Monde

Le limogeage du patron du FBI par Trump n’est que la première manœuvre d’un assaut à plus grande échelle

Yascha Mounk, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 11.05.2017 à 15 h 16

Le renvoi du directeur du FBI fournit aux Républicains l’occasion de se montrer à la hauteur de leurs convictions –ou de laisser Trump détruire la république américaine.

James Comey, directeur du FBI, le 20 mars 2017 | Drew Angerer / AFP

James Comey, directeur du FBI, le 20 mars 2017 | Drew Angerer / AFP

L’histoire de James Brien Comey Jr. contient suffisamment d’ironiques paradoxes pour noircir plusieurs biographies: sa réputation de professionnel accompli le précède depuis des lustres, et pourtant il s’est conduit d’une manière honteusement peu professionnelle dans les moments qui marqueront définitivement sa carrière. C’est un admirateur du grand théologien progressiste Reinhold Niebuhr, ce qui ne l’empêche pas d’avoir joué un rôle majeur dans l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Malgré tous ces ironiques paradoxes, voici ce qu’on retiendra: le président des États-Unis vient juste de renvoyer le directeur du FBI au beau milieu d’une enquête sur la possible collusion entre son équipe de campagne et une puissance hostile et autoritaire. Et c’est un avant-goût effrayant de ce qu’il réserve peut-être à la république américaine pour les quatre prochaines années.

Trump a déjà fait beaucoup de dégâts. Au cours des trois derniers mois, il a poursuivi des politiques cruelles qui vont nuire au portefeuille et à la santé de millions d’Américains. Il ne cesse de saper les normes démocratiques de base en attaquant la presse libre, en dénigrant le système judiciaire et en permettant à ses associés d’utiliser sa position dans leur intérêt personnel.

L'impossible neutralité sous l'ère Trump

Pourtant, au milieu de toutes ces mauvaises nouvelles, il restait une raison d’exercer un optimisme prudent: la plus grande crainte que de nombreux experts en sciences politiques avaient émise avant son élection ne se réalisait pas. Malgré ses attaques verbales, Donald Trump ne semblait pas entreprendre d’action concrète visant à saper l’indépendance des institutions d’État les plus cruciales.

Jusqu’à ce mardi 9 mai. L’une des plus importantes fonctions du directeur du FBI est de s’assurer que son institution demeure soigneusement neutre, à la fois en apparence et dans les faits. Cette tâche est devenue de plus en plus ardue à mesure que les divisions partisanes de la politique américaine se faisaient toujours plus malveillantes. Comey s’est ainsi retrouvé face à un défi redoutable—que, de l’opinion de tout un ensemble de personnes incapables par ailleurs de s’accorder sur grand-chose d’autre, il a clairement échoué à relever. Cela l’a rendu immensément impopulaire d’un bout à l’autre du spectre politique, et maintenant cela permet à Trump de se sentir quelque peu soutenu dans sa décision de le virer.

Mais si le directeur du FBI doit prendre un soin particulier à veiller à ce que les enquêtes criminelles n’influencent pas inutilement les élections, le président a l’obligation plus supérieure encore de ne pas être pris en flagrant délit de punir des membres de l’exécutif parce qu’ils enquêtent sur des malversations dont lui ou son équipe se seraient rendus coupables. Ce mardi, Trump a imprudemment et délibérément bafoué ce devoir.

Un message glaçant

Imaginons, hypothétiquement, que Comey faisait très mal son travail et qu’il méritait d’être renvoyé. Et imaginons, juste quelques instants, que l’enquête actuelle du FBI sur les liens entre Trump et le Kremlin ne repose absolument sur rien. Même si ces deux hypothèses étaient vraies, le renvoi de Comey n’en enverrait pas moins un message glaçant à tous les employés fédéraux: si vous contrariez les intérêts de Trump en faisant votre boulot, vous pourriez bien être viré.

Et ça, c’est dans le meilleur des cas. Ce qui semble au moins aussi probable, surtout compte tenu du tollé que la Maison-Blanche a dû anticiper, c’est que Trump fait délibérément obstruction au cours de la justice parce qu’il a de bonnes raisons d’avoir peur de l’enquête menée par le FBI. Dans ce cas, le limogeage de Comey n’est que la première manœuvre d’un assaut à bien plus grande échelle contre le champ d’action des institutions d’État indépendantes.

Le succès de l’entreprise de Trump dépend désormais en grande partie de son aptitude à remplacer Comey par un loyaliste à sa botte. Et sa capacité à placer un de ses copains aux commandes du FBI –détruisant ainsi concrètement l’une des plus importantes institutions du pays– dépend désormais de cette petite bande de sénateurs républicains qui n’ont cessé de critiquer les tendances autoritaires de Trump –pour mieux voter à chaque fois en faveur des candidats qu’il proposait.

Pour des gens comme les sénateurs républicains John McCain et Ben Sasse, le moment de vérité est proche. S’ils trouvent le courage de leurs convictions, ils peuvent faire en sorte qu’un professionnel accompli succède à Comey, qui ne le fut jamais, et ils peuvent sauver l’indépendance du FBI. Si, en revanche, ils échouent une fois encore à se montrer à la hauteur de leurs principes et qu’ils permettent à un politicard partisan de châtrer le FBI, alors la république américaine courra un grave danger.

Cent jours après le début de l’administration Trump, de nombreux analystes ont décrété que le système de l’équilibre des pouvoirs semblait tenir le coup. Malgré toutes ses fanfaronnades, Trump ne paraissait pas attaquer la démocratie américaine. C’est ce qu’il est en train de faire, maintenant. Et il revient à des gens comme McCain et Sasse de décider si oui ou non, ces contre-pouvoirs vont résister aux coups de boutoir du président.

Yascha Mounk
Yascha Mounk (6 articles)
Chercheur à l'université de Harvard
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