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L’utérus artificiel humain? C'est pour demain!

Jean-Yves Nau, mis à jour le 13.05.2017 à 13 h 30

Un siècle après le «Meilleur des mondes», la gestation artificielle entre dans le champ du possible. Faut-il applaudir? S’inquiéter? Tenter d’interdire?

Capture Twitter

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Dès les premières pages, tout est dit. Nous sommes en l’an 632 de Notre Ford, au «Centre d'incubation et de conditionnement de Londres-Central». La fin de la reproduction sexuée associée à la gestation artificielle de l’espèce humaine: voilà la grande trouvaille du Meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley (1894-1963). À ce stade l’Histoire n’est plus enseignée et en «conditionnant» chimiquement les embryons humains on les programme en vue de à future position dans une hiérarchie sociale faite de castes. Cette prédestination systématisée règle tous les problèmes auxquels furent confrontés les sociétés antérieures –à commencer par ceux du chômage de masse.

Le génial Huxley n’avait certes pas été le premier à évoquer le concept d’ectogenèse, procréation extra-utérine. On doit les premières phosphorescences sur le sujet au biologiste et généticien (britannique) John Burdon Sanderson Haldane qui élabora le projet d’un dispositif permettant, chez les mammifères, une grossesse extracorporelle, la croissance d’un embryon puis d’un fœtus en dehors du corps d’un organisme femelle. L’idée fut ensuite développée sous forme d’anticipation par Haldane en 1923 dans Daedalus, or, Science and the Future (traduit en français sous le titre Dédale & Icare, éd. Allia, 2015).

Un siècle plus tard c’est la même perspective de l’ectogenèse que l’on retrouve avec l’annonce de la mise au point, aux États-Unis, d’un «utérus artificiel» expérimenté avec succès chez des fœtus d’agneaux. À dire vrai, plus qu’un utérus c’est une forme ingénieuse de placenta artificiel qui ne peut véritablement fonctionner que lorsque le fœtus a atteint un certain stade de son développement.

Une expérience prometteuse

Publié dans la revue Nature Communications, ce travail a été mené par l’équipe d’Alan W. Flake (Center for Fetal Research, Department of Surgery, The Children’s Hospital of Philadelphia). Il s’agit avant tout d’un système visant à une amélioration de la prise en charge des grands prématurés. Le prototype des chercheurs américains a été testé sur des agneaux, mimant la gestation pendant 20 à 28 jours. Huit agneaux avaient été extraits du ventre de leur mère 105 à 120 jours après le début de la gestation (soit l’équivalent, en termes de maturité pulmonaire, de 22 ou 24 semaines d'aménorrhée dans l’espèce humaine).

Dans cet «in utero» artificiel, les agneaux se sont développés sans anomalies apparentes. Les résultats des autopsies pratiquées ensuite n’ont pas mis en évidence d’anomalies, notamment neurologiques. Un agneau laissé en vie, aujourd'hui âgé d'un an, a toutes les apparences de la normalité. «Nous avons été surpris par la qualité de la réponse physiologique des animaux, fait valoir Emily Partridge, premier auteure de l’article de Nature Communications. Les fœtus régulent eux-mêmes ces échanges.»

Et chez l'homme?

 

Divers obstacles techniques restent à franchir avant d’envisager un passage à la réanimation néonatale humaine. Pour autant plusieurs spécialistes français voient un notable progrès dans la mise au point d’un tel dispositif. «C'est la première fois que je vois un système aussi proche de l'utérus, et il est d'une simplicité séduisante», a déclaré au Figaro le Pr Michel Cosson, gynécologue-obstétricien au CHRU de Lille.

Les chercheurs américains voient volontiers leur dispositif appliqué à l'homme «dans les dix ans». «Pourquoi pas? On sait aujourd'hui sauver des bébés de 23 semaines, alors qu'il y a quinze ans les sortir à 28 semaines relevait presque de la science-fiction», explique le Pr Michel Cosson. Et pour le Pr Olivier Baud, chef du service de néonatalogie à l'hôpital Robert-Debré (Paris) et chercheur à l'Inserm, l’utérus artificiel humain n’est plus tout à fait une utopie.

Mais cette avancée ouvre une autre perspective, vertigineuse: celle de la jonction entre l’embryon conçu in vitro et le fœtus pris en charge dans un environnement extra-utérin. Et depuis la dystopie d’Huxley force est de constater que cette possibilité n’a jamais été aussi proche. Car il faut rapprocher les perspectives ouvertes par le dispositif américain de celles offertes par les travaux de biologistes britanniques concernant la culture in vitro des embryons humains.

La règle des quatorze jours

En mai 2016, un groupe dirigé par Magdalena Zernicka-Goetz (University of Cambridge) annonçait dans Nature Cell Biology être parvenu à cultiver in vitro des embryons humains jusqu’à un stade jamais atteint: treize jours. Ces biologistes auraient pu poursuivre leur culture. Mais ils expliquaient avoir choisi de ne pas franchir le seuil des quatorze jours, frontière théorique mise en place il y a une quarantaine d’années. C’était là une performance obtenue à partir de nouvelles techniques de culture mimant l’environnement utérin.

Qu’ils soient conçus après une relation sexuelle ou lors d’une fécondation in vitro les embryons humains doivent, pour continuer à se développer, s’implanter dans la paroi interne de l’utérus –et ce vers le septième jour suivant leur fécondation. Obtenir un développement jusqu’à treize jours (et plus) constitue un saut considérable, ouvre le champ des possibilités scientifiques et impose de reconsidérer la «règle des quatorze jours».

Pourquoi quatorze jours? En partie parce que l’un des points de référence dans le développement de l’individu est (vers le quinzième jour) la formation de la «gouttière primitive», début du développement individuel de l’embryon . Cette date serait par ailleurs la limite au-delà de laquelle les phénomènes de division gémellaires seraient impossibles. Cette forme d’individualisation de l’embryon humain est ainsi reconnue et utilisée comme une frontière ne pouvant éthiquement être dépassée.

La «règle des 14 jours» fut d’abord simplement proposée, en 1979, par une structure éthique du gouvernement américain. Elle fut ensuite approuvée, en 1984, au Royaume-Uni par un comité ad hoc. Aujourd’hui, une douzaine de pays se sont dotés de dispositifs encadrant ce domaine d’activité et interdisant un développement embryonnaire in vitro au-delà de deux semaines. C’est notamment le cas des États-Unis, de la Chine, de l’Inde, du Royaume-Uni, de l’Australie, de l’Espagne, du Danemark ou des Pays-Bas.

Soutenir le désir d'enfant?

Sans interdire la recherche sur les embryons humains, cette réglementation définit bien souvent un temps durant lequel cette recherche devient, de fait, permise. En France, la loi de bioéthique ne mentionne pas de limite, mais une recommandation du Comité Consultatif National d’Ethique limite, en pratique, à sept jours la période de mise en culture.

Outre les progrès en réanimation néonatale, des arguments similaires sont aussi avancés dans le cas du «placenta artificiel». On assiste là à deux mouvements convergents qui nous rapprochent progressivement du point de jonction. Ce dernier sera-t-il la couveuse-incubatrice imaginée par Huxley? Une forme nouvelle de gestation désincarnée qui se substituera aux actuelles locations d’utérus? Faut-il voir là un processus d’ores et déjà irréversible, la suite logique de la dissociation entre la sexualité et la procréation permise par le développement de la contraception féminine?  

«Sans doute cette technique aura-t-elle d’abord des fonctions thérapeutiques, remplaçant les incubateurs actuels pour maintenir en vie les grands prématurés, écrivait le médecin et philosophe Henri Atlan dans L’Utérus artificiel (Seuil, 2005). Mais personne n’est dupe. Les techniques de procréation, initialement développées avec des finalités médicales de traitement de la stérilité ou d’avortements à répétition, débordent inévitablement ces indications strictement thérapeutiques. Comme les inséminations artificielles et les fécondations in vitro, les utérus artificiels seront utilisés pour des “désirs d’enfant” que la procréation naturelle, non médicalisée, ne permet pas de satisfaire.»

Dans la préface publiée avec l’édition de 1946 du Meilleur des mondes, Huxley estimait que la réalisation de son cauchemar était, «à tout bien considérer», beaucoup plus proche qu’il ne l’imaginait quinze années plus tôt. «Aujourd’hui, écrivait-il, il semble pratiquement possible que cette horreur puisse s’être abattue sur nous dans le délai d’un siècle.»

Un peu de patience, nous y sommes presque.

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (777 articles)
Journaliste
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