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«Madame, si elle est élue c’est la fin du monde!»

Louise Tourret, mis à jour le 11.05.2017 à 15 h 06

Marine Le Pen, Emmanuel Macron, la fin de la démocratie... Ils ont été au cœur des discussions entre professeurs et élèves dans l'entre-deux-tours. Ce qui interroge la façon dont les enfants s'initient aux conversations politiques.

Une affiche de Marine Le Pen, le 5 mai 2017 | 
JOEL SAGET / AFP

Une affiche de Marine Le Pen, le 5 mai 2017 | JOEL SAGET / AFP

Nous sortons tous d’une grande et intense discussion politique. Comme à chaque présidentielle, et peut-être plus encore cette année, le sujet a pris beaucoup de place: on en aura beaucoup parlé en famille, mais aussi à l’école, dans les cours de récré, et même dans les classes. Car la politique ne concerne pas seulement ceux qui votent, et les enfants sont bien plus que des témoins. La présidentielle est à la fois un grand moment d’éducation politique et une séquence dans laquelle la politique se mêle à l’affectif et aux émotions.

Des enseignants m'ont raconté leur entre-deux-tours. Je suis d'abord allée dans la classe média du collège Gérard-Philippe dans le XVIIIe arrondissement. J’ai également interrogé deux sociologues qui se sont intéressés à la culture politique enfantine. Mais évidemment, si je parle de cela, c’est aussi parce qu'en tant que mère, cette période a été particulière. Dans ma famille, on a beaucoup parlé politique, des discussions qui faisaient écho à celles que j’avais eu enfant, dans les années 1980, avec mes propres parents. Alors j'ai évoqué avec mes enfants la droite, la gauche, mes valeurs, les idées des uns et des autres. Cette année, il a aussi fallu faire comprendre le vote utile et le vote de conviction, et un paysage politique un peu inédit.

Les enfants se politisent

Ces discussions (les miennes, les vôtres, celles des familles) se retrouvent dans les cours d’école, comme le racontent Julie Pagis et Wilfried Lignier dans L’enfance de l’ordre (Seuil 2017), et en particulier dans les chapitres consacrés à la politisation des enfants. Pour les sociologues, pas de doute, les enfants se politisent à l’occasion de la campagne comme me l’explique Julie Pagis au téléphone:

«C’est évidemment un moment privilégié pour parler de politique car c’est le scrutin le plus important de notre vie démocratique et de loin le plus médiatisé. Pour les enfants, une exposition importante et momentanée. 80% des enfants que nous rencontrons identifiaient les candidats, car ils les avaient vu à la télévision. Les enfants que je vois (pour un travail, Prézizidentielleavec la dessinatrice Lisa Mandel depuis le début de l’année) connaissent tout de l'élection présidentielle. En revanche, j’ai pu constater juste après le second tour qu’ils n’étaient absolument pas au courant qu’il y a des législatives en juin!»

La parole des enfants est naïve, drôle, pertinente mais loin d’être anecdotique car ces moments sont formateurs, fondateurs peut-être dans la constitution de la conscience politique, comme l’explique Julie Pagis:

«Un moment privilégié pour la transmission des préférences politiques, les parents formulent leurs préférences devant leurs enfants, se réjouissent ou sont tristes le soir des résultats. Les enfants nous ont raconté leur soirée électorale et pour certains, leur liesse en entendant l’annonce de la victoire de Macron! Ils ont intériorisé les goûts politiques de leurs parents.»

Au-delà des préférences, la politique est bien un savoir qui s’acquiert hors de l’école. Les élèves de CM2 apprennent la base du fonctionnement des institutions le vote, les professeurs des écoles peuvent expliquer d’où vient qu’on appelle la droite, la droite et la gauche, la gauche, mais pour le reste, c’est surtout dans la cour de l’école qu’on parle de politique comme le précise Wilfried Lignier:

«Si la cour d’école est une caisse de résonance de la sociabilité domestique, de la vie de famille. Les élèves y mettent en relation des expériences et des paroles différentes. Ces discussions ne rentrent pas facilement en classe, car le sujet est souvent perçu comme sensible par les enseignants.»

Des enseignants qui peuvent se saisir de la dimension éducative des élections en commençant par parler des institutions mais aussi du principe de la laïcité, comme me l’explique Sébastien Rome, professeur des écoles (et directeur) à Lodève, dans l’Hérault:

«J'ai répondu à quelques questions, mais j'avais déjà décidé de saisir l'occasion pour faire deux séances sur le vote (le vocabulaire : urne, isoloir...) et sur l'institution “Le Président de la République”. L'intérêt des enfants est toujours plus important quand on colle à l'actualité. Nous nous sommes d'abord rafraîchis la mémoire quand, en début d'année, nous avions évoqué les symboles de la République et un travail sur quelques articles de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Les avis des élèves sur les candidats ont fusé dans la classe, mais j'ai coupé court à cela, car, immédiatement le ton montait entre les élèves affirmant leur goût (ou dégoût) pour l'un ou l'autre et pour rappeler le principe de laïcité. Une des premières questions que les élèves ont posé a été: “pour qui tu votes toi ?”»

Le rappel de la laïcité est à chaque fois porteur du sens de l'école: neutralité de l'enseignant qui doit être là pour aider les enfants à s'élever intellectuellement afin qu'ils assument, une fois majeurs, leur choix de manière éclairée.


Wilfried Lignier conclut de son long travail avec Julie Pagis que les enseignants n’ont pas d’influence sur les idées des enfants. Les idées politiques en tout cas, mises à part celles relatives au développement durable «les seules idées politiques qui circulent dans les classes, c’est celle de l’écologie, pour les professeurs des écoles il n’y a pas de souci à les évoquer».

L'école n'a pas d'influence?

Est-ce à dire que l’école n’a pas d’influence? Pas forcément, car l’esprit enfantin met de l’ordre grâce aux normes transmises à la maison, mais aussi à l’école, comme me l’explique Julie Pagis:

«Les enfants recyclent les critères que leurs parent leurs transmettent au quotidien: sale/ propre (très important dans l’éducation des petits enfants) ou encore la sexuation, les jugements sur l’apparence. Cela se retrouve dans leur jugement sur les candidats. Cela pourrait paraître enfantin, mais repensez aux commentaires des éditorialistes et de certains de ses adversaires sur la prestation de Philippe Poutou au grand débat télévisé entre les onze candidats!»

Là, on ne sait plus si ce n’est pas les enfants qui pensent comme les adultes et les adultes pensent comme des enfants.

«Ces critères continuent à nous structurer parfois inconsciemment… tout comme certaines jugement acquis à l’école. Les scores sont comparés à des notes. Marine Le Pen a été comparée par les élèves que j’interroge à une mauvaise élève car “elle dit des gros mots” et parce qu’elle avait pris des notes dans son cahier: «ça se fait pas, c’est de la triche.»

Mais la politique déborde parfois davantage en classe et c’est ce qui a pu se passer dans l’entre-deux-tours. Au quotidien, c'est beaucoup, beaucoup plus compliqué. C’est ce que j’ai constaté en me retournant à l’atelier média de Laura Mougel, au collège Gérard-Philippe dans un quartier populaire du nord de Paris. C’était au lendemain du débat qui a opposé Emmanuel Macron et Marine Le Pen et l’enseignant m’a prévenue d’entrée: «Mes élèves sont obsédés par Marine Le Pen».

Or l’atelier média, c’est un lieu ouvert dans lequel on a le temps de discuter, alors que le temps manque en classe, j’ai pu voir ce jour-là que ces enfants avaient besoin de mettre des mots sur leur ressenti. Le groupe de sixième est assez agité, la plupart d’entre eux avaient suivi le débat de la veille. Première impression: «C’était le bazar, ils se critiquaient tout le temps! C’était pas un bon débat», me lance un élève. Laura Mougel rigole, car les règles du débat font partie de ce qu’elle apprend à ses élèves.

«Madame, si elle est élue c’est la fin du monde!»

Ce qui remonte assez vite, c’est à la fois une grande sympathie pour Mélenchon et les Insoumis et une grande peur de Marine Le Pene pour ces enfants qui sont nombreux à avoir des parents immigrés,: «Madame, si elle est élue c’est la fin du monde!». J’ai dû instituer un tour de parole, les gamins bondissaient littéralement sur leur chaise, les questions fusaient: «Vous pouvez nous expliquer les affaires du Front national? Celles de Fillon? Que pensez-vous du programme d’Emmanuel Macron? C’est bien ou pas? Heureusement que Fillon est sorti, il était pour l’uniforme!» Mais ils ont hurlé quand je leur dis que c’était également au programme de Marine le Pen.

Il a fallu expliquer aussi le calcul des voix, le principe des pourcentages et pour ma part, pourquoi les résultats n’étaient pas les mêmes partout. Il y a beaucoup de mathématiques dans les élections.

Chez Sébastien Rome, en école élémentaire dans L'Hérault, l’ambiance était, au départ, plus calme:

«Les élections précédentes avaient plus impliqué les enfants, peut-être à cause (ou grâce) à la figure de Sarkozy qui clivait fortement les enfants. Là, rien avant le premier tour. Ils ont pu en parler surtout parce que j'ai laissé une place après le premier tour dans le cadre du travail en éducation morale et civique. Cela a été bénéfique pour eux, car, il y avait des questions qu'ils souhaitaient aborder avec une inquiétude bien réelle plusieurs élèves.»

Et là aussi des inquiétudes, relatives au contexte, au quartier:

«Les noms des candidats ont fusé, certains ont laissé entendre une déception à ne pas voir Mélenchon qualifié (il a été en tête dans la ville avec 30 %, suivi de Le Pen à 25%) et surtout une détestation de Marine Le Pen assez importante. On entend notamment quelques remarques très péjoratives lorsque l'on passe devant les panneaux électoraux lors des déplacements pour aller au sport. Une première inquiétude est immédiatement manifestée: que Marine Le Pen “renvoie les Arabes chez eux”, sachant que nombreux de mes élèves se sentent visés. On voit là les effets délétères de certains discours enfonçant le clou du “eux” et du “nous”. À cette inquiétude, en répond une autre, que j'ai vue, mais qui ne s’est pas exprimée: un élève absolument gêné par les propos sur Marine Le Pen et, je crois, avec un sentiment d'être pris dans un conflit de loyauté entre le discours de la maison et les copains de la classe. Malheureusement, ces inquiétudes, je les attendais.»

Mais les questions vont parfois plus loin, car quand on fait réfléchir des enfants, ils le font vraiment avec toute la sincérité de leur âge:

«Ils m'avaient d'abord assuré que tous avaient regardé les résultats, mais peu avaient des parents qui avaient voté (selon eux). J'ai posé une question avant de conclure: “est-ce qu'il y a quelque chose que vous n'avez pas compris sur l'élection d'hier, une question que vous n'auriez pas posée aux parents ou que vous avez posée et dont vous n'avez pas compris la réponse?»

Je n'ai pas noté les mots de la question, mais elle ressemblait un peu à ceci: «Et si un président ne respecte pas la constitution et veut rester président?» Et cette question a eu un écho très fort dans la classe, ce type d'écho qui rend les enfants attentifs. Plusieurs ont voulu une réponse. J'ai commencé par rappeler l'histoire avec le premier président Louis-Napoléon Bonaparte qui a été président élu puis, après un coup d'État, est devenu empereur après un plébiscite. Il s'agissait là d'une première méthode: faire voter par référendum ou en réunissant les assemblées un changement de constitution. La méthode a été fréquemment utilisée par le passé, mais aussi dans le présent ailleurs qu'en France. J'ai pu leur dire que l'autre méthode consistait à envoyer l'armée. Immédiatement, je leur ai dit qu'il était raisonnable de penser que la première méthode était improbable et que la seconde était exclue. Ça les a rassurés, mais une réelle peur a pointé le bout de son nez en classe que je n'avais pas vu venir: l'angoisse d'une fin de la démocratie.

Arrive alors le moment où on n'a plus de réponse à donner. Que répondre à un gamin de 11 ans, un enfant noir, qui me demande en fin de séance, tout doucement et calmement: «Mais pourquoi les gens votent pour Marine Le Pen si elle est raciste?»? J’ai estimé ce n’était pas à moi de répondre, mais j’y pense encore.

Aude de Lombarès, professeure de français à Clichy-la-Garenne (92), organise des séances pour travailler l’esprit critique –un esprit qu’il faut savoir utiliser avec mesure. «Je trouve les collégiens avec qui je parle plutôt posés et distanciés. Bien plus que les adultes que je lis sur les réseaux sociaux.» Une manière de constater que l’enseignement moral et civique, mais aussi l’enseignement de l’esprit critique qu’elle leur a prodigué avait porté ses fruits. Une éducation politique qui semble avoir été profitable. De mon côté, je continue d’expliquer le principe du vote utile à mon fils, et c’est du boulot.

Louise Tourret
Louise Tourret (159 articles)
Journaliste
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