France

Putain 5 ans

Philippe Boggio, mis à jour le 12.05.2017 à 19 h 32

Emmanuel Macron s'installera à l'Elysée le 14 mai. François Hollande en partira ce jour-là. Que s'est-il passé en cinq ans?

François Hollande à l'Élysée, le 7 février 2017 |
STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

François Hollande à l'Élysée, le 7 février 2017 | STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Tout le monde pensait, naïvement, qu’ils sauraient se tenir. Pourquoi aurait-on suspecté, chez les représentants de la gauche de retour au pouvoir, le défaut de ce qui va de soi: cohésion et discipline? Le pays s’était mis à détester Nicolas Sarkozy, au point de l’éconduire, pourquoi les socialistes auraient-ils contrarié une telle aubaine, alors qu’ils patientaient dans l’opposition depuis dix-sept ans? Pourquoi, en outre, alors que les conservateurs les ont toujours déclaré «illégitimes», impropres à l’exercice des affaires publiques, n’auraient-ils pas montré, justement, après les insuffisances contemporaines de la droite au pouvoir, une ambition plus haute encore à réussir?

La gauche, «ce grand cadavre à la renverse» disait Sartre (repris par Bernard-Henri Lévy), n’avait toujours pas chu à terre, le PS dont on annonce la mort certaine depuis trente ans continuait à cultiver son agonie avec gourmandise. Son dernier souffle pouvait attendre d’avoir épuisé l’honneur d’un quinquennat. La vieille divergence interne au PS entre gestionnaires réalistes et protestataires romantiques avait été provisoirement tranchée, en tout cas remisée, en octobre 2011, par près de trois millions de sympathisants, lors de «primaires citoyennes» qui avaient impressionné quant à leur esprit de sérieux. Les reclus de l’échec de 2002 méritaient bien d’apparaître enfin en pleine lumière. Déjà de s’aérer, en se frottant enfin au réel, convalescents qu’ils étaient, comme d’habitude.

N’avaient-ils pas perdu, un an avant la présidentielle, Dominique Strauss-Kahn, leur champion, le très charismatique président du FMI, empêché par un soupçon d’agression sexuelle, à New-York? N’avaient-ils pas failli, en 2008, au congrès de Reims, en venir aux échanges de poursuites judiciaires pour fraude électorale, afin de départager Ségolène Royale et Martine Aubry? Et cette dernière, finalement victorieuse, n’avait-elle pas taillé le parti à sa main, pour sa candidature à la présidentielle, ou celle, par alliance tactique, de DSK? Ironiquement, c’était François Hollande qui avait remporté les primaires, et puis ensuite la présidentielle, l’ancien premier secrétaire du PS, globalement détesté par l’appareil, et d’abord par Martine Aubry, mais que les uns et les autres avaient dû suivre, et accepter pour chef. Le quinquennat allait être social-démocrate, et même plutôt social-libéral, puisque le champion de remplacement se comptait –comme DSK– parmi les héritiers de Jacques Delors. Sa majorité, qui comprenait aussi les amis d’Aubry, de Fabius, de Valls, était large dans le parti, comme elle allait l’être dans le pays, au soir du second tour des élections législatives de juin 2012.

C'était au tour de la gauche

Peu revanchard, partisan de la synthèse à tout prix, François Hollande avait à peu près emmené toute la famille avec lui. Les «Européens» du parti comme les anciens tenants du «non» au référendum de 2005. Même les minoritaires, ex-quadras rétifs à la vieille majorité «mitterrandienne» dont le nouveau président de la République avait assuré la survie jusqu’à ce regain de gloire, par sa victoire de 2012 ; même Arnaud Montebourg, pourtant protectionniste, apôtre de «la démondialisation», qui avait obtenu un score flatteur (17,19%) au premier tour de la primaire. Et même les remuants écolos d’Europe-Ecologie-Les-Verts (EELV), auxquels Martine Aubry avait fait des promesses sans commune mesure avec leur importance électorale. Ne manquaient que Jean Luc Mélenchon et son Front de gauche –«gauche radicale» et PCF. Il avait inquiété les socialistes durant la campagne par le crédit que les sondages accordaient à sa candidature (15%), et par le succès populaire de ses meetings. Mais à l’arrivée, sa percée n’était plus que relative (11% au premier tour) et Mélenchon, le PS, à commencer par Hollande lui-même, avait finalement appelé, du bout des lèvres, ses supporters à voter… contre Nicolas Sarkozy.

On n’y a pas assez pris garde, tant les cieux paraissaient alors dégagés devant l’attelage. Quelques jours durant, pas vraiment l’impression qu’on allait raser gratis, nulle euphorie déplacée, mais nul mécontentement non plus, dans le pays. L’alternance renvoyait démocratiquement la gauche à l’Élysée et au Parlement. Une majorité d’électeurs estimaient que c’était justice, après trois mandats de droite. La gauche de gouvernement montrait trop de santé pour demeurer encore dans l’opposition, avec ses victoires manifestes aux municipales, aux départementales et aux régionales des dernières années. C’était donc son tour, entendait-on, et si ce n’était la crise sociale qui enflait, conséquence du choc économique de 2008, il y avait dans ce dénouement quelque chose de plutôt rassurant.

Des années de contrariétés

Hélas, le quinquennat de François Hollande allait vite se révéler destructeur pour la gauche. Autodestructeur; mortifère, même. 2012-2017: années de contrariétés et de drames cumulés, terrorisme, crise identitaire, montée du Front national et, en Europe, des populismes ; choc de l’immigration et des réfugiés de Syrie ; impuissance du pouvoir à diminuer le chômage de masse, à réindustrialiser la France, à retrouver la voie de la croissance… On imaginerait que la réaction des groupes humains ainsi attaqués par des éléments contraires est généralement de faire corps, de montrer à l’adversité plus de cohésion encore. Au moins d’opposer un calme collectif à l’épreuve. Question d’orgueil, déjà. De style.

2012-2017: années quelconques, quant à la qualité collective des serviteurs de l’État. Années d’une gauche de cuisine plutôt que d’idéal, par moment indigne, même, de l’honneur concédé par le suffrage universel, toutes tendances militantes confondues. Alors que commandait l’esprit de sacrifice, combien d’ambitieux? De querelleurs pour la galerie? D’opposants, dans les salons ministériels, faisant chorus aux opposants de la rue? De revanchards à la petite semaine, d’intrigants de cour, de retourneurs de vestes, pressés d’aller revendiquer leurs forfaitures, comme une barrette de plus à leur égo, sur les plateaux de BFMTV?

Il serait difficile de dénombrer au plus juste les écarts, manquements, de parlementaires ou de ministres, à la règle banale de gouvernance, qui voudrait que les subordonnés appliquent d’abord, sous la Ve République, la ligne du Prince, et s’y tiennent, quitte à ravaler leurs désaccords intimes. Or, les socialistes ont surtout montré, et particulièrement à partir de l’automne 2014, leur capacité au désaccord public. Si vous leur en faites le reproche, ils vous répondront que c’était pour la bonne cause. Grande cause: pour la querelle fondatrice du PS, au congrès d’Epinay, par laquelle devait enfin se trancher la question de l’identité socialiste. Social-démocrate ou protestataire? Aux affaires ou en manif? Autrement dit: existe-t-il une autre politique possible que l’obligation bruxello-mondialiste, ou en dépit d’elle?

Sans synthèse finale

Et c’est bien le plus étonnant, aux derniers soirs de ce quinquennat crépusculaire, les socialistes auront vidé cette querelle, sur tous les modes, sur tous les tons, ridicules ou plus estimables, sans parvenir à une vérité. Sans réussir à dire ce qu’il faut de redistribution sociale, de marché de l’emploi, d’Europe ou de transition écologique pour assurer un peu plus de bonheur en France, tout en se conformant aux règles communautaires du désendettement et de la réduction des déficits. Ils laissent leurs électeurs de 2012 avec un pôle social-libéral plus avoué (Macron) et deux radicalités sociales-populistes (France insoumise et Front National). Le différend socialiste qui a pris le pays pour témoin le laisse sans «synthèse» finale. Un comble.

Bien sûr, ils ne pouvaient pas prévoir cette sorte d’accélération du temps, de grossissement, qu’ont été, sous le quinquennat, le glissement progressif à droite des Français, la résistance du chômage de masse aux soins curatifs de l’économie, l’accroissement des inégalités ou les difficultés rencontrées par la jeunesse. Ces facteurs amplificateurs ont pris tout le monde par surprise, intellectuels, observateurs et acteurs politiques. Mais ces énigmes, ces points noirs commandaient déjà à l’équipe dirigeante de ne pas en rajouter par ses éclats familiaux.

En 2012, cela a commencé par ce que la presse, en les exagérant à plaisir par souci commercial, a appelé des «couacs». De son côté, François Hollande affrontait déjà, quelques semaines après sa prise de fonction, le «Hollande bashing», forme moderne de l’accusation de l’art du ridicule. Eux, ministres, élus, premier ministre, se retrouvaient dans l’agenda mensuel des bévues, polémiques, gaffes langagières, etc. Certains «couacs», parmi les plus graves, étaient difficilement évitables, comme «l’affaire Cahuzac» –ou la fraude fiscale expérimentée par le ministre du Budget en charge de la chasse à la dite fraude–, en 2013 ; parmi les plus graves encore, la mort de Rémi Fraisse, en octobre 2014, militant tué par le jet d’une grenade lancé par un gendarme.

Dans ces deux cas, extrêmes, il faut l’avouer, il s’est trouvé des socialistes ou alliés pour se retourner sans discrétion contre le pouvoir qu’ils incarnaient aussi, à un stade ou à un autre, plutôt que de faire corps avec celui-ci. Cécile Duflot, chef de file d’EELV, l’ancienne ministre du Logement, n’était pas revenue au gouvernement sous Manuel Valls, mais, parlementaire de la majorité, elle était toujours censée veiller à ne pas envenimer les polémiques auxquelles faisait face Bernard Cazeneuve, le ministre de l'Intérieur, après le décès du jeune écolo.

Picorons, juste pour les premières semaines du mandat: c’est Vincent Peillon, ministre de l’Education, qui dès sa nomination, en juin 2012, annonce sans concertation le retour dans les écoles de la semaine de cinq jours. Il est rappelé à l’ordre, mais son annonce déclenche la première contestation catégorielle du quinquennat, et braque durablement les enseignants contre les gouvernements successifs. Un comble, encore: avoir contre soi les profs, clientèle historique de la gauche… Cécile Duflot, le 5 juin 2012, qui se déclare favorable à la dépénalisation du cannabis, déclenchant la fureur de l’opposition. Manuel Valls, alors ministre de l'Intérieur, en aout 2012, qui prône un durcissement de la politique envers les Roms. Jean-Pierre Jouyet, futur président de la Banque publique d’investissement (BPI) qui qualifie les hauts fourneaux de Florange de «canards boiteux». Ou encore Arnaud Montebourg, qui laisse entendre qu’il serait bon de nationaliser les hauts fourneaux en question. A chaque fois, penaud, le premier ministre, Jean-Marc Ayrault, doit se dépêcher d’éteindre les incendies.

Quand ils s’en vont d’eux même, comme Cécile Duflot, qui refuse à Manuel Valls un ministère de l’écologie, ou sont finalement virés pour des incompatibilités redevenues idéologiques (Montebourg, Hervé Hamon, Aurélie Fillippetti, Delphine Batho, plus tard Christiane Taubira), la séparation se doit d’être bruyante, par voie de pamphlet ou d’interview télé. Car pointe chez quelques uns des ambitions présidentielles. En 2014, il se dit déjà que le quinquennat est un échec, et que François Hollande ne s’en relèvera pas. Alors, gonfle, aux vues de tout le pays, le nombre des successeurs autodésignés. Est-ce l’influence sur ces ex-radicaux du PS, un temps égarés au pays des ministères, du gauchisme ambiant, mélenchoniste ou cégétiste, qui se répend désormais dans la rue?

Le retour de la gauche protestaire

François Hollande a jeté toutes ses forces dans l’accélération d’une politique favorable aux entreprises. Les temps sont à la flexibilité du marché du travail et à une aide assumée aux entreprises. L’expérience du pouvoir, comme peut-être le PS lui-même, se brisent là, entre les lois Macron et la loi sur le Travail. Y répond une véritable opposition «de l’intérieur», comme il y eut autrefois une résistance. Selon les dossiers, des femmes, des hommes en exercice, nommés par le président, ou ses alliés de fait, comme la maire de Paris, Anne Hidalgo, ou Martine Aubry, la maire de Lille. A l’Assemblée nationale, ils ne seront jamais plus d’une cinquantaine, parlementaires qui cultiveront à satiété les formules de la dénonciation, exactement comme l’aurait fait un député de l’opposition de droite. Laquelle droite devenant de fait inutile, puisque des socialistes se sont mis à remplir son office à sa place. Non, jamais vraiment très nombreux, mais qui profitent de la multiplication des chaînes d’information continue et des réseaux sociaux pour battre tambour contre le gouvernement de Manuel Valls et le président.

La gauche ou l’ivresse protestataire retrouvée. Pendant la querelle sur «la déchéance de double nationalité», à l’hiver 2015-2016. François Hollande a eu tort, il l’a reconnu, de proposer cette mesure, à l’encontre des terroristes, qu’il avait empruntée à l’opposition, mais la fronde a été si large, dans son propre camp, toutes tribunes dehors, dans la presse, toutes émissions vouées aux postures indignées, qu’il était devenu impossible de replier discrètement la proposition malencontreuse. Le président avait touché là le cœur des «grands principes» défendus par la gauche, mieux: qui fondaient celle-ci. Et l’éthique valait mieux qu’un quinquennat.

L’épisode reste lié à la décision, longtemps retardée, de la Garde des sceaux, Christiane Taubira, de quitter finalement le gouvernement, le 27 janvier 2016. Icône de la gauche «sociétale» depuis son action en faveur du «mariage pour tous», personnalité d’autant plus défendue qu’elle est souvent décriée par la droite et l’extrème-droite,  et qui, pour beaucoup «personnifie les valeurs de la République», la ministre de la Justice parvient à donner à son départ le décorum et l’ampleur d’un adieu aux armes. Comme si, au fond, symboliquement, le quinquennat finissait là, et qu’après elle… Départ préparé, tout de même, puisque des émissions de télévisions avaient été enregistrées au préalable, et qu’un livre, Murmures à la jeunesse, attendait un signal chez un éditeur étranger.

La gauche fracturée

Dès lors, François Hollande a beau rappeler que les indices économiques passent peu à peu au vert, les socialistes, en tout cas, beaucoup d’entre eux, ont ouvertement rejoint une sorte de fronde citoyenne. D’ailleurs, depuis 2014, les contestataires du parlement se désignent eux-mêmes comme «frondeurs». Comme Martine Aubry, véritable inspiratrice de ces plaintes régulières adressées au pouvoir, ils réclament «une inflexion» de la politique économique. Moins de milliards pour les allégements de charges des entreprises, davantage de milliards pour le pouvoir d’achat des Français modestes.

Leur véhémence pousse le gouvernement à la prudence, puisque par deux fois, pour les lois Macron et El Khomri, il a recours à l’article 49.3, ce qui lui vaut d’autres reproches, cette fois sur l’absence de démocratie durant ce mandat présidentiel. Au printemps 2016, le quinquennat paraît n’être plus que peau de chagrin, les «hollandais» repliés autour du président, protégés simplement par le bouclier des institutions. A peu près tout l’univers socialiste a décroché, en des postures qui s’apparentent à celles d’une opposition citoyenne. Le soir, le mouvement Nuit Debout occupe la place de la République, à Paris. Dans la journée, se multiplient les manifestations de la CGT contre la loi sur le Travail, les forces syndicales étant relayées par la gauche radicale de toutes obédiences, et plus expressifs encore, par des «autonomes» désireux d’en découdre avec les forces de l’ordre. Les socialistes vont des uns aux autres, symboliquement. Le PS, au pouvoir et dans la rue. Dons d’ubiquité et rêves de Grand soir revenus.

On se ment bien sûr. Il y a dans tout cela bien des vanités, trop d’ambitions visibles. Il y a aussi du groupusculaire qui s’ignore. Dans une France de plus en plus réactive et identitaire, de plus en plus à droite sur les sujets régaliens comme sur l’immigration, la gauche de la rue de Solférino est désormais une illusion numérique. Elle est fractionnée. L’opinion publique ne fera pas le détail, d’ailleurs, le moment venu de la présidentielle suivante, elle sanctionnera, en plus du président, les opposants à celui-ci, aubrystes, ex-quadras, Montebourg, Hamon, Duflot… A se demander si la fidélité, peut-être gloire des vaincus, mais gloire tout de même, n’eut pas mieux valu.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (161 articles)
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