France

«Il peut être au second tour face à Le Pen. Et là, on gagne!»

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 14.05.2017 à 18 h 02

Six mois qui ont changé la politique française, de la renonciation de François Hollande à l'entrée en fonctions d'Emmanuel Macron.

Photos: Joël Saget/AFP et leighklotz via Flickr CC License by. Montage: Marc Pédeau/Slate.fr.

Photos: Joël Saget/AFP et leighklotz via Flickr CC License by. Montage: Marc Pédeau/Slate.fr.

Un Premier ministre ne devrait pas dire ça... Le 27 novembre 2016, le visage de Manuel Valls s'étale en une du Journal du dimanche, sur un quart de page, en-dessous de celui de Fidel Castro, mort l'avant-veille. Le titre: «Je me prépare». Dans l'entretien, le chef du gouvernement expédie une série de missiles à François Hollande, à trois jours de l'ouverture des candidatures pour la primaire de la gauche: «J'ai des rapports de respect, d'amitié et de loyauté avec le Président. Mais la loyauté n'exclut pas la franchise. Force est de constater qu'au cours de ces dernières semaines, le contexte a changé. [...] Face au désarroi, au doute, à la déception, à l'idée que la gauche n'a aucune chance, je veux casser cette mécanique qui nous conduirait à la défaite.» Ce jour-là, le JDD devait au départ interviewer Emmanuel Macron qui, en guise de lot de consolation, eut droit à une chronique de son livre Révolution. Trois jours plus tard, François Hollande renonçait à être candidat. Ce 14 mai 2017, au terme de son quinquennat, il vient de transmettre ses pouvoirs, non pas à Manuel Valls, mais à Emmanuel Macron.

L'histoire de cette interview qui n'eut jamais lieu est rapportée par Alexandre Duyck et Soazig Quéméner, les auteurs de L'Irrésistible Ascension. Les Dessous d'une présidentielle insensée (Flammarion), un des quatre livres parus dès cette semaine qui, avec trois documentaires, nous content les coulisses de la folle campagne qui vient de s'achever. Une campagne qui a démenti tous les pronostics et tous les scénarios annoncés. Il n'y a pas eu de «blast» de Nicolas Sarkozy. Pas de résurrection de François Hollande à mesure que s'inverserait la courbe du chômage. Pas de candidature Bayrou qui allait diviser l'électorat centriste. Pas d'éclatement de la bulle Macron. Mais pas, non plus, de séisme final comme l'ont vécu le Royaume-Uni avec le Brexit ou les États-Unis avec l'élection de Trump: dans tout ça, le moins surprenant, le moins passionnant, le plus prévisible, ce furent, contrairement aux épisodes britannique ou américain, les soirées électorales.

Mais avant cela, quel scénario! Une somme de petits détails, de battements d'ailes et de coups de billard qui a abouti, le 7 mai, à l'élection du plus jeune président de la République de notre histoire, sans qu'aucun des deux grands partis qui a dominé notre vie politique depuis un demi-siècle ne soit présent au second tour. Ce déroulement, certains l'avaient anticipé, ou plutôt rêvé, comme Didier Casas, directeur général adjoint de Bouygues Télécom parti en disponibilité pour soutenir Macron, qui confiait aux deux auteurs du livre, mi-décembre:

«Pour moi, les choses sont simples: le chemin pour lui passe par le chas d’une aiguille. Mais bon... Imaginons: Hamon ou Montebourg gagne la primaire, qui tourne à la mascarade et décrédibilise le vainqueur... Bayrou renonce parce que Macron est trop fort dans les sondages; Fillon continue de se durcir, de faire peur aux gens en parlant de sa réforme de la Sécurité sociale et de supprimer cinq cent mille fonctionnaires... Si Macron ne commet pas d’erreurs, il peut envisager d’être au second tour face à Le Pen. Et, dans ce cas-là, on gagne!»

«L'époque est à la chasse»

Longtemps, on a cru que cette campagne présidentielle 2017 pourrait se jouer entre François Hollande, Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen. Le sortant, le revenant, la descendante. Le premier s'est effacé, clamant aux Français que «conscient des risques que ferait courir une démarche qui ne rassemblerait pas largement autour d’elle», il avait décidé de ne pas solliciter le renouvellement de son mandat. Le second a été sèchement «dégagé» lors de la primaire par ses propres électeurs, ceux qui l'avaient fait président en 2007, ceux qui lui avaient maintenu leur confiance en 2012. La troisième a failli à 500.000 voix près, contrairement à ce que prévoyaient tous les sondages depuis un an, être évincée dès le premier tour, puis a été nettement vaincue au second. Quant aux deux «suppléants» de Sarkozy et Hollande, Juppé et Valls, ils ont été battus au second tour de leur primaire. Le 19 octobre, Bernard Poignant, conseiller spécial de Hollande opposé à la participation de son patron à la primaire de gauche («Ou tu n’es pas candidat, ou tu l’es directement devant les Français»), lui envoyait ce SMS: «Duflot perd; imaginons Sarkozy battu aussi... L’époque est à la chasse: gare aux primaires!»

Le chef de l'État est alors sur la rampe de lancement, que décrivent en détail Alexandre Duyck et Soizig Quéméner, de sa deuxième campagne présidentielle. Un livre élogieux de son ami l'avocat Dominique Villemot, François Hollande, le courage de réformer. Un discours salle Wagram sur le terrorisme, dans lequel le président-bientôt-candidat promet qu'il ne laissera jamais son pays «s'abîmer». Un site internet et un micro-parti, Notre idée de la France. Un entretien à L'Obs où il se dit «prêt» à l'«inventaire» de ses 60 propositions de 2012. Et enfin, en attendant un appel de parlementaires PS, un ouvrage en forme de confessions aux journalistes du Monde Stéphane Davet et Fabrice Lhomme, dont le titre devait être Il se trouve que je suis président.

1er décembre 2016, 20 heures: François Hollande renonce à être candidat. OLIVIER MORIN / AFP.

François Hollande pensait que cet ouvrage, qui deviendra finalement un best-seller assassin sous le titre Un président ne devrait pas dire ça..., lui permettrait de solder son bilan avant d'entamer sa campagne. Douce illusion... Il croyait aussi qu'Emmanuel Macron n'oserait pas se présenter contre lui. Bernard Poignant, lui, pensait que l'ancien secrétaire général adjoint de l'Élysée pourrait servir de lièvre au président et compléter son image, comme Michel Rocard l'avait fait quand le François Mitterrand de 1988 ne faisait encore figure que de candidat virtuel. À droite, on se réjouissait du spectacle des divisions adverses, François Baroin, qui fut aussi en son temps un jeune premier de la Ve République, confiant à Alexandre Duyck et Soazig Quéméner que Nicolas Sarkozy «considère que cela prend chez Alain Juppé et chez François Hollande. Cela crée une photo contraste dans notre campagne. Cela en vieillit certains prématurément...»

Quand le sol se dérobe, on se raccroche à ses certitudes, à ses illusions. Beaucoup ont de même cru qu'Hollande se lancerait, forcément, ne deviendrait pas le premier président à renoncer à se représenter. Les candidats à la primaire avaient échafaudé leur scénario de victoire: Juppé persuadé de battre Sarkozy, et vice-versa; Montebourg persuadé qu'il battrait Hollande, Valls persuadé qu'il allait battre Montebourg. Les deux scrutins ont abouti à la désignation de François Fillon et Benoît Hamon... Lesquels, eux aussi, se sont bercés d'illusions.

Les socialistes, nantis de sondages corrects début février juste après la primaire (jusqu'à 18%), tentent alors, à l'image d'un de leurs députés, de se convaincre qu'un réflexe légitimiste leur permettra de remonter la pente: «Après la victoire de Benoît à la primaire, on a décroché Mélenchon comme dans une étape de montagne du Tour de France. Il ne reviendra pas sur nous avant l’arrivée en haut du col. Et je vais même vous dire: on va dépasser Emmanuel Macron au sprint final.» Le candidat de la droite et du centre croit lui que les divisions de la gauche lui garantissent une place au second tour. «Il va y avoir trois candidats de gauche qui vont s’étriper: Jean-Luc Mélenchon pour l’extrême gauche, Benoît Hamon qui représente un courant dur, celui des frondeurs, et Emmanuel Macron qui incarnera la politique de Hollande, confie-t-il fin janvier, propos que rapportent les journalistes du Monde Mathieu Goar et Alexandre Lemarié dans François Fillon, les coulisses d'une défaite (L'Archipel). Ces trois candidats vont se partager l’électorat de la gauche... J’en tire comme conséquence que, dans ces conditions-là, ils vont avoir du mal à être au second tour.» Plus tard, les dirigeants de droite verront encore dans le ralliement tardif de Valls à Macron, fin mars, un «baiser de la mort» pour ce dernier.

«Un énorme smiley mort de rire»

Le 23 janvier, au lendemain du premier tour de la primaire socialiste, François Fillon est à Berlin pour rencontrer Angela Merkel et ses ministres des Finances et de la Défense, Wolfgang Schäuble et Ursula von der Leyen. Peter Altmaier, directeur de la Chancellerie, le présente alors comme «le futur président de la République». Le «futur», lui, sait déjà que le Canard enchaîné du surlendemain s'apprête à dévoiler sur lui des informations explosives, mais laisse beaucoup de dirigeants de droite, au-delà de sa propre équipe, dans le noir.

Nouvelle erreur de perception: certains dirigeants de l'opposition ont cru, ou voulu croire, que l'affaire des emplois familiaux du candidat ferait pschitt, que le «soufflé» retomberait rapidement. Après la révélation, Thierry Solère, porte-parole du candidat, reçoit pourtant plus de 200 SMS en quelques minutes. Un proche du candidat envoie aux auteurs des Coulisses d'une défaite «un énorme smiley mort de rire, comme s’il ne mesurait pas la portée de l’affaire».

L'un des intérêts du livre de Matthieu Goar et Alexandre Lemarié est de restituer l'enchaînement des révélations du «Penelopegate», mais aussi de rappeler à quel point le candidat était en difficulté avant même celles-ci. Il a fait une pause dans sa campagne en décembre alors que l'espace médiatique était libre, la primaire de la gauche peinant à passionner les médias. Il a eu du mal à élargir son équipe de campagne au-delà de son premier cercle (son directeur de campagne Patrick Stéfanini, son stratège Bruno Retailleau et ses communicantes) pour rassembler la droite. Il a peu envie de faire des efforts avec la presse. Il est confronté, notamment sur le sujet de la Sécurité sociale, à l'examen de son propre projet, peu étudié durant la campagne des primaires tant son décollage avait été tardif.

Le 5 mars 2017, lors de la manifestation pro-Fillon au Trocadéro. GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP.

Entre sa victoire à la primaire et les révélations du Canard, il est déjà passé d'environ 30% à 25% dans les sondages. Le «Penelopegate» va lui infliger des pertes similaires au fil des révélations, avec pour climax la folle semaine qui, de l'annonce de la prochaine mise en examen du candidat au discours du Trocadéro, verra la droite quasiment perdre son candidat. Et toutes les autres hypothèses et combinaisons ressurgir, Juppé, Wauquiez, Baroin en ticket avec Borloo... Au matin de l'annulation de la visite de Fillon au Salon de l'agriculture, le directeur de cabinet de Juppé, Ludovic Martinez, lâche devant les auteurs de L'Irrésistible ascension: «Je ne suis pas sûr qu’il renonce, ce con. On est en train de perdre des présidentielles imperdables.» Dans les années à venir, les amateurs d'uchronie se régaleront en revivant les épisodes de cette présidentielle française: que se serait-il produit si les juppéistes Gilles Boyer et Benoist Apparu, ralliant Bordeaux en pleine nuit en voiture au soir du meeting du Trocadéro, avaient réussi à convaincre leur chef de file de revenir?

«Aujourd’hui, on tue le PS»

Une scène qui figurera, à n'en pas douter, dans la future adaptation filmique de cette présidentielle dont le scénario a rivalisé avec House of Cards ou Baron noir. Dans la plupart des récits, on retrouve les mêmes temps forts, les mêmes moments clef qui resteront. Trois, en particulier.

Le 10 décembre, porte de Versailles. Emmanuel Macron tient son premier grand meeting de campagne devant 15.000 personnes. Sylvain Fort, le directeur de la communication du candidat, souffle à François-Xavier Bourmaud du Figaro, auteur de Emmanuel Macron, les coulisses d'une victoire (L'Archipel): «Ne l’écris pas dans ton journal, mais aujourd’hui, on tue le PS.» Le meeting se conclut sur une envolée éraillée, et même hurlée, du candidat, qui n'a pas de retour son et demandera à ses conseillers: «C’est bon, on m’a assez entendu à la fin?» La scène fera la joie des réseaux sociaux pendant des mois. «Ça m'a plutôt amusé, ce qui s'est dit sur les réseaux sociaux, expliquera ensuite Macron à «Envoyé spécial». Celles et ceux qui pensaient railler cette fin de meeting par ce biais-là l'ont propagée, et ça atteint des gens, par contiguïté, qui n'ont sans doute pas regardé le rassemblement ni écouté le discours.» Les élus PS, eux, étaient branchés. En coulisses, les caméras du documentariste Yann L'Hénoret captent une discussion entre le candidat et son conseiller aux relations avec les élus, Stéphane Séjourné:

«Ça allait?
–Oui, j'ai reçu plein de textos de parlementaires qui disent que tu es formidable.
–C'est vrai? Et de mecs qui sont pas chez nous forcément?
–Ouais! Mais on était en direct sur BFM. [...] Ils analysent ça comme “la mue”. Ça y est, t'as fait ta mue.»

Le 22 février, rue de l'Université, à quelques pas de l'Assemblée nationale. La campagne Macron traverse alors un trou d'air après qu'il a qualifié, quelques jours plus tôt, la colonisation de «crime contre l'humanité». François Bayrou doit annoncer dans l'après-midi s'il est, ou non, candidat pour la quatrième fois à la présidentielle. La veille, raconte le chroniqueur de LCI Nicolas Prissette dans Emmanuel Macron, le président inattendu, le centriste Jean Arthuis est allé se coucher persuadé que le Béarnais allait y aller. Le matin même, le président du MoDem appelle Macron pour le prévenir qu'il va annoncer son ralliement. Au 95 rue de l’abbé-Groult, dans le XVe arrondissement de Paris, l'équipe du candidat exulte. Alors crédité d'environ 5% dans les sondages, Bayrou est, avant le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, la plus belle prise de guerre d'une campagne qui voit affluer les ralliements. Ou, comme ils sont qualifiés dans un langage fleuri au QG de Macron, «tous ces crevards du PS et ces cons de l’UDI».

Jean-Luc Mélenchon, le 20 avril 2017, sur le plateau de l'émission «Quinze minutes pour convaincre». MARTIN BUREAU / POOL / AFP.

Le 20 avril, en région parisienne, entre les studios de France 2 à Saint-Cloud et les Champs-Élysées. C'est le soir du dernier «débat», qui s'est en fait transformé en onze interviews consécutives (l'ordre a été tiré au sort) extrêmement scénarisées. Chaque candidat est supposé apporter un objet qu'il emmènerait avec lui à l'Élysée. Marine Le Pen est venue avec une clef, «la clef de la maison France». Emmanuel Macron, avec la grammaire de sa grand-mère, qu'il laissera finalement dans sa loge. Quelques minutes plus tôt, un terroriste a ouvert le feu sur les Champs-Élysées, tuant un policier, Xavier Jugelé. Le drame rappelle le poids du terrorisme sur une campagne présidentielle qui entre dans sa dernière ligne droite.

Premier à parler ce soir-là, Jean-Luc Mélenchon est lui venu avec un réveil, symbole du temps qui presse. Depuis quinze jours, la percée du candidat de la France insoumise à transformé le duel à trois en match à quatre, avec des candidats qui se tiennent dans une fourchette d'environ quatre points. Dans Rase campagne, un post mortem de la campagne Juppé publié en début d'année, Gilles Boyer écrivait avec humour: «Un pour une place, c'est une bonne situation. Deux pour deux places, c'est bien aussi. Trois pour deux places, ça se complique.» Alors, quatre pour deux places...

«Il y en a un qui peut trébucher»

Début janvier, le député PS des Français de l'étranger Arnaud Leroy, un des porte-parole de Macron, confiait à François-Xavier Bourmaud: «Il faut être dans les trois premiers en février. À partir de là, il y en a un qui peut trébucher. Ça peut être nous, ça peut surtout être les deux autres.» Dans la dernière ligne droite, Macron et Le Pen ont baissé, Fillon et Mélenchon semblent remonter. Le candidat En Marche! attend le dimanche soir, 20 heures, dans un «brouillard serein». Les frontistes constatent le dévissage de leur campagne, au point que certains affirmeront après coup, off the record, qu'ils n'auraient peut-être pas été au second tour sans l'attentat des Champs-Élysées. François Fillon explique lui seulement douter de l'identité de son adversaire du second tour. L'après-midi même du premier tour, des rumeurs feront encore état d'un duel Macron-Mélenchon. À 20 heures, le verdict tombe, globalement conforme aux enquêtes de la dernière semaine: Macron 24%, Le Pen 21,3%, Fillon 20%, Mélenchon 19,6%.

La présidentielle est quasiment déjà jouée, Marine Le Pen ne pouvant espérer l'emporter sans arriver devant au premier tour. Là encore, une illusion s'évanouit, celle selon laquelle, après le Brexit et Trump, un «vote caché» pourrait propulser la présidente du FN haut, très haut, à 30% ou 35% le 23 avril, et créer un effet de souffle, une situation à haut risque. C'est Bernard Poignant qui redoutait «une révolution dans l’urne». Le conseiller en communication de François Hollande, Gaspard Gantzer, qui estimait que «ce n’est jamais bon, un électeur qui ne parle pas, c’est qu’il prépare un mauvais coup». Ou un ténor LR qui lâchait, début avril, à Alexandre Duyck et Soazig Quéméner: «Je vous le dis sincèrement: elle peut remporter l’élection. Bien sûr, ses affaires lui nuisent, mais comme elle est accusée d’avoir volé de l’argent à l’Europe, ses électeurs la trouvent cohérente.»

23 avril 2017, 20 heures: Emmanuel Macron et Marine Le Pen sont qualifiés pour le second tour.

Ce paysage du second tour, Macron l'attendait depuis longtemps. Fin mars, le candidat est en déplacement à Avallon-sur-Yonne, où il visite une classe de musique. Un comité d'accueil de militants du FN scande, à l'extérieur, des «Marine présidente!». Le candidat fait le tour de la classe, serre les mains des enfants devant les caméras d'«Envoyé spécial»:

«C'est vous qui allez être élu?
–Je sais pas, les gens vont aller voter, fin avril-début mai.
–Il y a aussi Marine Le Pen qui est présidente.
–Non, elle est candidate, comme moi. On est l'un contre l'autre.
–Elle peut améliorer les choses, elle aussi.
–Ah, moi je crois pas mais elle se bat pour!»

«À partir de décembre, théorise le candidat dans le même documentaire, je sens qu'il y a cette volonté de renouvellement et que les deux partis de gouvernement sont très fragiles. Et tout ça me conduit à penser que si j'arrive à mener à son terme l'entreprise de refondation qui est la mienne, elle occupera un espace central, progressiste, patriote, pro-européen, qui fait que sa vraie polarité, c'est le Front national.»

«Si je décide de ne pas aller à Whirlpool, je peux perdre la présidentielle»

Pour Macron, cette campagne de second tour commence pourtant mal. Le candidat a prononcé un discours jugé trop triomphal au soir du 23 avril, puis est allé souper à la Rotonde avec son équipe et quelques people. En visite à Laval, François Hollande rappelle «qu'un vote ça se mérite, ça se conquiert, ça se justifie, ça se porte». Le mercredi, Marine Le Pen rencontre des ouvriers de Whirlpool à Amiens alors qu'il discute avec l'intersyndicale, le poussant à aller, lui aussi, nouer un dialogue, heurté mais finalement respectueux, avec les salariés sur le site. «Si à ce moment-là, je décide de ne pas aller à Whirlpool, je perds la campagne de deuxième tour, et je peux perdre la présidentielle, j'en suis convaincu, expliquera ensuite Macron à «Envoyé spécial». En tout cas, je perd cette campagne, et donc la légimité que j'aurais eu derrière.»

Les mêmes caméras ont capté le discours du député du Finistère Richard Ferrand devant le conseil politique du candidat:

«Après dimanche, il y a eu des moments où pendant que Le Pen donnait des signes d'activisme, c'est comme si nous, soudain, on était rentrés aux vestiaires. Naturellement, ça a fait entrer l'idée qu'on aurait eu une sorte de perte de lucidité, enivrés par le succès... Il faut secouer les pruniers! C'est le moment de mettre en joue les mélenchonistes hésitants, de dire aux socialistes de se mobiliser et de demander aux républicains de droite quelle est leur position.»

Emmanuel Macron au Louvre, le 7 mai 2017. PATRICK KOVARIK / AFP.

Le débat du 3 mai, catastrophique pour Le Pen, «secouera» les «pruniers», affermissant une tendance qui, même au plus serré, n'a finalement jamais donné moins de dix-huit points d'avance au candidat En Marche! Le 7 mai, trente minutes après la fermeture des premiers bureaux de vote, le spécialiste des sondages de Macron, Denis Delmas, lui souffle que les premières remontées des dépouillements le donnent à 65%: «Si c'est ça, c'est bien», répond le candidat. Cela sera finalement un peu mieux: 66,10%, près du double de voix de son adversaire, mais avec une abstention élevée et un nombre important de bulletins blancs et nuls.

«La présidentielle? Il peut essayer, si ça l'amuse»

Dans son livre, François-Xavier Bourmaud rapporte une discussion, en mai 2016, avec un député socialiste:

«Vous pensez que Macron a monté son mouvement politique pour se présenter à la présidentielle?
–Il peut essayer, si ça l’amuse, mais il n’a aucune chance. Je ne vois pas comment il y va.
–Il est populaire, quand même.
–Ça ne dure qu’un temps. La bulle finira par se dégonfler, vous verrez.»

Quelques semaines plus tôt, le ministre de l'Économie avait officiellement lancé En Marche! depuis sa ville natale, Amiens. Il prépare alors, pour l'été ou la rentrée, sa sortie du gouvernement. Le documentaire de France 3 Ainsi soit Macron s'ouvre sur des images le montrant en repérages, quelques minutes avant son premier grand rassemblement de campagne, le 12 juillet, dans une salle de la Mutualité encore vide, à Paris. Sûr de lui, il fait les cent pas sur scène avec ses conseillers, place ses marques, répète son texte sur «le parti de l'espoir, qui doit gagner en 2017», teste ses effets. Comme un comédien, ou comme sa doublure.

Quelques jours plus tôt, il a, raconte Nicolas Prissette dans son livre, déjeuné avec François Hollande à l'Élysée, pour lui assurer qu'il ne comptait annoncer ni sa démission ni sa candidature à la présidentielle à la Mutualité: «Une nouvelle fois, ils s'expliquent, sans tout se dire. Le ministre vit ce moment comme une page qui se tourne.» Il est alors encore celui dont on ne sait pas s'il fera partie de la distribution de la présidentielle 2017, et à quel rang dans le casting.

Trois mois plus tôt, au lendemain du lancement d'En Marche!, François Fillon manifestait son intérêt off devant les journalistes du Monde: «Macron? Son analyse est pertinente et rejoint sur un très grand nombre de points la mienne.» Au point d'imaginer une collaboration? «Cette question m’est posée tous les soirs en meeting! À chaque fois, je réponds que je ne vais pas répondre car si je dis oui, ça va buzzer immédiatement et si je dis non, je déçois celui qui m’a posé la question car, en général, il en a envie.» Une semaine après le second tour, l'ancien candidat de la droite et du centre n'a toujours pas réagi officiellement à la victoire de celui en faveur de qui il s'était prononcé, quelques minutes après son élimination, le 7 mai au soir.

À lire: Emmanuel Macron, les coulisses d'une victoire (François-Xavier Bourmaud), François Fillon, les coulisses d'une défaite (Matthieu Goar et Alexandre Lemarié), Emmanuel Macron, le président inattendu (Nicolas Prissette) et L'irrésistible ascension. Les dessous d'une présidentielle insensée (Soizig Quéméner et Alexandre Duyck).

À voir: Emmanuel Macron, en marche vers l'Élysée (Bertrand Delais), Ainsi soit Macron (Pierre Hurel) et Emmanuel Macron, les coulisses d'une victoire (Yann L'Hénoret).

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (939 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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