France

L’histoire de Hollande au pouvoir va demeurer plus mystérieuse que les quinquennats Chirac et Sarkozy

Philippe Boggio, mis à jour le 15.05.2017 à 9 h 30

Jusqu’au bout, n’ont été audibles que les ricanements. Que les séquences de mépris, affichées en toute liberté.

Francois Hollande à l'Elysée, le 11 mai 2017 |
JOEL SAGET / AFP

Francois Hollande à l'Elysée, le 11 mai 2017 | JOEL SAGET / AFP

Quelque chose ne s’est pas emmanché, mais quoi? Un loupé, d’entrée, un hiatus, dès le mois de mai 2012, mois de sa victoire à la présidentielle, mais lesquels? Il n’était pas question d’accorder à François Hollande le bénéfice d’un état de grâce, les «100 jours» et autres effets de curiosité, ça c’était peut-être bon au temps de Mitterrand, même encore de Chirac, mais, depuis, les électeurs payaient pour un quinquennat plein, sans temps morts.

Bien évidemment instruit de cette règle, François Hollande s’était mis au travail, le premier jour, mais très étrangement, le même jour avait commencé le dézingage. C’était comme si une porte invisible se refermait sur lui, alors qu’il s’avançait, comme si Nicolas Sarkozy, qui officiait encore, la veille, avait appartenu, lui, encore à une sorte de temporalité hertzienne, à une bulle élyséenne classique, tandis que le nouveau locataire du palais se retrouvait immédiatement propulsé dans un espace-temps accéléré et hostile.

Le Hollande bashing. Entreprise systématique de dénigrement du président, cinq ans durant, qui lui sera rarement comptée comme  circonstances atténuantes de ses manques, et que, tout à la fin, excédé, dénoncera un groupe de comédiens, parmi lesquels Catherine Deneuve et Juliette Binoche. Hollande bashing: commencé dans les ricanements gamins des réseaux sociaux. Sur sa cravate de travers –il se trouvera même un site pour compter les apparitions du chef de l’État, le col de guingois. Sur sa capacité à attirer la pluie. Il pleut, le 15 mai 2012, lors de son intronisation. Il pleuvra plus encore, fin août 2014, quand il présidera les cérémonies de l’île de Sein, l’orage dégoulinant sur le visage présidentiel, déclenchant une polémique dans les médias qui fournira une illustration facile d’une rentrée politique calamiteuse. «Vous pensez que j’aurais pu quérir un parapluie», s’énervera-t-il, alors que l’assistance n’avait rien pour s’abriter?

Délit de sale gueule? Le corps, le visage à lunettes, banals, qui ne parvenaient pas à faire oublier l’absence du séduisant Dominique Strauss-Kahn, qui aurait fait plus chic dans le décor? Hollande l’usurpateur, et tout de suite sanctionné pour ça? Pour l’erreur, encore, de s’être déclaré «président normal» dans un pays qui prise les souverains dominants et distants?

Tout un quinquennat, un boulet au pied

Le chef de l’État, dans le train pour Bruxelles: irresponsable. Au repos, pour quelques jours, au fort de Brégançon: mais où se croit-ils? Pendant que les Français souffrent? Le grief a couru tout l’été 2012, et lui a aussi savonné la planche de sa première rentrée. «Les Français ne supportent pas que nous prenions dix jours de vacances», dira-t-il plus tard, incrédule et amer. Alors? Alors, on ne sait pas. L’explication des origines se fait attendre. Simplement, il était indiqué sans détour, dès son arrivée, à François Hollande qu’il était, à un titre ou à un autre, une erreur de casting, et le président n’a jamais pu faire rendre gorge de cette cette donnée de base, pourtant d’abord sans fondement sérieux. «Il a été un président empêché», explique avec justesse le sociologue Jean Viard. Qualités et défauts confondus, réussites et échecs, tout un quinquennat, un boulet au pied.

Les médias aussi, et sans attendre. Encore une fois, dès le mois de mai 2012. Chaînes d’information continue et hebdomadaires. Le premier à ouvrir le feu, Le Point, dès le 17 du mois. La une: «Fini de rire !». Or, les ventes explosent. Une certaine détestation séduit le lectorat. Alors, on insiste. Le 5 juillet: «On arrête avec les bêtises?». Et encore le 30 août, toujours en appui d’une photo assez désobligeante du chef de l’Etat: «On se réveille?» Ne voulant pas être en reste, L'Express dénigre à son tour, suivie par certains hebdos de gauche. Comme Le Nouvel Obs, le 6 septembre («Sont-ils si nuls?»). Le dégommage de l’hôte de l’Elysée assure la recette. Franz-Olivier Gisbert, le directeur du Point, s’en réjoui ouvertement, tout en se protégeant derrière une explication d’observateur objectif. «Contre Hollande, c’est un procès en immobilisme qui est instruit aujourd’hui par la presse (…)»

C’est faux, bien sûr. Le premier trimestre 2012 regorge, tous les sites sur le quinquennat en témoignent, de lancements de projets de réforme, le mariage pour tous, les recrutements de professeurs, les fondations de la Banque publique d’investissement, l’encadrement des loyers, etc., ne serait que parce que la nouvelle équipe connaît la lenteur des circuits parlementaires et administratifs, et qu’il est impératif de lancer la machine sans attendre.

Le pouvoir peine

Ce quinquennat sera comptable de pas mal d’erreurs. Les imprudences du chef de l’État sur le chapitre du chômage ; d’entrée de jeu, la ponction fiscale sur les ménages, et une impression de sacrifices jamais récompensés ; les centaines de milliers d’emploi que le MEDEF avait promis en échange des allégements de charges des entreprises, et que le pays attend toujours… Le pouvoir peinera, et François Hollande, le premier, à expliquer les intentions d’une œuvre en train de s’accomplir, et bien des comptes restent encore à exiger de ces cinq années d’utilité publique. Mais les griefs ont de beaucoup précédé les bévues, les bavures, les réussites comme les échecs. Ce quinquennat est d’abord celui des a priori négatifs.

Il faudra sans doute du temps pour y voir clair. Mais tout juste après avoir élu François Hollande, la France lui a immédiatement cherché querelle. Pas seulement les réseaux sociaux et dans les hebdos de droite. Après tout, les gamineries font maintenant partie du jeu démocratique, et Le Point sert d’abord des visées conservatrices. Peut-être n’a-t-on pas assez vu que le pays avait, en désignant le chef de file des socialistes, surtout montré sa fatigue de Nicolas Sarkozy, et que la gauche avait trop pris, à tort, la victoire pour elle seule.

Parce qu’on assiste, très vite, trop vite, bien avant que ne gonflent, à gauche, «les déçus du hollandisme», sur fond de «trahison» des promesses du discours du Bourget, à un rejet brutal de cette tentative élyséenne-là. Le France a changé d’époque, on ne sait trop comment, peut-être justement au printemps 2012, entre Sarkozy et Hollande, et le simple passage de témoin entre l’un et l’autre paraît avoir libéré une force «dégagiste» qui s’ignorait. Un gros bloc du pays, plus malheureux encore qu’il n’y paraissait, et qu’il ne le pensait lui-même. Plus expéditif aussi. Récriminant, prêt à l’insulte, et à peu près contre tout. Premières apparitions des jacqueries, en situation, contre l’Ecotaxe des Bonnets Rouges ou l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, à chaque fois avec menaces de violences contre les force de l’ordre. Premières raideurs identitaires. Exaspérations devant l’immigration. Une sorte de front du refus, de l’Europe ou de la complexité, qui préfigurera les électorats de Mélenchon et de Le Pen ; qui avalera peu à peu les écolos et la gauche radicale, et la droite souverainiste, ne laissant à François Hollande, à mi-mandat, à peine ses sympathisants socialistes.

Comment expliquer autrement l’incroyable faiblesse des opinions favorables au chef de l’Etat, et ce, quels que soient les initiatives de l’heure? À la fin de 2012, François Hollande s’apprête à glisser sous la barre des 20% de satisfaction. Il ne dépassera ce seuil, fort provisoirement, que dans le contexte des attentats de 2015 et de 2016, le pays lui rendant alors hommage de son attitude pendant les drames. Comme si, déclaré impopulaire, l’homme devait le rester coûte que coûte, et au plus bas, quoiqu’il fasse, avec même quelque chose de l’ordre de l’humiliation dans l’insistance, et même si le pays devait, par les assauts du terrorisme islamiste, se retrouver en guerre –ce qui revient tout de même à commencer par dégrader son commandant en chef.

Un quinquennat plus mystérieux

Sans doute les historiens jugeront-ils étrange cette constance dans la brutalité du rejet d’un homme et d’une politique qui aura eu tout de même pour mérite d’épargner à la France les cures d’austérité imposées à la Grèce ou à l’Espagne. L’histoire de François Hollande au pouvoir va demeurer plus mystérieuse que les quinquennats de Chirac et de Sarkozy. Mais est-il sûr que son action y ait été moins honorable? Bien sûr, c’est encore impossible à voir. Les colères croisées, désamours et désaveux, catégoriels ou sociologiques, des centre-ville et des périphéries, brouillent encore la vue.

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Jusqu’au bout, n’ont été audibles que les ricanements. Que les séquences de mépris, affichées en toute liberté. Des sentences, comme celle de Jérôme Béglé, dans un éditorial du Point, au lendemain du renoncement du chef de l’État à solliciter un second mandat, qui avant de qualifier son bilan de «famélique», décrivait ainsi le président: «François Hollande, l’homme qui n’a jamais été président». Bon, c’est d’accord, au Point, les journalistes appartiennent à la droite, qui croit l’Elysée palais inoccupé depuis 2012. Alors, essayons un homme de gauche. Pascal Cherki, député parisien et «frondeur», le 14 avril, au micro de France Info: «Comme une immense majorité de Français, cela fait longtemps que je ne prête plus attention à ce que dit le président de la République».

Chirac, Sarkozy ont été combattus, insultés, même, par des adversaires politiques, c’est le jeu. François Hollande a essuyé le dédain du tout venant. Pour finir, de son camp. De la rue, des familles, des jeunes. De beaucoup d’organisations estampillées à gauche, comme la CGT ou l’UNEF. Mais à faire le compte, on aurait tendance à se demander si ce n’est tout de même pas trop pour un seul homme. Si l’on ne serait pas aussi en présence d’une histoire de bouc-émissaire, au-delà des griefs réels qu’on peut porter contre une action. Hollande, le nul de service. Géniteur, en plus, du rejeton Emmanuel Macron, auquel il est à parier que la grosse colère sociale du pays doit certainement réserver déjà un chien de sa chienne. À voir: mais il est peut-être dit que les présidents de la République ne tiendront à l’avenir qu’une semaine, pas même un mois, avant qu’on ne les voue à l’enfer des traîtres et des menteurs.

L’étonnant est que François Hollande a traversé ces cinq années de détestation ambiante dans une apparence d’indifférence, parfois goguenarde, souvent élégante. Plus il était accablé, plus il a esquivé. Il s’est même voulu le champion de l’unité nationale. Tous ses discours, surtout ceux prononcés pendant les drames du terrorisme, renvoient au nécessaire «rassemblement» du pays. A la nécessité, pour le pays, de délaisser les pires sentiments. «Nous connaissons l’ennemi: c’est la haine», déclara-t-il, le 27 novembre 2015, pendant l’hommage national aux victimes du Bataclan et des terrasses parisiennes, lui opposant «une volonté farouche d’être ensemble, un attachement à la laïcité, une appartenance à la Nation, une confiance dans notre destin collectif». Des mots d’apaisement pour celui qui s’est attiré toutes les saillies de ses concitoyens.

Il s’en va sans s’être plaint. Il se vengera peut-être, dans ses mémoires. Mais ce sera inutile, sans effet. Il doit savoir qu’un pays qui ne s’aime pas ne peut pas aimer son président, et qu’il n’y a guère de remède à cela.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (161 articles)
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