France

Macron n'a même pas voulu achever Valls

Claude Askolovitch, mis à jour le 12.05.2017 à 14 h 26

Si Valls est coupable, vis-à-vis de lui-même, c’est d’avoir laissé en route des dynamismes et un mot-clé, l’optimisme, qui était au coeur de sa construction, autrefois, que Macron incarne, et que lui a négligé.

PATRICK KOVARIK / AFP

PATRICK KOVARIK / AFP

Le bonheur de nos ancêtres, qui n’étaient humiliés qu’en secret. Ce qui arrive à nos pauvres princes, dont Manuel Valls est l’incarnation, récusé et épargné à la fois par le nouveau pouvoir, chacun le sait, chacun le voit, et chaque avanie s’imprime et marque, dans l’affreuse omniscience d’un présent sans fin. Combien de temps Manuel Valls restera-t-il ce solliciteur de méchant Vaudeville, qu’il est devenu, dans la lâcheté du moment, au printemps 2017? Combien de temps restera-t-il l’homme qui campe à la porte du Palais, seigneur déchu, farouche et moqué, sauvé par dédain?

Heureux furent nos ancêtres, que l’on n’humiliait qu’en secret.

Ce qui mérite un assassinat

En juin 1959, François Mitterrand, quadragénaire au destin contrarié, toque à la porte du Parti socialiste autonome, où se rassemblent quelques purs de la gauche, qui reconstruisent une dignité après tant de hontes. Les socialistes officiels ont fait la guerre en Algérie puis rallié de Gaulle en 1958 par peur d’un putsch militaire. Le PSA est l’antidote. Mitterrand, qui fut une jeune vedette de la IVe République défunte, veut le rejoindre. Il se fait retoquer fermement.

«Votre venue poserait des problèmes», a expliqué en susbtance à l’impétrant Edouard Depreux, le fondateur du Parti. Mitterrand s’en vexe. Que lui reproche-t-on? On parlait alors, chez les dirigeants du PSA, de cette francisque épinglée au revers du jeune Mitterrand par Pétain, et puis de son action de ministre, chargé de l’Intérieur dans le cabinet Mollet, ayant participé à la répression en Algérie, et…

En comparaison, que semblent véniels les péchés de Manuel Valls, que les marcheurs ont fait languir, qu’ils récusent sans en finir avec lui… Pour les Macroniens, Valls ne vaut même pas qu’on l’assassine. Ils ne présenteront pas de candidat contre lui dans sa circonscription de l’Essonne, sans l’investir pour autant. Il s’en contentera. Il n’est pas en position de faire le délicat. Il joue une survie, à lui de s’en débrouiller, dans les temps aigres du dégagisme, de l’insoumission, et de la haine qu’il provoque, que ces trois derniers jours ont attestée.

Le vieux monde a écorché le nouveau

Les macroniens s’en lavent les mains? Ils ont, ce faisant, abimé leur pureté. Au dernier moment, le glaive du renouveau a tremblé. Le compromis politicien est donc encore de ce monde? Valls, acculé, humilié, a marqué un point, pas très propre? Il a amené les Macroniens à mal se comporter envers une militante à qui la circonscription était promise. Le vieux monde a donc écorché le nouveau. La courtoisie que l’on doit à un splendide gouvernant a pris le pas sur la considération que mérite une marcheuse?

Ce n’est pas rien. Cela raconte peut-être la suite; cela borne, possiblement, les exubérances du nouveau régime, qui, jusqu’à présent, s’annonçait sans prudence. Le renouvellement des députés s’accompagne d’un spoil system  annoncé, à l’américaine, de la haute fonction publique: tout le pouvoir au nouveau pouvoir? La razzia se contrôle donc. L’indulgence envers Valls peut témoigner de la normalisation à venir des «révolutionnaires». Les Marcheurs sont empêchés de devenir les gardes rouges d’un Mao social-libéral; on ne leur aura pas donné la tête de l’ancien cacique. Ce n’est pas inutile, au moment où Emmanuel Macron s’approche du pouvoir réel, que ses troupes intègrent ceci: le monde ne commence pas avec eux. Il y a des limites, et tout n’est pas absolument possible. La griserie se contrôle. Les formes subsistent. On n’exécute pas un ancien chef de gouvernement, dit Richard Ferrand, général de Macron; a fortiori quand le Président a été son ministre. Il ne restera peut-être que cela: un arrangement bourgeois,  en dépit de tout, une concession aux usages civilisés: l’impossibilité pour Macron d’abattre un homme, fut-il un ennemi. Il l'aura pourtant réduit à la charité publique.

Il ne l’aura même pas achevé.

Et cette indulgence, parions-le, ajoutera à la haine.

Heureux furent nos ancêtres, que seuls les rumeurs écorchaient.

On ne reproche à Valls, que d’être lui-même

J’imagine les twittos en 1959, et les indiscrétions de la presse, et les ravissements d’échotiers, les bandeaux qui défilent sur l’écran de BFM, contant les rebuffades de Mitterrand, ses visites vaines au domicile de Depreux, sa vexation, les débats sans fins d’éditorialistes sur Mitterrand l’infréquentable… Mitterrand, refusé en 1959, fut à nouveau interdit en 1960: le PSA, devenu PSU, dont Pierre Mendes France était la fierté et Michel Rocard bientôt une vedette, vota, en sa direction, à l’unanimité moins une voix, contre l’arrivée du détesté. On n’en sut rien, ou si peu. On n’en fit pas de gorges chaudes, en dehors du petit monde. Dans la Nièvre, où il se reconstruisait, on n’en sut rien. Il n’empêche: Mitterrand fut blessé. Que lui reprochait-on en somme, lui qui s’opposait à De Gaulle, avait résisté, défendait la République et voulait se reconnaître dans la gauche?

On ne lui reprochait que d’être lui-même.

Cela passa, comme on sait.

On ne reproche à Valls, que d’être lui-même. Un ambitieux, comme on sait, et un traître, comme ils disent, et il aurait cela en lui? Comme s’il n’était en politique que des rosières? Comme s’il n’avait pas attendu, depuis des années, que le socialisme se dépasse par la droite? Comme si sa rigidité, avant de lui nuire, ne lui avait pas agrégé des apeurés et des hésitants, des tremblants, des courtisans, ses adhésions réelles? Sic transit. On lui intima, depuis des jours, sur la toile, dans les rires, l’ordre de disparaitre. Cela dépend des électeurs. Cela passera? Un jour, qui sait, Valls ne sera plus Valls aux yeux des gens qui haïssent Valls, mais auront oublié pourquoi ils le haïssaient? Mais les salissures s’impriment mieux, au temps d’internet, quand chacun est invité à communier en lazzis.

Valls l’a cherché?

On ne tient pas pour rien la position de Valls sur les migrants, ou ses brutalités parlementaires, ou sa reddition à la logique de l’ordre. Il y avait d’excellentes raisons pour qu’En Marche n’adoube pas un ancien Premier ministre, qui fut, pour le moins, d’une hostilité mesquine envers Emmanuel Macron et n’est pas de sa famille culturelle: le social-libéralisme n’est pas tout dans nos classifications de comptoir: le rapport à la société, la sanctification de la norme, la culture du compromis, le libéralisme comme philosophie de la vie, le pari schumpeterien contre les ordres anciens, le rapport même aux syndicats et aux structures verticales, fétiche ou prétexte vallsien mais indifférence macronienne, tout cela les sépare. Valls était un conservateur de belle allure, Macron prétend au risque du renouveau. Affinons encore. Si Valls est coupable, vis-à-vis de lui-même, c’est d’avoir laissé en route des dynamismes et un mot-clé, l’optimisme, qui était au coeur de sa construction, autrefois, que Macron incarne, et que lui a négligé. Plus optimiste, mais terrifiant de verticalité et d’autorité, l’homme des peurs et non plus du possible?

C’est de la politique, cela. A-t-on le droit de parler politique? Eviter aussi bien la haine -salaud de Valls, dégonflé de Macron- que la commisération -pauvre Manuel? Cette homme se bat pour sa survie que peu désirent. En étant froid: il y avait autant de raison chez les macroniens de récuser Valls que de le prendre. Ils avait, enfin, donné des gages, et pris sa part, sabotant le PS, à l’aventure? Mais on ne lui avait rien demandé, chez Macron, et nul n’était dupe. Il prétendait s’imposer. Il faisait du bruit et polluait l’aventure. Mitterrand, quand il sollicitait les purs socialistes, avait la délicatesse de ne pas le faire par voie de presse, mais dans une démarche discrète; les refus qu’il essuya furent au diapason de sa bonne éducation. Valls, lui, a tant crié qu’il était du macronisme, que le macronisme ne pouvait le prendre. Il abusait. S’invitant publiquement, il aura été abaissé publiquement, mais pourtant épargné. Il ne s’en sort pas si mal, question d’honneur mise à part. A lui d’en faire illusion, ou reconquête. C’est son affaire. Les nouveaux gouvernants lui accordent une neutralité condescendante. Valls est donc seul, comme Mitterrand dans l’autre siècle, quand toutes les portes se fermaient à lui? Il semble d’un autre monde. On dira qu’il n’est pas de comparaison possible entre le PSA de 1959, petit groupe de militants sincères, voués à une longue opposition, et les Marcheurs de Macron, nouveaux dominants de la République! Mitterrand réclamait de la chaleur et du compagnonnage, Valls de la vie et encore de la puissance, incapable de s’imaginer en dehors du pouvoir? Mais pas seulement. Etre de «En marche », c’était échapper à l’obsolescence. Ne pas être valdingué, à 54 ans, avec les encombrants périmés de l’ordre ancien. Etre moderne, même pas, mieux encore, contemporain, vivant, actuel? Cela, ils ne le lui donnent pas? Pas encore. Il ne faut pas exagérer.

Entre un impétrant et un caressant, quelle différence, sinon le confort du destin accompli?

Écartons un peu. Entre un impétrant et un caressant, quelle différence, sinon le confort du destin accompli? On a remarqué, depuis dimanche, d’abord avec le sourire puis une pointe d’ironie, le jeu de François Hollande quand les hasards heureux de la vie publique, les commémorations qui s’enchainent, de la guerre ou de l’esclavage, le mettent en présence de Macron. Une invite caressante, tactile, une fleur de vocabulaire, un rien d’attendrissement soupesé dans la voix, et puis ce que l’on suggère et confie, ensuite, que l’on sera le guide, ou service du jeune Monsieur, toujours disponible, un grand ancien, et puis une petite vilenie doucereuse, on ne combat pas sa nature, Hollande suggérant à Macron ne ne pas négliger le dialogue social. La politique, chez cet homme, ne s’arrête jamais, et la caresse est une manière d’affaiblir.

Hollande, de gestes vains en mots suggérés, s’est invité dans la présidence de Macron, la sapant un peu, la revendiquant, instillant l’idée qu’elle serait un peu la sienne, une expérience qu’il surveillerait, en sage, en dominant?

Nul n’y croit, sinon lui-même?

Macron a laissé faire. Allait-il repousser la main baladeuse du Président sortant? Si Hollande faisait mine de croire qu’il en était encore, comment le lui interdire? Valls et Hollande finalement, seront restés ce couple maudit, dans la même attente, dans le même besoin, aujourd’hui d’être reconnus par la nouvelle aventure, et si les aventuriers ne le disent pas, alors, il faut le dire soi-même. Ce qui les différencie est un style simplement. Valls est plus irréel, se proclamant macronien contre l’évidence même, et n’en démordant pas, jusqu’à entraîner chacun dans un odieux embarras. Hollande est plus retors, se contentant d’un paternalisme subliminal. Hollande sourit quand Valls serre les dents; on moque Hollande quand on voue Valls aux gémonies, dans le monde du commentaire, au coin de twitter et facebook: c’est un destin. Hollande a sur Valls l’immense avantage d’être sexagénaire et dégagé de toute ambition, sinon d’apparence. Valls a sur Hollande l’avantage d’une aberrante franchise, d’un désir de vivre et de surnager, en politique, qu’il ne peut masquer, en dépit des vomissures du rire, de toutes les lâchetés d’un monde qui le courtisait, il y a peu. A 54 ans, il ne peut se résoudre à être fini; il doit être, encore, ou tout ceci serait horrible.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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