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«13 Reasons Why», une plongée réaliste au cœur du harcèlement genré

Gabrielle Richard, mis à jour le 12.05.2017 à 18 h 14

La série offre une représentation intéressante de la féminité et de la masculinité.

La série télé américaine 13 Reasons Why, diffusée depuis le 31 mars 2017 sur Netflix, a fait couler beaucoup d’encre et a été notamment pointée du doigt par des autorités scolaires aux États-Unis et au Canada pour la façon dont elle aborde les sujets sensibles du suicide adolescent et du harcèlement scolaire. Certaines écoles canadiennes ont même interdit aux élèves de discuter de la série. The Conversation

Basée sur le roman éponyme de l’auteur Jay Asher et adaptée par Brian Yorkey, 13 Reasons Why comprend 13 épisodes d’une heure. On y suit Clay Jensen, un adolescent de 17 ans, alors qu’il écoute des cassettes audio enregistrées par sa copine Hannah Baker avant qu’elle se suicide. Elle y relate les évènements ayant mené à son ostracisme, à son humiliation, puis ultimement à sa mort. Ce faisant, elle identifie les personnes ayant joué un rôle dans sa décision, que ce soit en lui faisant du mal, en coupant les ponts avec elle ou en ne lui apportant pas l’aide sollicitée.

Essentiellement trois scènes présentent de manière particulièrement crue –d’aucuns diront, réaliste– les viols de deux personnages et le suicide de la protagoniste, Hannah.

Plusieurs spécialistes ont déploré y voir une glorification du suicide (Hannah parvient post mortem à tourmenter les personnes qui lui ont fait du mal) qui, jumelée à l’absence de ressources offertes au terme du visionnement, serait susceptible de générer un effet d’entraînement auprès d’adolescents déjà vulnérables.

D’autres, incluant le scénariste Brian Yorkey, estiment plutôt que la série propose une représentation réaliste du suicide (incluant la douleur lors du passage à l’acte) et de ses répercussions sur les proches.

À partir du moment où l’on accepte de suspendre un instant le jugement sur ces trois scènes, qu’est-ce qui se donne à voir au spectateur averti? Ce dernier assiste au déploiement d’une représentation relativement réaliste du harcèlement scolaire.

Slut shaming, viol et sexualité féminine

13 Reasons Why met le doigt sur l’absence de marge de manœuvre qui s’offre aux jeunes filles à l’adolescence, particulièrement en ce qui concerne la sexualité. À des degrés différents, les trois principaux personnages féminins sont ainsi aux prises avec un phénomène que l’on appelle le slut shaming.

Le slut shaming réfère aux pratiques et aux attitudes par lesquelles on blâme les filles qui ne se comportent pas de manière attendue en matière de sexualité, qu’elles soient considérées comme trop prudes ou, au contraire, trop dévergondées.

Hannah, la protagoniste, subit une véritable campagne de «slut shaming», un phénomène d’harcèlement sexuel, souvent banalisé dans les lycées. Pop Sugar


Ainsi, Hannah est humiliée et intimidée en raison de rumeurs liées à sa supposée promiscuité sexuelle (voulant qu’elle ait eu une relation sexuelle dans un espace public et qu’elle se soit prêtée à des ébats lesbiens avec une collègue de classe), autant de rumeurs déformées basées sur des faits questionnables et véhiculées de manière fulgurante sur des portables. Jessica et Courtney, chacune à leur façon, craignent de voir leur réputation entachée par des ouï-dire liés à certains aspects de leur sexualité. Seules Sheri et Skye, des personnages secondaires, semblent naviguer ces attentes sans trop de dommages.

Le slut shaming et les violences genrées concernent autant les relations de pouvoir et la popularité que le sexe, et la série s’empare aussi habilement de cette idée. C’est pour gagner en popularité auprès de ses amis que Justin prétend avoir eu une relation sexuelle avec Hannah. C’est dans cette perspective que circule une liste identifiant Hannah comme ayant le «plus beau cul» de l’école. C’est pour préserver sa réputation –et donc, sa position sociale– que Courtney se dissocie d’Hannah après qu’une photo de leur baiser vienne à circuler.

La confusion pouvant régner autour de la notion de consentement est également abordée de front, jusqu’à être incarnée dans le personnage de M. Porter, le conseiller scolaire. Dans une scène particulièrement pénible de la série, ce dernier suggère à Hannah, qui tente de lui expliquer qu’elle a été violée, qu’il est possible qu’elle ait consenti à ce rapprochement et qu’elle ait changé d’idée par la suite.

M. Porter, le conseiller à la vie scolaire, suggère à Hannah qu’elle se trompe quant à son viol, illustrant l’incapacité des adultes mais aussi de la société à accepter et à lutter contre ces violences. The Tab


13 Reasons Why présente ainsi le viol comme quelque chose qui arrive aux jeunes filles attirantes, comme quelque chose qui fonctionne main dans la main avec le pouvoir, comme quelque chose qui, loin de s’incarner dans un seul évènement, imprègne la totalité d’une culture (scolaire comme sociale).

C’est d’ailleurs parce que les rumeurs sur la sexualité du personnage d’Hannah ne sont pas fondées (elle n’a pas vraiment fait l’amour en public, elle n’a pas cherché activement à embrasser sa copine) que, en tant que spectateur, nous acceptons d’éprouver de l’empathie pour elle. La série véhicule ainsi clairement l’idée dangereuse (mais non moins réaliste) que la valeur d’une fille dépend de sa respectabilité sexuelle.

Quelle sympathie aurait-on éprouvé à l’égard du personnage d’Hannah si elle s’était effectivement prêtée à ces pratiques sexuelles atypiques? Si elle les avait activement recherchées ? Si elle en avait éprouvé du plaisir? Aurait-on alors estimé qu’elle avait mérité de se faire insulter et humilier par ses pairs?

Masculinités flexibles

13 Reasons Why présente des conceptions de la masculinité beaucoup plus nuancées que celles qui se donnent à voir à la télévision, et en particulier dans les séries pour adolescents. Sur le plan de la sexualité, la série inclut des modèles positifs de jeunes hommes gays équilibrés en les personnages de Tony et de Ryan, qui s’écartent des représentations tragiques et victimisantes qui caractérisent depuis longtemps les personnages non-hétérosexuels.

Clay Jensen, secrètement amoureux d’Hannah Baker, n’a pas été suffisamment présent pour l’empêcher de passer à l’acte.


Si une majorité de personnages masculins comptent la quête d’une relation amoureuse et/ou de rapprochements sexuels parmi les moteurs premiers les poussant à l’action (Clay, Bryce, Justin, Marcus et Zach en sont des exemples), la série laisse également la place à des adolescents qui ne sont pas (autant) préoccupés par la conjugalité et la sexualité. C’est notamment le cas du photographe Tyler, de Tony et de Ryan, et dans une moindre mesure, d’Alex.

13 Reasons Why bouleverse constamment les repères des spectateurs en matière de représentations de la masculinité, dans un genre (la série pour ados) qui n’est pas réputé pour en renouveler les canons. De Gossip Girl à Riverdale, en passant par One Tree Hill (peut-être à l’exception de Glee), les séries dont ont été friands les adolescents au cours des dernières années ont rarement présenté des modèles de masculinité atypiques ou subversifs. Dans 13 Reasons Why, il en est tout autre.

Ainsi, Clay Jensen, le personnage principal, incarne-t-il le «bon garçon» par excellence, entretenant des relations amicales avec tous les élèves. Il n’en passe pas moins l’essentiel des émissions avec le visage tuméfié (fruit d’un accident de vélo et de bagarres) et est incapable de parler de ses émotions à ses parents, malgré d’innombrables sollicitations.

Le personnage de Tony (droite) renverse pour une fois les stéréotypes de genre et de sexualité dans les séries adolescentes. Mic Com, FAL


Clay et Tony incarnent une masculinité enveloppante tant ils se soucient de leurs proches. Même les personnages de Justin et de Bryce, archétypes de «mauvais garçons» arborant les blousons à l’effigie de l’équipe sportive dont ils sont les stars, populaires tant auprès des filles que des garçons, échouent à certains égards à ratifier en tous points les codes d’une masculinité dominante traditionnelle. Justin ainsi ne craint pas d’exprimer ses émotions, quitte à sangloter devant son amoureuse, et échoue, dans une scène marquante de la série, à protéger cette dernière d’une agression certaine.

Leçons d’une série sur le genre

Hannah Baker se sent trahie, humiliée et abandonnée de tous. Les cassettes audio dans lesquelles elle pointe du doigt les coupables auraient pu laisser envisager une fin moins tragique. The Guardian


Au final, 13 Reasons Why ne fait que présenter des adolescent(e)s qui suivent à la lettre ce qu’on leur a appris. Que les modèles de genre qui s’offrent à nos adolescent(e)s demeurent extrêmement restrictifs et dommageables. Que les modèles dominants de masculinité perdurent et affectent la manière dont les jeunes hommes interagissent avec leurs pairs. Qu’une fille bien doit être attirante et désirable, mais ne peut se permettre d’être proactive dans sa sexualité (en se présentant sous son meilleur jour, en recherchant activement les rapprochements sexuels, en y trouvant du plaisir, etc.). Que celles qui ne se soumettent pas à ces règles sont sévèrement punies. C’est peut-être cela aussi qui, ultimement, choque : la démonstration appuyée de la force, voire de l’inévitabilité, des processus de socialisation genrée. «Nothing anyone did to Hannah was any different than was happens to every girl at every high school», explique Marcus vers la fin de la série. N’est-ce pas, en soi, l’un des moments les plus bouleversants de la série?

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

Gabrielle Richard
Gabrielle Richard (5 articles)
Sociologue du genre
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