réunions.

«Ou alors ils en organisent via vidéosurveillance et choisissent seulement des questions gentilles», explique Martinez de Vedia.


La force du ridicule

 

Les militants ont trouvé une façon de faire pression magré tout: lorsqu'un politicien préfère éviter les réunions, il arrive que les citoyens organisent des rencontres avec à la place de l'homme ou femme politique, sa silhouette découpée en carton. Les résidents viennent alors à la réunion, appellent la presse, et posent des questions à la photo cartonnée, le but étant de ridiculiser l'élu, comme ici dans l'Utah:

Dans le Kansas, les militants ont été jusqu'à faire venir un poulet à la place du représentant local, car en anglais, chicken veut dire trouillard ou poule mouillée:

Pour ces élus républicains, la situation est tendue: soit ils viennent se faire crier dessus en direct pendant des réunions, soit ils sont ridiculisés parce qu'ils fuient les interactions avec leurs électeurs. Dans leurs circonscriptions, ils sont tenus responsables de la politique de l'administration Trump, et pour l'instant, les décisions du gouvernement sont difficles à défendre.

Claire Levenson
Claire Levenson (140 articles)
Journaliste
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